Les martyrs de Gorcum

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Joseph-Albert ALBERDINGK-THYM

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous sommes au gai mois d’été, on vient de célébrer aujourd’hui la Saint-Jean, et le soleil voilé de pourpre, entouré de longs nuages d’un gris tendre, descend derrière l’horizon. La plupart des vingt-deux villes que l’on pouvait voir à la clarté d’un jour serein du haut de la tour de Gorinchem ou Gorcum se reculent déjà en disparaissant dans la brume du soir. Dans les larges eaux de la Meuse et du Wahal qui affluent en passant par Loevestein et prennent ici le nom de Merwe, se reflète l’Occident embrasé qui illumine les girouettes dorées des tours et les toits en auvent des moulins. Calme et profond, le ciel bleu encore transparent se voûte davantage au-dessus du paysage.

Les ailes des moulins demeurent immobiles et les voiles des barques de transport amarrées à la digue pendent nonchalamment le long du mât. Sur les quais du port, qui, reliés dans leur longueur par trois ponts, forment le bord de la limpide Linge, laquelle coupe Gorcum en deux, du nord au sud, ne règne point cette animation qu’on a coutume de voir dans la huitième ville commerçante et prospère de la Hollande.

Mais si l’activité joviale qui d’ordinaire témoigne favorablement de l’esprit de la population fait défaut ici, elle n’a point fait place au repos et au délassement. Des groupes nombreux de bourgeois, parmi lesquels des femmes et quelques enfants, semblent s’entretenir avec agitation ou bien errent le front sombre sur le Marché, dans la rue Haute, sur le pont au Poisson et sous les arbres de la Digue-du-Port.

Quelques boutiquiers qui, après la grand’messe, avaient étalé leurs marchandises, se sont empressés de bonne heure à les rentrer et à fermer leurs contrevents. Devant les cabarets et à l’intérieur, au contraire, on mène assez grand bruit. Des chanteurs ambulants y font entendre avec entrain le refrain du jour :

 

Aide-toi, Dieu t’aidera !

 

et sont applaudis par des buveurs farouches qui absorbent beaucoup de bière et surtout beaucoup d’eau-de-vie. Des aveugles, dans la rue, jouent sur la flûte ou la clarinette la vieille chanson de « Tsaerles » que l’on ne chante plus en l’honneur de Charles, c’est-à-dire de l’empereur Charles V, mais que des enfants, faisant chorus avec les aveugles, crient maintenant en l’honneur du perfide serviteur du prince, ce Guillaume, qu’on voudrait faire adorer par les gens bien-pensants comme un demi-saint.

Là-bas, près de la halle, sous l’hôtel de ville, un tribun populaire se déchaîne avec violence contre le duc d’Albe et ses « odieux suppôts ».

– Ô Néerlande ! Néerlande ! s’exclame-t-il. Tu es tombée bien bas, pauvre brebis qui as donné ton meilleur lait et ta meilleure laine à tes maîtres qui ont soif de ton sang ! Ils veulent t’écraser, t’anéantir ! Mais tu n’es plus bonne à autre chose. Tu peux t’estimer heureuse d’avoir eu l’honneur de pouvoir faire servir tes dernières humiliations à engraisser les papolâtres. Ne dois-tu pas être fière, Néerlande, de savoir que tes corporations épuisées, tes campagnes dévastées par l’infâme Maraan, tes cités trahies et décimées sont encore jugées assez bonnes pour rapporter la dîme ? Qui donc ne donnerait point pour son Excellence, le clément duc d’Albe, la dixième côte de son corps ! Il ne nous suffit point que les Espagnols nous aient accablés de souffrances ? Nous aimons à les entendre blasphémer dans le langage des Mores, nous les accueillons volontiers dans nos maisons, avec leurs sales barbes en pointe où pullule la vermine castillane qui leur court sur les mains, avec leurs visages grêlés qu’ils ne peuvent cacher. Nous aimons à les voir faire la garde à nos portes, boire notre eau-de-vie, et malmener nos bourgeois, à l’exemple du duc, et comme on dit de Sa Majesté catholique elle-même.

– Silence, calomniateur ! s’écria à ce moment une voix tonnante et impérieuse ; et l’on vit descendre du haut perron de l’hôtel de ville un homme de noble figure qui se dressait de toute sa taille au-dessus des assistants groupés autour de l’orateur.

