Un bon fils
par
Blanche ANDRIEU
Je viens de lire, en langue provençale, une simple histoire qui m’a profondément émue par la noblesse des sentiments et le parfum de vertu qui s’en exhalent. Je n’ai pu résister au plaisir de la traduire. La voici dans sa franche et naïve simplicité.
B. A.
I
UN maître maçon, père de famille, du nom de François, ou maître François, ainsi qu’on l’appelait communément, avait deux fils : l’un, grand, beau et vigoureux garçon de vingt-et-un ans, Vincent, était aussi heureusement doué au moral qu’au physique. Bon, vertueux, aimant le travail, il était l’orgueil et la joie de sa famille. Vincent était maçon comme son père. Il venait d’échapper à la conscription en amenant un bon numéro, le numéro 127. Il savait lire, écrire et compter. Son frère avait neuf ans ; il était fin comme l’aube, éveillé comme un lutin. Il allait chez les Frères, où il était considéré comme un parfait écolier. Maître François avait aussi une petite fille nommée Agathe, mignonne et ravissante fleur à peine éclose. On venait de la sevrer. L’enfant était un peu indisposée par suite de la dentition. La mère, Marguerite, était un bijou de femme, alerte, propre, travailleuse, économe ; elle conduisait sa petite barque qui courait, légère, sous le vent, sans crainte des écueils.
Maître François et son fils aîné avaient un travail béni de Dieu. Ils faisaient bien ce qu’ils faisaient, aussi ne manquaient-ils pas d’ouvrage. Notre maçon eût été un homme exemplaire s’il eût un peu moins aimé le vin. Non point qu’il s’adonnât à l’ivrognerie, ou même qu’il se grisât complétement ; mais, une fois par semaine, le dimanche, il se laissait aller à son petit faible et buvait peut-être un peu plus qu’il n’eût fallu. Mais enfin, les hommes sont des hommes, tous plus ou moins enclins aux misérables passions humaines. Or donc, il arrivait que, le dimanche, François se plaisait de préférence au cabaret qu’à vêpres. Aussi, quand il rentrait à la maison le soir, il était d’une gaîté singulière, marchait quelque peu de travers, avait le nez rouge et les yeux brillants. Dans la semaine, rendons-lui justice, il coupait largement son vin avec de l’eau, et était tout à son travail.
II
Le malheur fait souvent comme les voleurs : il fond sur nous à l’improviste et nous écrase alors que nous y attendons le moins. Agathe, la petite Agathe, le joyau de la mère, le trésor du père qui l’aimait, la gâtait, la berçait, se faisait enfant comme elle, pour se reposer de ces labeurs, quand venait le soir. Agathe, l’ange de la famille, l’oisillon qui remplissait la maison de son gentil ramage, Agathe, devint malade, toujours de plus en plus et mourut. Les enfants sont si frêles à cet âge : une flamme que le moindre souffle éteint.
Heureuse Agathe ! malheureuse mère ! père malheureux !
Mais c’était dans les desseins de Dieu.
La maison où régnait la joie devint sombre et triste. Longtemps on y pleura.
Mais Dieu qui fait les plaies sait aussi les guérir. La mère, cette bonne et digne femme, Vincent, ce brave et digne garçon aussi, se consolèrent pourtant, en disant à Dieu les divines paroles que Notre-Seigneur-Jésus-Christ lui-même nous a enseignées et prescrit de lui adresser dans l’angoisse et la douleur : Mon Dieu, que votre volonté soit faite ! Seul maître François ne savait pas prier et avait oublié le chemin de l’église et la messe du dimanche, où nul ne le voyait plus désormais. François était de plus en plus découragé, de plus en plus sombre, sa plaie semblait ne se pouvoir guérir Quand nous abandonnons Dieu, Dieu nous abandonne ou nous châtie : Demandez, nous a-t-il dit, et vous recevrez ; frappez et l’on vous ouvrira. Qui, donc, ne demande rien ne peut rien recevoir.
Si la main du maître nous frappe, baisons-la, afin qu’elle nous caresse......
Notre maçon n’avait pas la moindre affection pour le travail, et on le voyait continuellement inquiet. Quand l’esprit est dans cet état, le corps souffre, l’appétit s’en va, le sommeil, le courage et la force s’éloignent avec lui. L’homme n’est plus bon à rien. Il tomba dans les idées noires et les sombres rêveries. Rêver et pleurer est tout ce dont il est capable.
