L’organiste de la cathédrale

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Joseph-Albert ALBERDINGK-THYM

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I

 

Bien des années à la suite, maître Janes, l’organiste aveugle de la cathédrale, avait eu pour guide un petit gars lorsque, par les sombres rues tortueuses ou le long des hauts fossés de la vieille résidence épiscopale, il se rendait à l’église. Mais le petit gars était devenu homme et, bien que maître Janes eût espéré voir ce plus intelligent et plus affectueux des écoliers auxquels il enseignait le plain-chant, se consacrer, à l’âge mûr, tout entier à l’Église, il était douteux que la Providence assignât à celui qui devait travailler dans la vigne du Seigneur la ville d’Utrecht pour théâtre d’activité et ne séparât point les deux amis. En outre, les sous épargnés chaque semaine par l’aveugle n’étaient pas, au bout de douze ou treize ans de privations, suffisants pour permettre au jeune homme d’étudier la théologie à Louvain et pour lui laisser l’espoir d’atteindre à la hauteur que Janes avait fait plus d’une fois entrevoir à son pupille. Un noble et riche personnage s’était chargé de l’aimable orphelin ; mais le protecteur, qui était un homme d’épée, ne voulut point que son protégé devînt exclusivement un homme de prière et d’évangile. L’organiste aveugle se soumit et dit : « Jacob, j’ai souvent songé avec anxiété à l’heure de ma mort, pour le cas où je te laisserais sans appui. Jacob, mon enfant, le bon Dieu a voulu te faire combattre pour sa justice, au lieu de t’appeler à annoncer sa parole et à te sacrifier à son amour. Va donc en paix, mon enfant, sous l’égide des saints aimés de Dieu. » Le jeune homme entra donc dans la carrière des armes et mourut de la mort prématurée des héros.

Depuis que le petit gars l’avait quitté, on voyait maître Janes, aussi dispos, aussi calme et aussi joyeux qu’auparavant, faire ses promenades du matin, du midi et du soir à la cathédrale. Mais les petits garçons et les petites filles qui couraient à sa rencontre et le prenaient par la main dans l’espoir d’avoir pour récompense une petite image de saint, une petite boîte, un petit cartable ou tout autre objet en bois qu’il sculptait si gentiment à tâtons, étaient parfois accueillis avec un grognement peu aimable par le petit chien barbet que l’aveugle tenait en laisse et qui marchait devant en sautillant. Il y avait quatre ans que la bonne petite créature avait fait fidèlement son service, quand elle commença à languir et, au bout de quelques jours, mourut.

Maître Janes déclina avec un sourire à demi triste l’offre que lui fit un enfant de chœur compatissant de donner un remplaçant au barbet.

– Ah ! dit-il, j’ai suivi ce chemin pendant tant d’années que je dois le connaître, comme il me connaît.

D’ailleurs, messire Gisbert de Brederode, chanoine de la nouvelle cathédrale et éligible à l’Évêché, avant d’avoir été appelé ailleurs, avait procuré un logement au bon organiste, derrière le palais épiscopal, en sorte que maître Janes n’avait, depuis lors, qu’un pas à faire pour aller de sa demeure au cimetière et à la cathédrale, dont il avait toujours sur lui la clef de la petite porte qui donnait accès à l’orgue.

On se tromperait si l’on croyait que dans le refus de maître Janes, il y eût la moindre velléité de désespérance et d’abattement, à la suite des pertes qu’il avait éprouvées. Oh ! non, ses sentiments se lisaient dans sa physionomie, et cette physionomie était aussi placide, aussi contente qu’elle pouvait l’être, en tenant compte des rides creusées par les soucis des jours passés, par les amertumes de la cécité, par les atteintes de l’âge, que caractérisaient le teint jaunâtre et l’extrême maigreur des traits.

Sept hivers et sept étés avaient tour à tour promené leur souffle sur les hauts vitraux aux sombres couleurs de la cathédrale ou sur le parvis de l’abbaye de Saint-Paul, depuis que maître Janes, qui n’en faisait la distinction qu’aux flocons de neige tournoyant autour de son chaperon ou aux senteurs parfumées arrivant par la porte du couvent, allait à l’église sans autre compagnon que sa canne de jonc. Quand il débouchait de la ruelle étroite qui séparait le palais épiscopal de l’église Saint-Sauveur, il était plus précis que l’horloge de la cathédrale même pour les ecclésiastiques et les bourgeois habitant les alentours des quatre ou cinq maisons religieuses réunies sur ce point de la ville. Mais quand il avait pris sa place accoutumée à l’orgue, plus d’une fois il lui arrivait d’oublier le moment du départ, du repas et du repos, sans songer à rien au monde.