– Qu’on saisisse le meneur soudoyé et qu’on l’emmène au château, ordonna le nouvel arrivant aux porte-lances qui lui servaient d’escorte.

La foule n’offrit point de résistance, se recula au contraire et en un clin d’œil le tribun eut les mains liées derrière le dos.

– Aie courage, aie courage, Herpert, cria quelqu’un dans la foule.

Le Drossart, – car c’était ce haut magistrat lui-même qui venait de mettre fin à sa harangue, – se contenta de laisser tomber un regard perçant sur l’attroupement et s’éloigna ensuite avec deux autres dignitaires dans la direction de la rue du Moulin.

Alors le rassemblement des bourgeois se forma de nouveau et chacun donna carrière à ses récriminations en des termes ironiques. À ce moment, un de ceux qui avaient quitté l’hôtel de ville s’avança vers eux, et tandis que la plupart des assistants se découvraient la tête, il prit la parole :

– Frères et amis, que ceci vous serve de leçon ; nous haïssons la nouvelle tyrannie autant que vous ; mais croyez-nous, tout le mal qui se fait a lieu à l’insu et positivement contre le gré de Sa Majesté Royale. Le faux Espagnol s’est scandaleusement installé ici et mérite d’être expulsé de notre bon pays. Aussi n’y a-t-il point de doute que Son Altesse le prince d’Orange, occupé en Allemagne pour nos intérêts, ne vienne nous délivrer de ce joug. Briel, Flessingue, Enkhuysen, Alkmaar, célèbrent déjà l’affranchissement. Dordrecht est aux mains des Gueux. Nous n’avons qu’à rester unis ; le prince brisera toutes les chaînes, et le roi, dans son prochain voyage en notre pays, vous récompensera de votre fidélité. Vive le roi ! vive le prince !

Et en disant ces paroles, il leva la main : puis, accompagné de deux hommes à la mine farouche, et d’un lieutenant porte-bannière de la mousqueterie, il remonta les degrés de l’hôtel de ville.

– Vive le prince ! vive le bourgmestre Cornélis Vinck, s’écrièrent les bourgeois.

Et agitant leurs coiffures, ils allèrent répandre la bonne nouvelle dans la ville.

 

 

II

 

Une heure plus tard, le même jour, dans la salle du château de Gorcum, quatre personnes se trouvent réunies. Par les hauts vitraux sur lesquels brillent les armoiries de Charles le Téméraire les derniers rayons du soleil pénètrent dans la vaste pièce et éclairent le front du Drossart qui a pris place à côté de la table dans un lourd fauteuil sculpté et semble donner des ordres importants à un personnage debout devant lui. Si nous pouvions mieux distinguer dans la pénombre les traits de ce dernier, nous reconnaîtrions dans le front large et le nez aquilin de ce jeune homme le fils de celui-ci qui commande ici.

Le premier magistrat et justicier de Gorcum, ayant en même temps pouvoir de Drossart et de Dykgrave de tout le pays d’Arkel et du bailliage de Hardincxvelt, était depuis 1558 messire Gaspar Turck, seigneur d’Aelst. Son dévouement à la bonne cause trouvait peu d’appui parmi ses collègues de la magistrature civile et parmi les bourgmestres, quoique leur nomination à tous dépendît du Drossart ou Droit. En ce moment, il délibère sur les mesures à prendre contre les rebelles afin de prévenir une attaque des gueux qui se sont déjà, dit-on, installés à Dordrecht. La femme de messire Gaspar et leur fille assistent à cette délibération. Les autres filles du pieux couple se sont voués à la vie religieuse. Un instant auparavant nous aurions vu leur fils Willem, qui par la piété et la noblesse des sentiments se montre digne de son père.

Le jeune homme vient de se retirer, mais à peine a-t-il laissé retomber derrière lui la portière en tapisserie qu’il rencontre quelqu’un auquel il se contente d’adresser un regard sévère en fronçant le sourcil.