Cependant, il faut que ce soit de la terre ou du ciel que vienne la consolation, sans laquelle la mort seule peut délivrer d’une douleur sans fin.
Hélas ! devinerait-on jamais où notre malheureux François fut la chercher cette consolation ? À qui la demanda-t-il ? À l’amour de sa bonne et chère femme ? Aux enfants qui lui restaient ? À un ami ? Au travail ? Non ! Le pauvre homme demanda-t-il du secours à Celui qui seul peut nous en donner ? Non, l’insensé ! Il le demanda... – il y a de quoi pleurer sur lui en le disant – il le demanda au vin ! Ce qu’il faisait, naguère, le dimanche seulement, il le fit désormais tous les jours ; ce qu’il ne faisait qu’à moitié, il le fit en plein : il but et but toujours davantage ! Désolation, du vin à l’eau-de-vie il n’y a qu’un pas, François le fit... Eau-de-vie, disent les Français, moi, je dis : eau de mort ! Et de plus en plus, chaque jour, depuis le matin en se levant jusqu’au soir en se couchant, il faisait succéder les petits verres aux petits verres... il s’étourdissait et devenait gai... de cette gaieté qui fait de l’homme un animal furieux, une brute.
III
Est-il nécessaire de l’ajouter ? Cette maison qui, il y a quelque temps, était comme un vrai paradis sur terre, devint bientôt un enfer. On le sait, quand dans un ménage entre l’ivrognerie, la paix, le contentement, le bien-être en sortent et font place aux disputes, au bruit, aux ennuis, à la faim, aux dents aiguës, à la misère en haillons.
Peu à peu, Dieu les pratiques s’en allèrent comme à la débandade. Dieu permettant ainsi que les gens dont les maisons ou les boutiques étaient à réparer ou à bâtir se gardassent d’employer un homme qui démolissait la sienne.
Marguerite, la pauvre Marguerite, pleurait comme une madeleine, à l’écart et sans bruit. Et quand, bien des fois cependant, elle se hasardait, toute craintive, à faire entendre à son mari quelque paroles de raison, quelques-unes de ces bonnes et affectueuses paroles, qui eussent du l’émouvoir et le ramener, c’était toujours en vain. Heureuse quand ce brutal ne la battait point. Les enfants, le fils aîné comme son jeune frère, avaient aussi leur grosse part des souffrances de leur mère.
Vincent travaillait chez un autre maçon : hier, il était maître, et commandait comme son père ; grâce à l’inconduite de celui-ci, il est aujourd’hui valet. Hélas ! que de fois ce brave enfant ne versa-t-il point autant de larmes que son marteau taillant donnait de coups sur la pierre dure ! Tout ce qu’il gagnait, il l’apportait à la maison ; et trop souvent le fruit de ses sueurs, ces belles semaines, cet argent sonnant, honnêtement gagné, sou à sou, et qui aurait dû servir à acheter du pain pour la famille, que de fois ne servait-il pas à payer le cabaretier !
Quelle misère et quelle vie ! Quel sujet de douleur et de larmes ! Ah ! par bonheur, la foi sainte du chrétien illuminait cette ombre de malédiction, le divin Sauveur en croix était là les bras et le cœur ouverts, ensanglanté, tout meurtri, disant à cette mère, à ses enfants : Regardez-moi et le courage vous reviendra......
IV
Un vendredi, avant la fin de la journée, Vincent revint à la maison plus las, plus harassé, plus triste que jamais. Il trouva sa mère qui se désolait, et son jeune frère qui pleurait aussi, le pauvre enfant, de voir pleurer sa mère.
– Qu’avez-vous, mère ? lui demanda-t-il tout étonné.
– Tiens, lis, répondit Marguerite, en lui présentant une feuille de papier.
Vincent lut. La sueur perla sur son front ; il devint blême comme un mort.
– Miséricorde ! nous sommes perdus, s’écria la pauvre mère !
– Perdus ! répondit Vincent.
Il y eut dans la maison un silence plus douloureux que ne peuvent l’être les cris d’angoisse les plus amers.
Qu’était-ce donc que ce papier ? Hélas ! mon Dieu ! une saisie, que l’huissier venait d’apporter. Dans quelques jours, tout l’avoir de ces pauvres gens devait être mis en vente sur la place. Et puis, la mère et les enfants seraient à la rue... C’était pitié !
V
Tout à coup, Vincent se lève. Il est comme hors de lui, un rayon de joie perce sur son visage comme s’il eût vu le ciel s’entr’ouvrir et que Dieu lui-même lui eût fait entendre sa voix. Il embrasse sa mère et part comme un fou.