Les fidèles pouvaient difficilement concevoir comment Janes pouvait s’attarder ainsi à jouer, à chanter à mi-voix, alors que l’église était déjà vide, et le soir, bien des heures après qu’on avait éteint des chandelles et des lampes. Quelques-uns de ses élèves, enfants de l’école rattachée à l’église par le Chapitre de Saint-Martin et dirigée par les chanoines, restaient souvent, après la leçon qu’on leur donnait à la petite orgue, assis en silence, écoutant et regardant, cachés derrière les tendins partant des sommiers de l’orgue et s’élevant plus haut avant d’étayer la voûte de la nef plongée dans la pénombre. Alors le soleil tamisait ses derniers rayons rougeâtres à travers les vitraux peints, éclairant le visage de l’organiste aveugle dont la tête vénérable ceinte de quelques cheveux gris se détachait sur les ombres qui remplissaient l’espace autour de l’orgue. Alors, aussi, ramassé sur lui-même, le dos voûté, penché sur les touches, il commençait une douce et triste mélodie, tandis que s’échappaient de ses lèvres, tout bas, quelques paroles inintelligibles traduisant les sons émis par l’instrument. Comme un vol épais de blanches colombes, les accords harmonieux s’élançaient de l’orgue, tantôt planant, tantôt avec un bruit pareil à un battement d’ailes, et allaient, dans le vide de la vaste église, se répandre, se confondre, pour se mourir là-haut, au-dessus de l’autel, en soupirs 1. Peu à peu le jeu de l’aveugle devenait plus éclatant. Les enfants, pieusement attentifs à mesure que le crépuscule du soir rendait plus indécise la stature de leur bon maître, croyaient voir sa figure s’illuminer davantage comme d’une vive lumière naissant entre lui et son instrument. On eût dit que celui-ci se pétrissait sous les doigts de l’artiste inspiré, qui lui faisait produire des sons dépassant de beaucoup en force, en finesse, en étendue, en richesse de nuances, la puissance connue de l’orgue. Le maître semblait s’identifier avec son clavier à mesure que la mélodie s’élevait et la tendre plainte de l’âme enchaînée se transformait en un chant d’extase, ardent et sonore ; l’esprit s’élançait avec violence vers son Dieu ; le corps aussi s’affranchissait de la gêne, de l’abaissement où il avait coutume de demeurer ; la tête semblait vouloir percer la voûte du Ciel ; les yeux éteints paraissaient trouver des regards pour monter jusqu’à la Divinité. On eût cru que maître Janes planait au-dessus de l’orgue, et pourtant il faisait mouvoir avec une habileté et une énergie inconnues les touches et les pédales qui se faisaient l’écho des aspirations intérieures de son âme. Souvent celles-ci se traduisaient avec une expression ayant aussitôt pour effet d’ajouter encore à son enthousiasme et de verser en lui des ferments nouveaux et féconds d’où naissaient presque immédiatement, avec une abondante richesse, de nouvelles merveilles d’harmonie. Quelquefois aussi son sentiment s’épanchait en un murmure d’accords doux, presque monotones, mais ininterrompus. Et alors ses doigts serrés tremblaient sur le clavier ; des gouttes de sueurs ruisselaient sur son visage en feu, tandis que le front et les sourcils unis, les paupières immobiles, les lèvres avancées, il semblait recueillir la rosée d’une musique surnaturelle que nul autre que lui ne pouvait entendre. Et pendant des heures et des heures, fredonnant, chantant, parfois éclatant en accords puissants qui se roulaient avec fracas sous la voûte de l’église, il répétait :

 

Deus, meus et omnia,

Deus, Deus, meus et omnia.

 

Frissonnants de respect, pénétrés d’un sentiment qu’ils ne pouvaient se définir, les enfants, blottis dans leur coin, joignaient involontairement les mains et disaient un Pater. Le léger battement de leurs pieds sur les marches de l’escalier en colimaçon par où ils s’éloignaient le tirait d’ordinaire de sa rêverie, à moins que le petit enfant de chœur qui faisait manœuvrer le soufflet ne se fût endormi et que l’artiste ne fût ainsi rappelé à lui-même. Avec la rude manche de son tabard, il s’essuyait alors la face, levait une dernière fois au ciel ses yeux sans lumière, bénissait avec les deux doigts de la main droite le clavier et regagnait sa maison.

Sa maison ? Qui l’aurait vu occupé dans sa chambre n’aurait pu penser combien il est malheureux d’être complètement privé de la vue. Il avait une pièce assez spacieuse avec un jour très haut. Sur la table adossée à la digue dont la séparaient deux fenêtres fermées dans le bas par des contrevents, se trouvait une croix d’ébène avec un Christ d’ivoire. De chaque côté de la table un tabouret pliant en cuir ; au fond, à gauche, une simple couchette cachée par un rideau de laine brune, et tout auprès un prie-Dieu au-dessus duquel pendait un petit bénitier garni de rameaux et d’un chapelet. Les murs blanchis étaient ornés d’un saint François dans un cadre en ogive, d’une Sainte Vierge sculptée, entre deux chandeliers, et d’une couple d’enluminures peintes à l’huile. Une petite armoire en noyer, dont les portes et les tiroirs étaient ouverts et laissaient voir quelques livres déjà d’un long usage, se remarquait près de la fenêtre. En face, on voyait un tour avec quelques ustensiles ; une lampe en fer, qu’on n’avait jamais allumée, était accrochée au plafond ; une petite harpe à la muraille, et sur la table que nous avons déjà nommée, reposaient les matériaux ou les derniers produits du travail du laborieux aveugle. Il fallait le voir aller et venir dans sa demeure, observer la fermeté de son pas, la précision de chacun de ses mouvements, avec quelle assurance il prenait un objet, et comme il fixait ses yeux sur tout ce qu’il faisait, ainsi qu’aux jours où il n’était pas encore privé de la vue. Presque toujours, il fredonnait quelque gai refrain, en cousant, en écrivant ou dessinant. Souvent il étendait la main pour saisir sa harpe, mais il se rappelait aussitôt qu’il ne pouvait en tirer de son d’orgue et la remettait promptement en place.