Quel motif a-t-il pour accueillir ce visiteur aussi froidement ? Tout ce que les dons de la nature et le raffinement de l’élégance peuvent ajouter à l’extérieur d’un jeune homme, le nouveau venu le possède. S’il y a dans sa personne moins d’apparence robuste que de grâce, si même il paraît quelque peu chétif en comparaison de la haute stature du Drossart, sa tenue est irréprochable, son geste aisé, libre sans laisser aller, retenu sans contrainte. Il a les cheveux châtains, coupés court à la mode du temps, mais leur brillant, ainsi que la soyeuse souplesse de la barbe font ressortir avec plus de perfection le profil de la figure. Le moindre mouvement de la tête et des mains, celles-ci garnies au poignet des plus riches dentelles, l’éclair des yeux sombres, l’abaissement ou la légère contraction des sourcils semblent avoir une signification et trahir une pensée. Il y a pour tout dire en lui une séduction à laquelle on ne pourrait se soustraire. Ajoutons que la rapière de son côté n’y est pas attachée pour faire simplement montre, quoique le pommeau en fût orné de pierres précieuses ; qu’un joyau de grand prix maintient l’aigrette jaune à la toque de velours noir ; que le plus grand soin a été apporté à la broderie de son costume de satin bleu, pourpoint et haut de chausses, dont les nombreuses dentelures laissant passer un tissu d’un blanc de neige est bordé d’une ganse d’or étroite ; que les chausses bien tendues et de fin drap blanc modelé moulent une jambe admirable, que les souliers crevés sont de la même étoffe que la toque, et qu’un gracieux mantelet avec col relevé tombe nonchalamment des épaules.

À voir ce jeune homme de vingt-trois ans s’incliner avec respect devant le Drossart, saluer la dame du logis en lui baisant la main avec une modestie presque timide, puis lever les yeux sur la jeune fille de dix-huit ans, tandis que, d’une voix douce, il prononce son nom : Élisabeth ! il est permis de demander d’abord s’il peut être tout à fait indifférent à la beauté de celle qui lui sourit, et ensuite s’il ne court pas quelque danger à ne point suivre la même ligne politique que le Drossart.

L’apparition du jeune homme parut ne pas déplaire à messire Gaspar ; pourtant, il se contenta d’incliner légèrement la tête en murmurant :

– Messire de Honcoop !

Il approcha son pliant d’une petite armoire à tiroirs entr’ouverte, prit un flambeau des mains d’un valet qui venait d’entrer et se mit à trier dans le petit meuble quelques papiers et parchemins.

Sur l’invitation de la dame de la maison, le jeune homme s’était assis à la table, en face de la mère et de la fille qui avaient pris place sur un banc de repos recouvert d’une tapisserie et approché de la haute cheminée dans laquelle on n’avait naturellement, par cette chaleur de juin, pas fait de feu.

Le soir était tombé entre-temps ; mais la lune envoyait à travers une fenêtre qui donnait sur le rond-point de la gigantesque tour, où était pratiquée cette salle, sa lueur blafarde à l’intérieur.

– J’ai à vous demander pardon, madame, dit le jeune homme à la femme du Drossart, de venir vous déranger à une heure aussi indue.

– Vous êtes toujours le bienvenu chez nous ? messire de Honcoop, répondit Léonore (c’était le nom de la Drostine), mais je reconnais qu’en ces jours de trouble qui paraissent régner dans la ville une visite à une heure indue est bien faite, sinon pour éveiller la crainte, au moins pour prêter à cet autre défaut des femmes : la curiosité.

– À mon grand regret, je suis obligé de me montrer assez peu courtois pour venir nous entretenir des évènements peu rassurants qui se passent en ce moment.

Élisabeth, croyant que le jeune homme ne la regardait pas, n’avait pas un instant détourné les yeux de lui. Aussi, se sentit-elle doublement troublée à ces paroles. Son visage prit une expression plus pénible que ne pouvait le faire supposer la réponse réservée au visiteur. Elle prit doucement le bras de sa mère et se serra contre elle.

 Avec un regard qui paraissait plein de tendresse, messire de Honcoop fixa les yeux sur la jeune fille, mais aussitôt il les reporta sur la mère, en disant :

– Laissez-moi toutefois vous rassurer ; vous n’avez l’une et l’autre, tout naturellement, aucun danger à courir.

– Mais la ville est donc menacée ? demanda Léonore.