À peine vient-il de sortir que son père entre en trébuchant, les yeux hors de la tête, l’écume à la bouche, couvert de boue, les cheveux en désordre, déchiré, en haillons. Il chantait... Nul n’eût pu dire ce qu’il chantait. Il était effrayant à voir, et faisait reculer de dégoût et d’horreur. D’où venait-il ? On le devine. Le misérable ! Il fit du vacarme, battit sa femme, souffleta son enfant, bu encore, puis tomba sur la table et s’endormit dans son vin, comme une bête immonde.
Dors, malheureux, dors ! car lorsque tu dors, seulement, ta pauvre femme peut pleurer en paix.
VI
Déjà la nuit est noire. Où donc est allé Vincent ? Quand va-t-il revenir ? Il ne sait pas que son père est rentré ; et, sans doute, le pauvre enfant est à sa recherche. Que de fois n’est-il pas allé le chercher ainsi, pour le ramener par la main, comme un enfant conduit un aveugle, ou pour le relever sur les grands chemins ou dans une ornière fangeuse, et le rapporter sur ses épaules : horrible fardeau !
VII
Marguerite, anxieuse, tourmentée, les yeux pleins de larmes qui débordaient de son pauvre cœur, allait, de temps en temps, ouvrir la porte afin de voir si personne ne venait, quand soudain la porte s’ouvrit :
– Nous sommes sauvés, mère ! cria en entrant Vincent, avec une expression de bonheur.
– Que t’arrive-t-il, mon enfant ? tu es tout bouleversé, et ta main tremble et frémit dans la mienne.
– Ne pleurez plus, nous sommes sauvés ! L’encan ne se fera point, mère ! Voilà des écus !
– Malheureux ! qu’as-tu fait ? s’écria la pauvre femme...
– Mère, cet argent est bien à moi, il est à nous : et le voilà.
– Qu’est-ce que cela, Vincent ?
– Je savais qu’un brave homme, honnête autant que riche, cherchait quelqu’un qui voulût partir......
– Tu t’es engagé !
– Vous l’avez dit, mère ! Grâce à Dieu ! voilà du pain ! Vous aurez du pain, mère, vous aurez du pain !
– Hélas ! hélas ! hélas ! Croix de mon doux Jésus, cria Marguerite, les deux mains sur la tête !
– Et voilà l’acte de remplacement, dit Vincent.
– L’acte ?... quel acte ? fit maître François, que cette scène et ces cris avaient réveillé.
Ouvrant ses yeux tout grands, hébété, il cherchait à comprendre ce que tout cela signifiait.
– Vincent, mon fils bien-aimé ! Vincent, mon sang, ma chair et ma vie ! – disait Marguerite, en le couvrant de baisers et en le serrant dans ses bras, tu ne partiras pas !... N’est-ce donc point assez d’avoir perdu notre Agathe ? Je ne veux pas que tu partes !... Dieu n’a point voulu que tu partisses, lorsqu’il t’a mis un bon numéro dans la main ! Tu me laisserais, toi ? Mais alors je mourrai !... Mais non, ce que tu dis là, ce n’est pas possible. Dis-moi que ce n’est pas vrai, Vincent. Ton père changera, Dieu fera ce miracle ! Et que me fait à moi l’encan ? Que m’importent la faim et la misère ? Que me font les croix et les privations de toutes sortes pourvu que je te garde, mon Vincent, que je te sente là, près de moi ; toi le soutien de la maison ; toi qui es, après Dieu, notre Providence, toi ma consolation et mon tout. Eh ! qu’est-ce que cela me fait qu’on vende nos meubles ! Une armoire, une table, quelques chaises sont-ils ma chair et mon sang comme tu es, toi, mon sang et ma chair ?
– Ma mère, ma parole est donnée : un honnête homme n’a que sa parole. Je suis soldat, je l’ai signé !... Et puis, songez-y, ma bonne mère, ne faut-il point que vous mangiez, que vous nourrissiez et vêtissiez mon frère décemment ? Cet argent que voilà, et celui que vous recevrez dans six mois et dans un an, serviront à cela. Mère, mère, il faut manger.
– Qu’entends-je, dit tout à coup le père, qui commençait à comprendre.
Le repos et le sommeil avaient dissipé les vapeurs du vin, et rendu à son cerveau toute sa lucidité.