Le samedi, avant de se rendre à vêpres, il allumait une petite chandelle de cire devant l’image de la Consolatrix afflictorum. Mais, à proprement parler, il regardait comme des moments perdus ceux qu’il passait dans sa chambre, car son chez soi, son vrai chez soi était sous les hautes voûtes, au milieu des Martyrs et des Pères, dans l’atmosphère légèrement embaumée d’encens, et tout particulièrement sur le banc de son cher orgue, cet alter ego, l’instrument à qui il pouvait sans cesse confier toutes ses pensées. Il n’avait jamais vu cet orgue et, pourtant, il le connaissait mieux que personne dans toute la ville diocésaine et mieux que toute autre chose au monde. Il ne connaissait pas seulement les trois corps élancés et la forme richement ornée de la grande œuvre d’art, mais il en savait distinctement les qualités et les défauts et la forme et l’aspect des milliers de touches, des registres et des pédales ; il avait toujours sur lui un chiffon ou un plumeau pour enlever les moindres poussières de l’instrument même ou des sculptures, et les nombreuses petites figures et statues, surtout sainte Cécile, avec son orgue, à la gauche, et saint Martin à cheval, à la droite, étaient les objets de son attachement et de ses soins, autant qu’auraient pu l’être des enfants, objets de la tendre sollicitude d’une mère.

Cependant, depuis le mois d’août de l’an de Notre-Seigneur 1482 jusque vers le mois d’après de l’année suivante, pourquoi donc maître Janes est-il monté moins souvent à l’orgue ? Et s’il se rend parfois à l’église, pourquoi n’a-t-il plus ce pas décidé de l’homme qui sait quelle tâche il a à remplir en ce monde, pourquoi se traîne-t-il en se courbant, la démarche indécise, et entre-t-il presque timidement, comme un aveugle, non plus comme l’organiste de la cathédrale, mais comme un mendiant ? Et d’où vient qu’il a l’air sérieux, presque triste, comme s’il avait encouru la disgrâce du bon Père céleste et de ses amis communs se reposant, dans l’éclat de la gloire éternelle, de leur pèlerinage sur la terre ; comme s’il avait à craindre autre chose que d’offenser son Dieu, et comme si la meilleure partie de sa vie ne s’était point passée à prier pour avoir la grâce de ne pas commettre un péché mortel ?

En voici la cause : c’est la même qui a rendu muettes les cloches qui avaient coutume d’inviter à la prière, la même qui fait oublier au sacristain, quoique l’horloge de la ville ait sonné l’heure du service, d’allumer les cierges et d’ouvrir le missel ; la même qui fait que l’église s’illumine tard pour les grandes solennités et que les portes en restent fermées, que l’on ne voit plus que fort rarement un chanoine ou un frère du couvent passer enveloppé de sa robe et disant son bréviaire, pour se joindre à la procession solennelle des cent prêtres en splendide chasuble, en camail, en aube blanche ou en humble vêtement monacal, avec leur cortège de milliers de bourgeois, portant des flambeaux et des bannières, avec le signe de la Rédemption en tête et l’évêque devant le Saint Sacrement sous le dais de velours. Cette cause qui fait que la moitié de la ville se répand en pleurs et en prières, tandis que l’autre moitié blasphème et forge des plans sinistres et verse le sang, pour finir par s’emparer de la personne du pasteur diocésain et le conduire hors de la ville sur un char à foin ; cette cause, c’est l’interdit prononcé par le saint père Sixte IV, l’excommunication lancée contre les habitants d’Utrecht, rebelles aux commandements de l’Église, l’excommunication qui a ordonné la clôture de la maison de Dieu.

On se représente comment maître Janes avait accueilli ces évènements qui lui ôtaient son travail et son plaisir, ses pieux exercices et son passe-temps, sa poésie et en grande partie sa vie. Il continuait, il est vrai, ses leçons de chant, mais qui donc peut s’acquitter de ce devoir avec ferveur, avec courage, avec patience, quand il n’y a ni prière ni chant qui précède l’enseignement ?

Oh ! comme il aimait le samedi à accompagner la belle litanie de toute l’effusion, de toutes les bénédictions de son âme, quand la Stella matutina, la brillante Étoile du matin du Jour Nouveau, la Rosa mystica, la rose odorante de la tige de Jessé, était l’objet de toutes les invocations ; quand la Virgo Virginum, la Mater amabilis était encensée, honorée, suppliée d’intercéder auprès de son Fils bien-aimé ! Et maintenant, plus rien de tout cela ! La voix de son orgue demeurait silencieuse, l’église vide. L’âme de Janes s’alanguissait. Et pourtant il ne connaissait rien de ces anxiétés, de ces tristesses, réservées à un siècle futur, plus policé, et tantôt plus, tantôt moins enclin aux idées spirituelles. L’organiste gardait dans son for intérieur et dans l’expression de son visage tout son calme. Il ne songeait même pas toujours à la privation qu’il avait à subir, et sa pensée ne la lui rappelait que lorsqu’il était dans sa chambre, et il se rappelait alors parfois comment il était maladroit dans tout ce qu’il faisait, parce que c’était l’heure où d’ordinaire il jouait le Defensor ou le Tantum ergo.

 

 

II

 

Au mois d’août de l’an 83, Utrecht fut assiégé par l’archiduc Maximilien avec le dessein de rétablir sur le trône épiscopal l’évêque chassé, Mgr David de Bourgogne.