– Que vous dirais-je, répondit le jeune homme, les temps changent et nous changeons avec eux. Quand le poids des impôts qui frappent le peuple s’aggrave d’un côté, et que de l’autre le besoin de liberté, surtout de liberté de conscience, se fait sentir de plus en plus, il en résulte facilement un choc qui tient beaucoup d’une explosion....

– La liberté de conscience, s’écria Elisabeth en se redressant et en regardant le jeune homme avec plus d’assurance ; mais ce qu’on appelle de ce nom, est-ce donc autre chose et mieux que le droit d’entrer en campagne contre la vérité chrétienne qui nous a été révélée depuis les âges, pour s’enhardir, comme fait Luther, à brûler les bulles papales ?

Le jeune homme, tout en parlant, n’avait pas cessé de regarder le Drossart. Celui-ci avait d’abord semblé attacher peu d’importance à ce que disait le visiteur, mais lorsqu’il entendit nommer le prince, il se retourna.

Honcoop, un peu troublé, quoiqu’il ne manifestât point son sentiment, continua :

– Il semble, en tout cas, être question de se préparer aux conséquences que peuvent avoir les avantages successifs remportés par les Gueux de mer, le lieutenant du prince, le comte de la Marck...

– Messire de Honcoop, interrompit Gaspar avec sévérité et d’un ton un peu ironique, n’oubliez pas qu’il nous sied mal, à vous et à moi, qui voulons rester loyalement dévoués au roi, de baisser la tête en présence des chefs militaires et des lettres de prise que le prince d’Orange a la témérité d’employer. Sinon, comme sujets néerlandais, mais du moins, vous, comme officier d’une compagnie de cent cavaliers et capitaine temporaire de la gilde des archers de la ville ; moi, comme chef militaire de cette contrée, nous ne connaissons et ne reconnaissons, n’est-il pas vrai, en ce moment, comme stadhouder de Hollande et Zélande, que le comte de Bossu. Le prince d’Orange a démérité de sa charge, ainsi que le prouvent le fait, le droit, et la saine raison. Nous n’avons donc heureusement affaire à aucune des créatures du prince ; nous pouvons haïr à notre gré ce taureau furieux qui se nomme le comte de la Marck, et je ne me gênerais point, si je le rencontrais, à lui donner de ma cravache à travers la figure et à me servir de mon épée pour repousser cet ivrogne.

Les deux femmes regardèrent le Drossart avec anxiété quoiqu’il s’exprimât avec le plus grand calme. Élisabeth en étudia à la dérobée l’impression des paroles de son père sur le jeune homme.

Le bras droit appuyé sur la table, il porta machinalement la main au pommeau de son épée, mais son visage, éclairé par la lune, resta impassible et, souriant doucement, il dit en se tournant un peu vers le Drossart.

– Sans doute, messire, le roi a notre serment, mais ne vous semble-t-il pas qu’il a droit d’être servi selon ses désirs. Ne devons-nous pas employer notre raison à discerner quels sont ceux qui sont réellement pour ou contre le roi ? Le prince peut ne pas avoir pour lui les apparences...

– Jeune homme ! dit Gaspar.

Et tous deux se levèrent. Puis le Drossart, mettant sa main sur l’épaule de Honcoop :

– Soyons sérieux, continua-t-il, sachons nous mettre au-dessus des rumeurs populaires. N’exigez point de moi que je vous laisse répéter les fabuleuses promesses avec lesquelles on veut amener la bourgeoisie, qui reste toujours fidèlement attachée à l’empereur Charles, à croire qu’il n’a pas de serviteur plus loyal que le Taciturne, qui a quitté momentanément le pays. Point de subterfuges, ici, je vous prie. Qui dit : vive le prince ! dit : à bas le roi !

– Pardonnez-moi, messire Gaspar, répondit le jeune homme avec la même impassibilité courtoise, je ne suis pas un grand politique, mais le fait est là que les serviteurs du prince se rendent peu à peu, et au nom du roi, maîtres de la situation. Votre conviction, très respectable d’ailleurs, pourrait faire naître des difficultés pour votre digne épouse et votre charmante fille. Je viens... vous offrir... mes services.

Ces dernières paroles furent dites à mi-voix.

– Grand merci de votre attention, messire de Honcoop, répartit le Drossart, mais ayez pour agréable que je me charge en personne de leur sauvegarde.