– Mon père, dit Vincent, je vous dois le respect : je n’y manquerai point. Écoutez-moi et comprenez : La misère et la faim sont entrées ici, avec l’inévitable chaîne de maux qu’elles traînent à leur suite... Vous savez mieux que moi qui leur a ouvert la porte !... Si nous nous sommes endettés, père, c’est pour avoir du pain. Il vaut encore mieux devoir au boulanger qu’au marchand de vin. Nous devons, notre mobilier est saisi : il faut payer. Pour payer il faut de l’argent ; je suis allé en chercher, j’en ai trouvé, le voilà ! Et certes il n’est pas volé ! Sept ans de ma vie, sept ans de ma belle jeunesse, et peut-être ma mort en Afrique ne sont pas trop payés, n’est-ce pas ?... Je pars. Ma pauvre mère pleure... Moi, je pleure avec ma mère, voyez... Laissez-moi vous le dire pour la dernière fois : Si la misère nous étreint de sa fatale étreinte, si, sur cette terre, nous n’avons plus que notre honneur que je viens de sauver, si nous n’avons plus que nos yeux pour verser des larmes, père, qui donc en est la cause ? Ah ! sûrement, ce n’est point moi !...
– Malheureux que je suis ! s’écria maître François, en cachant sa figure dans ses mains !
Il avait tout compris comme s’il n’eût jamais bu. Maître François se leva et le cœur gros de larmes :
– Ma femme, mes enfants, dit-il, écoutez-moi : Ce n’est point un homme dans l’ivresse qui vous parle, c’est mon cœur, c’est mon âme, c’est le plus malheureux des pères ! Je jure, je jure tard, mais à temps – soyez béni mon Dieu ! – je jure de sortir de l’ornière, et pour toujours... Hélas ! pauvre femme ! pauvre Vincent ! pauvre moi !... Je vous gagnerai du pain. Si j’ai ruiné la maison, je lui rendrai l’aisance. Pardon et pitié ! J’arroserai de mes sueurs mes longues heures de travail. J’en trouverai encore, du travail, vous le verrez ; et tant je travaillerai, et tant j’économiserai, et tant je vivrai droitement et honnêtement que je ferai un homme pour racheter notre enfant, je le jure !
VIII
Vincent partit, sinon absolument content comme un roi – si tant est que les rois soient contents – du moins consolé. Marguerite resta longtemps encore courbée sous le poids de sa douleur. Mais bientôt elle la déposa aux pieds de Dieu, et Dieu la consola ! Maître François tint parole : il réédifia sa maison en y ramenant l’aisance ; il paya ses dettes, il surnagea, se sauva du naufrage et prit le dessus de ses mauvaises affaires. Les pratiques revinrent. Quand le travail mène la barque, elle arrive facilement à bon port.
– Et Vincent ?
– Vincent est aujourd’hui un sergent-major de grenadiers, un brave et bon soldat de notre France.
IX
Il y a peu de temps, un homme harassé de fatigue arrivait, les souliers poudreux, un sac sur l’épaule, un bâton à la main, et s’informait de Vincent, à la caserne de Draguignan. À peine se virent-ils que le père et le fils tombèrent dans les bras l’un de l’autre. L’homme n’était autre, en effet, que maître François, parti pour venir apporter à Vincent la somme qui devait lui donner un remplaçant. Somme ramassée à grand’peine, et fruit de ses rudes labeurs.
Ce fut le cœur ému et plein de joie que Vincent serra son père sur sa noble poitrine.
Maître François avait tenu parole.
– Mon père, dit le soldat, merci ! – Et Vincent pleurait comme un enfant. – Père, vous êtes témoin de mon bonheur, et cependant je suis soldat, soldat je resterai : Je tiens mes galons, et bientôt, je l’espère, j’aurai l’épaulette.
Vincent demanda, cependant, une permission pour aller voir sa mère et l’obtint. Il partit avec son père. Quand Marguerite vit son Vincent plus beau, plus grand, plus noble que jamais, elle faillit mourir de joie, et remercia Dieu dans son cœur d’avoir béni son enfant bien-aimé, ce bon fils ; et, par ce même fils, d’avoir rendu la paix, la joie et l’honneur à sa famille, en faisant entrer dans le sentier du devoir celui sans l’exemple et la bonne vie duquel il ne peut y avoir, dans une famille, ni joie, ni honneur, ni paix.
Blanche ANDRIEU.
Paru dans Le Foyer domestique en juin 1876.