Ils faisaient un bruit étrange et sinistre aux oreilles de Janes et des anciens, ces boulets de fer qui, avec la poudre en usage depuis à peine cent ans, se lançaient à l’aide de couleuvrines et de mortiers contre les remparts de la ville. Et lorsque le 6 septembre l’organiste entendit un sourd piétinement de chevaux, un enfant de l’école lui cria en passant « que c’était l’armée de messire Maximilien le duc qui entrait dans la ville avec les Cabéliauds de Hollande par le grand pont » que les assiégés avaient dû, comme condition de paix, jeter sur leur fossé. Il y avait un tumulte, un vacarme, une animation de tout genre et Janes se souvenait du temps où il avait pris part à quelque chose de tel, et s’il n’avait été si proche de la tombe et n’avait si ardemment souhaité la gloire de Dieu, il aurait presque été chagrin d’être aveugle et de ne pouvoir admirer ce magnifique cortège.

Entre-temps, ce même soir, un serviteur de l’évêque, qui avait fait son entrée dans la ville, était envoyé vers maître Janes pour inviter celui-ci à se trouver dans une heure au palais. Le messager trouva l’organiste, après l’avoir cherché chez lui et à la cathédrale, occupé à ses prières dans la crypte de l’église du Sauveur, dite la vieille cathédrale, où était appendue la croix noire, qu’il avait plu à la miséricorde du Dieu et Père Tout-Puissant, dans le violent incendie de l’an 1148, de laisser intacte au milieu des flammes, quand la chapelle de la Croix et une grande partie de la ville avaient été réduites en cendres.

Le serviteur de l’évêché interrompit l’organiste dans ses dévotions et lui transmit l’invitation de son maître ; tout en ne négligeant point d’ajouter que c’était pour plaire au duc Maximilien qui était grand amateur de musique et passait pour professer lui-même cet art.

– Eh ! dit maître Janes, que ferai-je dans une société aussi brillante et comment pourrai-je charmer des oreilles accoutumées aux chants terrestres les plus mélodieux et les plus doux que j’ai oubliés, ou ne prenant plaisir qu’à un art plus raffiné, plus agréable que le mien. Sa Grandeur Mgr l’Évêque et Son Altesse Mgr le duc Maximilien, à franchement parler, en seraient complètement déçues, surtout, ajouta-t-il avec un sourire d’une innocente malice, après le repas qui a restauré leurs forces et qui leur fait désirer quelque délassement de l’esprit. Non, maître Guido, en conscience, déconseillez cela à Monseigneur.

– Mais, simple homme, répondit Guido, vraiment, je commence à douter de la subtilité des aveugles. Croyez-moi, poursuivit-il, se repentant aussitôt de cette parole un peu dure qui avait fait rougir légèrement l’organiste, croyez-moi, maître Janes, – et, tout en parlant à voix basse, il l’entraînait au dehors – vous n’y avez aucun profit vous-même à faire des difficultés. Tenez, à parler ouvertement, plus d’un qui sait de quelle farine est pétri votre cœur, a pitié à vous voir vivre ainsi dans la misère et dans l’abandon. Plus d’un, et moi-même, – n’est-ce pas vous qui avez appris à mon garçon à chanter si bien le Stabat Mater, – mais nous disons, par saint Martin, ce n’est pas bien de la part du Chapitre que ces messieurs ne fassent pas quelque chose de plus pour maître Janes.

L’aveugle fit un geste de la main.

– Je suis logé pour rien, dit-il doucement, Dieu bénisse Mgr Gisbert de Brederode.

– Soit, répondit Guido, mais, voyez-vous, je vous le dis confidentiellement : Sa Grandeur parlera en votre faveur au duc, et c’est lui qui est maintenant le maître, et il vous procurera une prébende 2 dans la vieille cathédrale, ah ! ah !

Guido eut un éclat de rire et jeta un regard perçant sur l’aveugle.

Celui-ci secoua la tête et dit :

– Pourquoi parler ainsi, Guido ? Avez-vous jamais vu que j’aie désiré quelque chose en dehors de ce qui m’a été départi par la bonté de Dieu ? Pourquoi dites-vous que je suis dans la misère ? N’ai-je pas tout ce que j’aurais pu désirer ?

Guido ouvrit de grands yeux.

– Tout le monde peut obtenir ce qu’il désire, continua l’aveugle, ou du moins en avoir l’espoir, et c’est la moitié de la jouissance, car on n’obtient pas toujours, non ; mais j’ai eu cette grâce que mon ange gardien m’a dit ce qu’il y avait de mieux à souhaiter pour être le plus heureux des hommes.

Guido, qui tenait le bras de maître Janes, se rapprocha de lui plus étroitement avec intérêt. Ils hâtèrent un peu leurs pas qui les conduisaient par les premières rues venues. Janes semblait si désireux de parler, qu’il oubliait où il était et à qui il s’adressait. Il agitait avec vivacité sa canne et poursuivit, le visage épanoui, ses confidences :

– C’était un jour important, mais j’avais déjà vu bien des choses. Mon père était chevalier et avait combattu sous le duc Philippe de Bourgogne, dont il était particulièrement aimé ; moi-même j’avais été à la guerre, dans ma jeunesse. Mon père – hélas ! pourquoi ne puis-je le bénir avec la pieuse tendresse d’un fils, par l’amour du Christ..., – servait sous messire Roland de Utkercken, capitaine du duc, à la seconde bataille devant Alfen, contre les ennemis des « Cabéliauds ». Saisi à la vue de dame Jacqueline, qui assistait en personne au combat, il trahit ses ennemis, et l’armée du duc fut cruellement battue, tandis que mon père – terrible expiation – succomba aux suites d’une blessure que son commandant messire Roland lui avait infligée de sa propre main. Ma mère mourut de chagrin. Moi qui n’étais attaché à aucun prince par les liens du sang, du serment ou de la sympathie, et n’avais soif que de la gloire des aventures et des exploits chevaleresques, j’assistai, peu d’anuées après la mort de mes parents, à un tournoi donné par les amis de la comtesse Jacqueline, en son honneur, à la digue de Saint-Martin.