À peine eut-il achevé ces mots qu’il entendit un bruit sourd de tumulte à la porte qui donnait accès dans la salle. Derrière la portière de tapisserie vacillait la lumière des flambeaux promenés rapidement et soudain un homme s’élança dans la pièce en dépit des efforts que faisaient pour le retenir le page et un autre serviteur du Drossart. En même temps résonnèrent sur les dalles les pas lourds de la sentinelle appelée au secours, mais elle arrivait trop tard, avec sa lance de huit pieds, pour barrer la porte.

– Qu’est-ce à dire ? interrogea le Drossart d’une voix un peu courroucée.

– Messire, répondit le jeune homme, qui n’avait pas plus de vingt ans, mais dont le maintien et les manières étaient au-dessous de la société qu’il venait de surprendre à l’improviste, j’ai quelque chose à vous dire qui ne souffre pas de délai.

Il ne semblait pas tout à fait étranger aux auditeurs, car le sire de Honcoop l’accueillit avec un sourire et promena alternativement son regard de la femme du Drossart à sa fille. Cette dernière paraissait inquiète et la mère attendait, non sans quelque anxiété, l’issue de cette scène.

– C’est le fils de Dirck Bommer, dit messire de Honcoop d’un ton protecteur. Tout le monde le tient pour un brave cœur, et il ne savait peut-être point les ordres donnés pour obtenir accès ici.

Le jeune homme rougit ; ses yeux flamboyèrent, il tordit son bonnet dans ses mains. Bien qu’il ne fît point belle figure, chacun pouvait voir, à la finesse du drap noir de son costume porté avec une grande insouciance, qu’il appartenait à la classe moyenne. Son père était un des plus respectables bourgeois ou poorters de Gorcum. Le vieux Dirck Bommer était doyen de la confrérie des peaussiers, marguillier et maître de la fabrique, propriétaire de plusieurs maisons, et aussi considéré pour son caractère, sa fidélité au vieil ordre des choses que pour sa fortune.

– M. le Drossart, je dois vous faire une communication, je vous en supplie, donnez-moi audience.

– Parlez, Dirck Direxen, je ne vous avais pas reconnu tout de suite, répondit le magistrat.

– Je ne puis parler qu’à vous seul, repartit le jeune homme.

– Madame la Drostine et sa demoiselle sont-elles de trop ? demanda Honcoop.

– Non, messire Willem, répliqua Dirck, mais celui qui y est de trop, quand il s’agit des affaires privées du Drost, le sait mieux que moi.

Il y avait dans ces paroles un léger tremblement, mais on sentait bien qu’il n’était pas dû à la peur.

Il s’inclina avec respect devant le Drossart et, cachant son dépit, il sortit.

– Eh bien ! demanda messire Gaspar.

– Faut-il dire tout ce que je sais ? questionna Dirck, en jetant un regard oblique sur les femmes.

– Qu’il parle, dit Léonore à son mari, nous sommes préparées à tout.

– Eh bien ? répéta le Drossart.

– Messire, les Gueux de mer s’avancent, fit Dirck. Il paraît que les bourgmestres qui ont expédié et reçu hier et aujourd’hui, hors de la Kapsepoort, des messagers à cheval, sont au courant de tout et ont en conséquence jugé inutile de laisser la vigie occuper son poste sur la terre de Saint-Martin et Vincent. J’y suis monté à la dérobée et j’ai découvert treize bateaux dans la rivière, quoique le vent les empêche d’approcher.

– La sentinelle de la porte de la ville m’a dit, ajouta Dirck, que les bourgmestres ont siégé toute la soirée à l’hôtel de ville et y sont encore,

– J’y vais donc à l’instant, dit le Drost. Une chose pourtant m’inquiète, ajouta-t-il en s’adressant à Léonore, je me demande si les postes importants sont gardés par des hommes sûrs, sinon je dois disposer des vingt sur lesquels je puis compter et vous laisser seules ici avec quelques femmes de service.

– Si nous avions accepté l’offre de messire de Honcoop, murmura Élisabeth.