Il y avait une jeune fille... qui me plaisait parmi ces spectateurs, et un jeune homme parmi les champions, que je détestais parce que je lui reprochais d’aimer celle que j’aimais moi-même et qui m’avait engagé sa foi. Je voulais en finir une fois pour toutes avec cette rivalité et le lui dis :

« – Jeune homme, je mets tout mon bonheur à la pointe de cette lance.

« – Une pointe qui est un peu fine, répondit-il.

« – Elle entrera d’autant mieux dans la poitrine d’un orgueilleux, répliquai-je avec ce courage qu’inspire la force de l’amour.

« Nous nous précipitâmes l’un sur l’autre la lance en avant, et l’on m’emporta mourant hors du champ clos. La jeune fille que nous aimions, avertie du malheur, accourut à mon secours. Elle ne voulut pas accepter le pacte que nous avions fait et refusa obstinément sa main au vainqueur. Mais trois mois après elle fut, en se rendant à la chasse, atteinte par une flèche qui la blessa mortellement. Sur la flèche étaient écrits ces mots : Ni lui, ni moi. Je tâchais de laver mon honneur et de consoler mon chagrin en me plongeant dans l’étude des livres. Je puis me rappeler encore le temps, le beau temps où je voyais... des deux yeux. Oh ! ces magnifiques et fines enluminures dans les manuscrits du couvent et ces encadrements fleuronnés, dorés, ornés des couleurs les plus délicates sur le beau parchemin avec des alternances de lettres rouges et noires. Mon cœur se dilatait lorsque j’ouvrais les fermoirs de cuivre jaune qui scellaient, pour moi, la sagesse. Ah ! j’ai fait bien des expéditions dans les bibliothèques des Pères Bénédictins. Je lisais, je lisais, prenant à peine le temps de prier, et tout cela pour oublier mon amour et mon déshonneur, mais surtout, surtout mon amour, car le lien avait été si solidement attaché et si péniblement rompu.

« J’allais de clocher en clocher, de ville en ville, ne trouvant pas de repos. Secrets de la nature, mystères des Écritures, je voulais tout examiner, tout résoudre ; mais le repos ardemment désiré me fuyait, sous quelque entassement de science que j’essayasse d’étouffer mes sentiments et de les réduire au calme. À la fin l’ambition militaire se réveilla de nouveau en moi et j’entrai au service d’un prince allemand.

« À la tombée du soir, après une journée de fatigue, je marchai le long d’une rivière qui s’appelle le Neckar, et je m’assis, après avoir erré longtemps, sur une pierre au bord du chemin. Je vis à quelque distance de moi, dans la pénombre, un beau jeune homme, à la taille svelte, vêtu d’une longue robe blanche, dont les plis se drapaient, en tombant à ses pieds, sur le sol. Il n’avait ni bonnet, ni chapeau, son front et sa chevelure ondoyante rejetée en arrière me semblaient éclairés d’une chaude et vaporeuse lumière. Il ne me regardait pas, mais s’approcha de moi lentement ; il me prit par la main et je ne sentis aucun frisson dans mes membres. Il me dit : « Suis-moi, mon ami », sans que je l’entendisse parler. Il me mena dans le bois sans que j’eusse à mouvoir les pieds, je ne sentais le contact de la terre qu’aux feuilles sèches qui se repliaient sous mes pas.

Alors le bois s’enveloppa d’une grande obscurité où il n’y avait que silence et froid. Je sentais toutefois bien qu’il devait être très vaste. De temps à autre il me semblait que je m’élevais dans les airs et, par instants, je voyais comme un nuage qui passait devant ma tête. Le jeune homme me tenait-il, je ne saurais le dire. Et je sais encore moins combien de temps dura ce voyage. Mais peu à peu j’arrivai dans un beau palais avec des arbres chargés de pommes d’argent et de feuilles d’un vert foncé, mais le ciel était noir ou si sombre qu’il paraissait noir. J’eus un saisissement, car j’aperçus devant moi l’image de l’empereur Charles qui portait dans sa main un globe terrestre sur lequel était plantée une croix resplendissante, et dans sa droite, il avait une épée qui était comme une flamme blanche. Et il me semblait que je lisais sur la physionomie du saint guerrier et conquérant ces paroles : « Ce n’est point dans la gloire des armes ni dans la richesse que réside le salut, mais dans l’accomplissement de la volonté de Dieu. » Et je m’éloignai de là, et j’arrivai à une eau limpide et vaste, et une tête vénérable émergea de ce lac, et je demandais qui c’était et on me répondit : « Albert-le-Grand », le sage homme de Cologne qui s’entendait à résoudre toutes les questions, possédait le secret de faire renaître l’hiver en été, et excellait dans la géométrie et la physique.

« J’ai sondé les profondeurs, dit-il ; la mer est lourde à porter et les perles sont sans éclat quand elles arrivent à la lumière. Ce n’est point dans la science qu’est le bonheur de la terre, mais dans le sacrifice de tout à Dieu. »

Je bâtai mes pas en me dirigeant plus loin, et je me trouvai au milieu de nombreux peupliers ; le ciel y était plus serein, et à l’horizon brillait une douce et agréable lumière pourprée. Une figure de femme en marbre y était étendue sur un mausolée, et la place à côté d’elle était vide. Elle ne joignait pas les mains, mais s’en couvrait le front. C’était Héloïse. Sans remuer les lèvres, elle disait, tandis qu’une larme roulait sur ses joues blanches :

« Ce n’est pas l’amour qui donne le bonheur, mais l’espérance de la vie éternelle, où nous trouverons le bien-aimé. »

« Alors, je ne vis plus rien, mais j’entendis une douce musique autour de mes oreilles, je sentis une douce main caressante qui se posait sur mon front en me bénissant, et je sentis que la lumière allait se faire autour de moi, et je voulus ouvrir les yeux, et je m’aperçus que j’étais aveugle !

« Cet évènement a toujours beaucoup attristé ceux à qui je l’ai raconté, mais je n’en eus moi-même aucune peine ; je n’eus pas le temps d’y songer, car j’étais devenu un homme nouveau ; je voyais au dedans de moi une lumière qui colorait gaiement toutes mes pensées et qui ne me quitta jamais. Je tombai à genoux et remerciai Dieu, en versant beaucoup de larmes. J’ai toujours eu depuis lors une plus grande sensibilité, en même temps qu’une plus grande force musculaire, dans la main par laquelle mon ange gardien m’avait conduit. Et, dépouillant ma cotte de mailles, j’allai servir Dieu et le priai d’augmenter en moi l’humilité, l’espérance, l’amour intérieur et le profond repentir de mes fautes passionnelles. Et tout le passé fut pour moi comme une classe achevée, mais là où devait être suspendu le laurier, une main sympathique me montrait l’au-delà, où seuls se trouveront le contentement et le repos. Et lorsque maintenant je joue de l’orgue en l’honneur de Dieu, je suis quelquefois loin du monde et je crois voir le Père, trônant au-dessus des nuages, et le Fils, qui est l’amour et l’esprit de sagesse et la consolation, et je pense combien a été grande la bonté céleste, qui dans les tristesses et les misères de ce monde n’a point voulu rester ignorée de nous, mais s’est révélé dans le Fils, qui était Dieu et homme, et a donné à ce fils pour mère une femme qui a été aussi la mère de Jean et de nous tous, et qui continue éternellement de prier pour nous dans le ciel, parce qu’elle a vécu de tous nos maux.

– Pourquoi donc demanderais-je encore quelque chose au duc ?

 

 

III

 

– Et entendrons-nous votre organiste, mon cher et vénéré oncle ? demanda le duc Maximilien à l’évêque qui était assis à côté de lui et faisait, beaucoup moins que son illustre neveu, honneur au repas préparé par le maître-queux du duc dans les cuisines du palais épiscopal.

– Je vais m’en informer à l’instant, répondit le chef du diocèse avec un empressement visible, car il souhaitait ardemment apporter aussi de son côté quelque élément de gaieté à ce repas qui, vu l’état de pillage de ses celliers de provisions, avait dû être fourni tout entier par les chariots de vivres de l’assiégeant vainqueur.

Parmi les convives on remarquait le comte Martin de Polheim à la gauche du duc, ensuite, messire Jean d’Eymont, messire Lancelot de Barlemont, Petyt Salizart, le sire de Merwède, et à la droite de l’évêque, messire Frédéric de Ykelstein, messire Balthazar de Wolekenstens et messire Floris de Corigeen.

Le banquet n’était pas aussi somptueux ni aussi animé que ceux auxquels nombre de ces hauts personnages avaient assisté à la cour du duc Charles ou de Philippe-le-Bon, mais, après tant d’heures, sans repas, passées sous la tente, à cheval, ou au milieu de la canonnade, les pâtés de lièvre, les aspics, les gelées, les sucreries étaient des bien venus, et les fruits que l’on avait servis et que Maximilien semblait aimer tout particulièrement à arroser d’une soupe d’hypocras faisaient un instant oublier au duc les révoltes qui troublaient constamment ses Pays-Bas.

– Et vous, messire de Barlemont, dit le duc, ne nous régalerez-vous point de quelques-unes de vos vieilles chansons ?

– Votre Grâce voudra bien m’excuser, mais la fumée de cette maudite poudre à canon me reste encore dans la gorge, répondit messire Lancelot en toussant fortement pour prouver la sincérité de l’excuse.

– Heureusement que votre gorge saura prendre sa revanche, et que vous ne tarderez point à recouvrer votre voix si claire. Ah ! le noble art du chant est bien digne de la peine qu’on prend pour le cultiver ! Il y eut un temps où nous étions plus habiles à manier la harpe et la cithare que la lance et l’épée.

L’évêque se préparait à adresser un compliment à son redouté neveu, mais l’aimable prince poursuivit en disant :

– L’art du chant a toujours été aimé à la cour de mon père, et les mauvaises langues disent même que ce penchant pour le chant et le jeu, pour les arts libéraux en général, a été cause que notre ennemi Mathias de Hongrie a presque sans coup férir pu chasser l’empereur de son duché. Le changement a dû être pénible pour le prince...