– J’ai, en effet, assez bonne opinion de sa bravoure chevaleresque, bien qu’il se raille de plus en plus des idées orangistes de son père, et je lui confierais volontiers votre sauvegarde, dit le Drost, mais nous ne pouvons plus le rappeler, et pourtant, vous laisser seules avec un vieux domestique...

Les deux femmes échangèrent un regard inquiet. Dirck Bommer rougit.

– Messire, dit-il, je ne puis, sous aucun rapport, me comparer à messire de Honcoop, bien que l’ancienneté de ma famille bourgeoise date de plus loin que sa noblesse... mais l’honneur d’un bourgeois vaut celui d’un noble, je suis robuste et j’ai surtout le sincère vouloir de vous servir et vous prouver mon attachement à votre personne...

– Vous n’êtes pas expert au métier des armes...

– Pas aussi inexpert que vous le croyez, messire.

Et il brandit le gourdin qu’il avait apporté.

– Voici une arme qui a une bonne pomme de plomb et ne manque jamais son homme.

Les femmes n’étaient rassurées qu’à demi ; mais il n’y avait pas d’alternative.

– Eh bien, soit ! dit le Drossart, je vous confie la garde de cette tour.

Gaspar s’éloigna et l’on entendit bientôt le pas des gens d’armes qui allaient occuper leurs postes au dedans et au dehors des murs de la résidence.

Dirck Bommer s’approcha timidement de la table.

– Madame, dit-il, je vais monter la garde devant votre porte et je vous promets que personne ne se risquera, sans votre permission et la mienne, à entrer ici.

Il prit son gourdin et se retira.

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Une heure après, Dirck Bommer, perché sur un escabeau de chêne, debout sur la pointe des pieds, l’oreille collée contre une ouverture pratiquée dans le mur, écoutait attentivement la conversation suivante échangée entre deux hommes, dont l’un était messire de Honcoop, et l’autre, le tribun que nous connaissons déjà sous le nom de Herpert.

– Quand je m’éloignerai avec les femmes qui doivent servir d’otages, disait Honcoop d’un ton railleur, vous ferez la même politesse au jeune Dirck Bommer, à qui le Drossart a confié la garde de cette demeure, et vous lui donnerez asile dans la prison.

– Mais comment exécuterez-vous cet odieux coup de main ? demanda Herpert.

– Laissez-m’en le soin, répondit Honcoop ; fiez-vous à ma parole, à mon dévouement à votre cause, et aussi quelque peu à mon habileté... Voici l’anneau du Drost que son page m’a remis, grâce à ces vaines prodigalités...

– Mais, messire, objecta Herpert avec hypocrisie, songez que la fin sanctifie les moyens.

– Je me charge de régler cela avec ma conscience.

– Et moi, dit le tribun, je me flatte d’avoir bientôt ce petit papelard en mon pouvoir pieds et poings liés, mais si la sentinelle allait appeler ?

– Elle sera sourde, je lui ai fait servir du bon vin. À l’œuvre donc, nous n’avons pas de temps à perdre.

Et Dirck entendit que les deux hommes se rapprochaient de la porte devant laquelle il montait la garde. Un instant après, messire de Honcoop était devant lui...

– Ami Bommer, dit-il, j’apporte de mauvaises nouvelles. Tous les gens qui veulent le bien de la ville et surtout la sauvegarde du Drossart et de sa famille doivent prêter main-forte.

– Ah ! fit Dirck étonné et s’arc-boutant devant la porte, et qu’y a-t-il à faire ?

– Les gueux approchent, reprit de Honcoop, et je dois reconnaître que je crains leurs violences...

– Permettez-moi de vous demander, demanda Dirck, comment vous êtes entré ici.

– La question est toute naturelle et toute légitime, ricana Honcoop, je suis chargé d’une mission du Drost, qui m’a donné l’anneau portant son scel comme laissez-passer. Il m’a recommandé de vous dire que nous devons, vous et moi, faire sortir sa femme et sa fille, par la poterne qui donne issue sur la digue. Il veut empêcher, à tout prix, qu’elles ne tombent au pouvoir des Gueux, car il est résolu à défendre le burg à tout prix.

En achevant ces mots, il fit mine de vouloir entrer dans la salle.

– Holà, jeune homme, fit Dirck, personne ne peut pénétrer ici sans l’ordre exprès du Drossart..