– Ç’a été un grand bonheur, dit l’évêque David, pendant que les convives engageaient à voix basse des conversations particulières, un grand bonheur que votre noble père ait pu avec tant de calme s’accommoder à son sort.

– En effet, dit le duc, sur tous les murs des couvents où le prince exilé séjourna, il écrivait (c’est lui qui me le raconta) toujours avec le même sang-froid : Rerum irrecuperabilium summa felicitas oblivio 3, et cette consolation faisait son bonheur, quoique le fait même d’écrire si souvent cette maxime fût la meilleure preuve qu’il n’avait pas oublié ce qu’il avait perdu.

– La maxime est digne d’un philosophe, fit observer le comte de Polheim.

– Bien plus que d’un chevalier, dit Jean d’Egmont à messire Lancelot à l’oreille.

– Et c’est à un organiste, que messire Frédéric entendit jouer dans l’église des Capucins à Lintz, qu’il la doit, continua le duc. L’empereur m’a depuis ce moment recommandé tous les frères ès arts du sage organiste. C’est dans un chant vraiment beau composé par ce dernier que se trouvait la maxime. Je me le rappelle encore parfaitement. L’empereur avait coutume de visiter chaque année à jour fixe les tombeaux des ducs, nos pères, dans la crypte de l’église du couvent sur le Marché-Neuf. Ce fut en l’an de Notre Seigneur 1458 que, suivant cette coutume, il venait de s’acquitter de ces pieux devoirs lorsqu’on le vit remonter tout ému avec ses porte-torches et entrer dans le chœur.

Pendant le salut, il pria avec ferveur et puis on chanta le cantique, dont la phrase lui revenait sans cesse à l’esprit ou sur les lèvres.

 

Rerum irrecuperabilium

Summa felicitas oblivio.

 

« Et voyez, comme si le chant avait été une prophétie, le lendemain, le prince fut dépouillé de son pays et de tous ses biens. »

Le visage du duc s’était un peu assombri à ce dernier passage de son récit. Heureusement, à ce moment, entra Guido, le premier serviteur de l’évêque, annonçant que maître Janes attendait dans la chapelle les ordres de messeigneurs.

Maximilien donna sur-le-champ le signal de se lever de table, offrit son bras plus jeune au prélat et tous les nobles personnages le suivirent.

Le musicien aveugle avait déjà pris place à l’orgue, et sans s’excuser, il commença à préluder. L’ouverture était quelque peu triste, bien que de temps à autre il y passât un trait fin et gai, ayant quelque chose d’ironique ; mais quand le prélude eut duré quelques instants, d’une voix légèrement tremblante mais claire, sonore, pénétrant jusqu’au fond de l’âme, l’organiste chanta, en s’accompagnant :

 

            Que sont pour nous les biens de cette terre ?

            Comme la balle ils s’envolent au vent.

            Gloire, grandeur, beauté : vaine chimère

            Si l’on n’en fait hommage au Tout-Puissant.

 

            L’amour céleste est la source des âmes,

            Le beau, le bien y reflètent leurs flammes.

            Et chacun peut, en prière au saint lieu,

            Être écouté jusqu’au trône de Dieu.

 

            L’Agneau sans tache à tous reste propice.

            Son nom s’inscrit au front de l’édifice ;

            Le roi pour lui vide son coffre entier

            Et l’humble veuve apporte son denier.

 

            L’homme éclairé que l’étude rend sage

            À la Raison emprunte son langage ;

            Mais le vieillard, la jeunesse naïve

            Trouvent la Foi plus sincère et plus vive.

 

            Il est au Ciel un immense trésor

            Que le Sauveur amassa par sa mort.

            Qui le connaît, dans les luttes stériles

            Ne cherche point de lauriers inutiles.

 

            Il voit là-haut les nombreuses phalanges

            Des saints martyrs, des vierges et des anges,

            Le chœur fervent de tous les bienheureux,

            Et sait combien il peut compter sur eux.

 

            S’il a perdu les dons de la richesse,

            Il se console en se disant sans cesse :

             « Lorsqu’à la perte on veut remédier,

             « Le vrai bonheur n’est-il point d’oublier ? »

 

            Il n’est de biens que ceux de l’autre vie,

            Où tout s’épure, échappant à l’envie.

            Ferme à nos yeux, Seigneur, ce monde vain,

            Accueille-nous dans ton séjour divin.

 

– Par saint Ernest ! C’est le cantique de l’organiste des Capucins, s’écria Maximilien qui, dès les premières paroles chantées par maître Janes, avait donné des marques d’étonnement et de contentement. Cependant le duc se contint jusqu’à ce que le chant eût cessé, puis il se leva et se dirigea vers l’autre bout de la chapelle. Janes était descendu de l’orgue. Il s’approcha du duc avec respect. Maximilien lui tendit la main, ne sachant point ou ne se rappelant point que l’organiste fût aveugle.

– Vous avez bien joué, maître Janes, dit-il ; mais les églises d’Utrecht ne sont pas les premières que vous ayez fait résonner de vos accents inspirés.

– J’ai, comme tout le monde, beaucoup voyagé, monseigneur et duc, répondit l’aveugle.

– Oui, vous étiez à Lintz en l’an 58, reprit le prince.