– Vous voulez donc refuser obéissance au porteur de l’anneau du Drossart ?

– Ce n’est point le message qui fait la valeur de l’envoyé, répondit Dirck, mais l’envoyé qui fait la valeur du message, cet anneau ne prouve rien.

– J’entends que vous obéissiez, commanda Honcoop.

Au bruit qu’il fit, les femmes accoururent à la porte fermée et Élisabeth demanda ce qui se passait.

– Votre noble mère est retenue prisonnière ici par un misérable.

– Jeune homme, ne me mettez pas en rage, s’écria Dirck, livide de colère et brandissant son gourdin.

– Ose donc me frapper, répliqua Honcoop en saisissant Dirck par le milieu du corps.

Il voulut l’arracher de sa place. Mais le jeune bourgeois se dégagea et fit le moulinet avec son bâton dont les coups, au lieu d’atteindre Honcoop, allèrent s’abattre sur la porte.

– Pour l’amour de Dieu, jeune homme, ouvrez ! cria Léonore de l’intérieur ; votre zèle va trop loin...

– Lâchez-moi ! hurla Dirck que Honcoop venait de ressaisir.

– Ouvrez, répéta Léonore.

Dirck hésitait.

– C’est le fils du peaussier qui vous retient en prison, cria Honcoop, mais il saura bientôt quelle récompense l’attend.

– Puisque vous l’ordonnez, madame, dit Dirck en prenant la clef.

Mais au moment où il allait obéir, il se ravisa.

– Madame, mademoiselle, s’écria-t-il, messire de Honcoop veut vous trahir.

Puis, courant à une fenêtre étroite qui avait vue sur le fossé de la résidence, il jeta la clef dans la vitre qui se brisa et la fit tomber au dehors.

Au même moment, on entendit un vacarme ; des cris, des pas s’approchèrent. Sur un signe de Honcoop, Dirck fut saisi par quelques robustes soudards, qui lui enfoncèrent un bâillon de chanvre dans la bouche pour l’empêcher de crier.

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III

 

Nos lecteurs connaissent l’histoire des martyrs de Gorcum. Elle est dans toutes les chroniques, dans tous les ouvrages dont les auteurs ont pris la vérité et l’impartialité pour loi. Nous ne suivrons donc point au lieu de leur supplice les pauvres mais glorieux frères mineurs, le courageux Nicolas Pieck, l’éloquent Léonard Vecchel, le tendre mais énergique Poppel, l’humble Gevaert van Duynes, et ce Jan van Oosterwijc, si profondément méconnu. Nous nous arrêterons seulement aujourd’hui dans une autre prison dont Guillielmus Estius, le savant théologien, dit qu’il ne sait point si les prisonniers qui l’occupèrent alors ne doivent pas, pour la mort que leur infligèrent les ennemis de la vraie religion, être comptés parmi les saints.

Lorsque Marin Brandt se fut emparé de la résidence du Drossart, avec l’intention de se faire nommer à la place de messire Gaspar Turck, le fidèle serviteur du roi et du catholicisme, il se fit donner la liste des assiégés, lesquels, après leur défaite, avaient été traités en prisonniers de guerre et livrés à l’arbitraire de la soldatesque. Il avait fait charger de chaînes le noble Gaspar Turck lui-même.

Quand on lut le nom du vieux Dirck Bommer, un des conseillers du tribunal dit :

– Je vote pour l’exécution immédiate de celui-ci. Il a, du haut des remparts, accueilli les assiégeants d’injures, et il nous a combattus avec un acharnement sans trêve.

Le capitaine mit une croix devant le nom du vieillard et passa outre. Ce fut ensuite le tour d’Arnold Coninck.

– Je vote sa mort, dit un autre conseiller, il a fait l’impossible pour favoriser la cause du duc d’Albe.

Le nom de Coninck fut également marqué d’une croix.

Par-dessus l’épaule du président, se penchait un jeune cavalier, lisant attentivement des yeux les noms inscrits sur la liste. Brandt allait la déposer sur la table quand le cavalier, pointant un nom du doigt, s’écria en désignant de l’autre main Dirck Direxen Bommer.

– Voilà le plus grand des traîtres.

L’accusateur était messire de Honcoop.