– J’y ai joué dans l’église des révérends pères Capucins.

– Messeigneurs, interrompit le duc en se tournant vers les nobles assistants, vous voyez ici devant vous un homme qui vit dans les plus heureux souvenirs de mon père, l’empereur Frédéric. Rentrons dans la salle à manger, je veux que l’organiste prenne place à côté du duc.

On déféra à ce désir. Quand les convives eurent repris leur place, Maximilien fit remplir une coupe et dit :

– Je bois à la santé de maître Janes, l’excellent organiste de la Cathédrale, mais je veux, à cette démonstration de sympathie, joindre un large don. Maître Janes, que souhaitez-vous de nous ?

Janes rougit alternativement de timidité et de satisfaction, sans pouvoir cacher ce dernier sentiment qui témoignait de l’orgueil légitime de l’artiste, puis il pâlit tout à coup quand le duc prononça les mots d’organiste de la Cathédrale.

– Je n’ai rien à souhaiter, monseigneur, dit-il. Je suis plus heureux qu’un pécheur ne mérite de l’être, et la seule chose que je pourrais désirer...

– Eh bien ? demanda le duc.

– Vous ne pourriez me la donner, dit Janes avec une audace naïve.

Les convives protestèrent par un murmure. Le duc eut un mouvement d’humeur, mais il le réprima aussitôt.

– C’est vrai, dit-il d’un ton qui tenait à la fois de l’enjouement et de la pitié, ce n’est point aux rois ni aux princes qu’il appartient de décider des sens d’un homme et le moindre cheveu de la tête n’a pas d’autre maître que Dieu ; mais peut-être puis-je faire quelque chose pour adoucir votre triste cécité.

Le visage de Janes se rasséréna.

– Ma triste cécité ! répéta-t-il. Ce n’est pas ma cécité qui me rend triste, mais je m’afflige de devoir me comporter comme si notre Père céleste et la mère de Jésus avec tous les saints ne prenaient plus plaisir aux chants de l’orgue, et comme si les habitants de cette ville étaient devenus sourds au noble accent de la vox humana dans la cathédrale. Monsieur le duc, pardonnez à l’aveugle sa témérité ; pouvez-vous faire lever l’interdit qui a fermé pour moi le clavier de l’orgue et pour les fidèles l’accès de l’église ?

Le duc, à ces paroles, prit sa coupe d’un geste solennel, et se levant, il dit en se découvrant la tête :

– Très haut et très digne seigneur, monseigneur l’évêque, vous, nobles sires de Bourgogne, de Flandre, de Hollande et d’Artois, et vous, bourgeois qui nous pouvez entendre, nous vous faisons savoir en cet instant qu’il a plu à notre Saint Père le pape Sixte IV, à notre respectueuse sollicitation, de donner rémission à cette ville et à ses habitants de la peine du ban et de toutes les interdictions qui en découlent ; et ce, à dater de l’instant où notre cher et très digne oncle, Mgr David de Bourgogne, évêque d’Utrecht, a été reçu par ses ouailles égarées mais revenues à lui. Et je vide cette coupe à Sa Sainteté le pape, à mon bien-aimé oncle, et avec la permission de celui-ci, au brave organiste de la cathédrale réintégré dans sa charge.

Cette allocution fit une profonde impression sur les assistants, mais principalement sur maître Janes, qui ne fut pas le dernier à témoigner sa joie et sa reconnaissance. Il chercha à tâtons les mains du duc et les couvrit de ses larmes brûlantes.

Le lendemain il y eut une procession solennelle autour de la cathédrale, et pendant la cérémonie, maître Janes eut l’occasion de répandre sur la bourgeoisie d’Utrecht les flots d’harmonie de l’orgue et les effusions de sa propre âme.

À partir de ce jour, la vie du brave homme s’écoula dans le calme, et il occupa son poste jusqu’à la fin. En l’an de grâce 1487, il monta au ciel dont il avait ici longtemps pressenti les félicités et où il devait trouver cette sagesse, cet amour, cette gloire qu’il n’avait guère connus ici-bas.

Lorsqu’on entre encore aujourd’hui dans les bâtiments de la collégiale qui s’adossent à la cathédrale si pitoyablement restaurée de la ville d’Utrecht, et lorsqu’on suit à droite la galerie ouverte qui offre de si beaux restes de l’architecture gothique, on trouve dans une des ogives appliquées au mur cette inscription funéraire :

 

En l’an de Notre Seigneur MCCCCLXXXVII,

la veille de la Saint-Égide, mourut aveugle Janes,

organiste de cette église.

 

Bénie soit sa mémoire ! Puisse son exemple ne point demeurer sans fruit pour une génération où il en est tant sur le point de se livrer en proie à la passion immodérée de la science, à l’orgueilleuse incrédulité et à la froide négation de Dieu !

 

 

Joseph-Albert ALBERDINGK-THYM.

 

Recueilli dans Les grands écrivains de toutes les littératures,

deuxième série, tome quatrième, Librairie Blériot, 1888.

 

 

 

 

 

 

 

 



1  La place qui se voit actuellement entre la tour et l’église n’existait pas alors, et le chœur et les bas-côtés de l’église reliaient alors celle-ci à la tour.

2  La prébende, ou revenu d’un canonicat, était quelquefois donnée à des laïques.

3  Le plus grand bonheur, quand on ne peut recouvrer certains biens, est de les oublier.

 

 

 

 

 

 

 

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