Une heure après, Dirck Bommer et son père gisaient à côté d’Arnold Coninck dans un cachot séparé.

Tous trois attendaient maintenant l’heure fatale.

Un échafaud avait été dressé sur la place du marché de Gorcum, entre l’église et la maison de justice. On n’attendait plus que le bourreau qui devait venir de Dordrecht. Le lundi 30 juin, de bon matin, messire Lenart Vecchel entra dans la prison pour préparer les trois condamnés à la mort. Le vieux Bommer et Arnold Coninck étaient des hommes de cœur, mais d’honnêtes bourgeois qui ne pouvaient manquer de ressentir profondément l’ignominie attachée au supplice qu’ils allaient subir.

– Ne vous attristez point des apparences, mes frères, dit le prêtre admis auprès d’eux. Jésus, le roi de gloire, ne vous a-t-il point précédés au poteau de la croix ? Ayez confiance ; c’est aujourd’hui votre tour de souffrir, demain ce sera le mien. Je dois m’attendre au même martyr, à la même ignominie.

On eut l’humanité, ou peut-être ne fut-ce qu’une coïncidence, d’épargner au jeune Dirck la vue du supplice de son père.

Jusqu’alors le courage du fils n’avait pas faibli. Il n’avait pas cessé de rappeler au vieillard et a son ami combien il était généreux de mourir pour la cause de l’Église et du roi. Mais lorsque la porte de la prison s’ouvrit et qu’on emmena son pauvre père au lieu du supplice, il sentit son cœur se briser et éclata en sanglots.

 

*

*     *

 

On le laissa seul un quart d’heure. Moment terrible. Enfin on vint le chercher à son tour. Il ne se rappela en ce moment que l’image de son Sauveur, et la fatale échelle qu’il allait gravir lui apparut comme cette échelle de Jacob sur laquelle montaient des anges.

Dans la rue de Gorcum, la foule était immense. Il fut presque impossible aux soldats qui menaient le jeune Dirck à l’échafaud de se frayer un passage. Hélas ! hélas ! plus sa marche était retardée, plus il était sûr que son père avait succombé, mais aussi plus il était convaincu que le vieillard s’était vu ouvrir, après la porte de la prison, celle du ciel.

Plus il se rapprochait du lieu de l’exécution, de l’échafaud, plus il lui paraissait, à lui, qui aurait pu nommer toutes les pierres de la ville, que tout lui était étranger. Toute cette foule, hommes, femmes, même des enfants, soldats, bourgeois, populace, dans la rue, aux fenêtres, jusque sur les toitures des maisons, lui apparaissait comme en un rêve, et il ne s’apercevait même point qu’il touchait le sol des pieds. Enfin, on le fit monter sur la terrible estrade. Le noble Lenart Vecchel, pour la troisième fois, allait assister à la dernière heure d’un chrétien. Il murmura à l’oreille de Dirck quelque parole de consolation.

Mais tout à coup sa voix est interrompue par un tumulte de cris qui s’élèvent du sein de l’assistance.

Une jeune fille, vêtue de noir, les cheveux en désordre, mais le geste impérieux, s’est élancée sur l’échafaud, et posant sa main sur l’épaule du condamné :

– Bourgeois de Gorcum, s’écrie-t-elle d’une voix ferme. Vous connaissez le vieux privilège de vos filles à qui est réservé le droit de faire grâce au criminel en le prenant pour époux. Bourgeois, si vous n’avez point renoncé à vos privilèges, accordez-moi la vie de cet homme ; je donne ma main à ce condamné.

Elle avait dit vrai : le privilège existait, du moins dans la conviction populaire. Ces mêmes bourgeois qui avaient répudié leur Dieu, leur foi, leur pays, leur roi, ou du moins souffert qu’on les répudiât, s’inclinèrent devant cette revendication de leurs traditions, et Élisabeth, la fille du noble Drossart Gaspard Turck, arracha ainsi, avec l’aide de Dieu, à une mort certaine, Dirck Direxen Bommer, dont elle avait jusqu’alors méconnu le fidèle dévouement.

 

 

Joseph-Albert ALBERDINGK-THYM.

 

Recueilli dans Les grands écrivains de toutes les littératures,

deuxième série, tome quatrième, Librairie Blériot, 1888.

 

 

 

 

 

 

 

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