Sauvetage en mer

 

 

 

 

 

Mr. Robert Bruce, descendant d’une branche de la famille écossaise du même nom, était né dans d’humbles circonstances, vers la fin du XVIIIe siècle, à Torguay, dans le sud de l’Angleterre, où on l’éduqua en vue d’une carrière maritime. Lorsqu’il eut environ trente ans, il était capitaine en second sur un bateau qui faisait la navette entre Liverpool et Saint-John’s, New Brunswick.

Au cours d’un de ces voyages vers l’ouest, après déjà cinq ou six semaines de trajet, le capitaine et son second se trouvaient sur le pont, au crépuscule, et observaient le soleil. Après quoi ils descendirent calculer leurs prévisions pour la journée.

Par le travers, un escalier menait aux cabines. La disposition de celles-ci, ainsi que celle des bureaux qui les meublaient, étaient telles que le second pouvait, depuis sa cabine, jeter un coup d’œil dans celle du capitaine. Le second, absorbé dans ses calculs, qui ne prenaient pas la tournure qu’il attendait, n’avait pas prêté attention aux faits et gestes de son supérieur. Lorsqu’il eut terminé son travail, il s’écria, sans même lever la tête pour regarder autour de lui :

– J’ai relevé notre latitude et notre longitude. Est-ce possible ? Puis-je connaître vos calculs, monsieur ?

Ne recevant pas de réponse, il répéta sa question, jetant un coup d’œil par-dessus son épaule, ce qui lui permit de distinguer ce qu’il croyait découvrir : le capitaine penché sur ses propres calculs. Toujours pas de réponse ! Il se leva donc et, alors qu’il passait devant la porte de la cabine, la silhouette qu’il avait prise pour le capitaine leva la tête et montra, à son regard stupéfait, les traits d’un étranger – d’un personnage qu’il n’avait jamais rencontré auparavant.

Bruce n’avait rien d’un couard, mais lorsqu’il subit ce regard fixe, qui le regardait droit dans un silence de tombe, lorsqu’il fut certain qu’il n’avait jamais rencontré ce personnage auparavant, il estima l’épreuve trop forte pour lui. Aussi, au lieu d’interroger, avec sang-froid, celui qui pouvait passer pour un intrus, il se précipita sur le pont avec une telle épouvante qu’il attira tout de suite l’attention du capitaine.

– Hé bien, Mr. Bruce, lança celui-ci, que diable se passe-t-il ?

– Ce qui se passe, monsieur ? Qui se trouve à votre bureau ?

–  Personne que je connaisse !

– Mais il y a quelqu’un, monsieur ! Un étranger !

– Un étranger ? Mais, monsieur, vous devez rêver ! Vous avez sans doute vu un steward, ou le lieutenant. Qui d’autre risquerait d’entrer chez moi sans ordre ?

– Il était assis dans votre fauteuil, monsieur, en face de la porte, et il écrivait dans votre carnet de bord. Puis il m’a regardé en face. Si un jour j’ai pu voir un homme clairement et distinctement dans ce monde, ce fut lui !

– Lui ? Mais qui, lui ?

– Le ciel sait que j’ignore la réponse, monsieur ! J’ai vu, à votre place, un homme, et un homme que je n’avais encore jamais rencontré auparavant !

– Mais vous devenez fou, Mr. Bruce ! Un étranger ? Alors que nous naviguons depuis six semaines ?

Le capitaine descendit l’escalier, suivi de son second. Personne dans la cabine ! Ils examinèrent les autres cabines. Pas une âme.

– Hé bien, Mr. Bruce, dit le capitaine. Ne vous avais-je pas prétendu que vous aviez rêvé ?

–  C’est très bien de parler de la sorte, monsieur, mais je veux bien ne plus jamais revoir ma maison et ma famille si je n’ai pas vu cet homme en train d’écrire dans votre carnet !

– S’il a écrit dans mon carnet, monsieur, nous devons en trouver trace !

Ce disant, le capitaine s’empara de son livre de bord.

– Par le ciel ! Il y a quelque chose dans cette histoire ! Serait-ce votre écriture, monsieur Bruce ?

Le second prit le cahier. Sur la page, en lettres très claires, très lisibles, se trouvaient les mots : Barre au nord-ouest.

Le capitaine prit place à son bureau, le cahier devant lui. Il semblait plongé dans ses pensées. Finalement, retournant son cahier et le poussant vers Bruce, il ordonna :

– Écrivez : Barre au nord-ouest.

Le second s’exécuta. Le capitaine compara les deux écritures et dit :

– Mr. Bruce, voulez-vous demander au lieutenant de nous rejoindre ?

Le lieutenant se présenta et, à la demande du capitaine, écrivit les mêmes mots. Ainsi fit le steward. Ainsi firent tous les hommes de l’équipage – ceux qui en étaient capables. Mais aucune de ces écritures ne ressemblait, peu ou prou, à celle découverte dans le cahier.

Lorsque tout le monde se fut retiré, le capitaine s’absorba dans ses pensées.

– Existerait-il un passager clandestin ? demanda-t-il enfin. Il faut fouiller le navire. Mobilisez tout l’équipage.

On fouilla soigneusement le moindre coin, le moindre recoin du navire. Pas une âme.

Alors, soudain, le capitaine décida de changer de cap pour se conformer aux instructions reçues. On établit un guetteur qui, très vite, signala la présence d’un iceberg puis d’un autre vaisseau, tout près de celui-ci.

Comme ils s’approchaient, le capitaine remarqua, grâce à sa lunette d’approche, qu’il s’agissait d’un navire en détresse, manifestement collé, gelé à l’iceberg.

On s’aperçut bientôt que le navire venait du Québec, se dirigeant vers Liverpool, avec passagers. Il s’était perdu dans les glaces et, finalement, s’était gelé près de l’iceberg. Il avait passé de nombreuses semaines dans cette situation critique. Il était défoncé, ses ponts balayés, un vrai naufrage. Toutes les provisions, quasiment toute l’eau potable étaient épuisées. L’équipage et les passagers avaient perdu tout espoir et leur gratitude à ce sauvetage inattendu fut en proportion de leur désespoir.

Comme un des hommes grimpait le long du navire salvateur, le second, en l’observant, recula, presque épouvanté. Il reconnaissait ce visage qu’il avait vu, trois ou quatre heures auparavant, et qui le regardait depuis le bureau du capitaine ! Il en rendit compte.

Lorsqu’on se fut soucié de tous les rescapés, le capitaine se tourna vers le suspect et lui demanda :

– J’espère, monsieur, que vous ne croirez pas que je veuille me moquer de vous, mais je vous serais obligé de transcrire sur mon cahier les quelques mots que je vais vous dicter.

Et il lui tendit une page de cahier – sur laquelle ne figurait pas la mystérieuse écriture.

– Je suis à votre disposition, répondit le passager, mais que dois-je écrire ?

– Quelques mots sans importance. Par exemple : Barre au nord-ouest.

Le passager, bien entendu stupéfait d’une aussi étrange demande qu’il avait voulu s’expliquer, s’exécuta néanmoins avec un sourire. Le capitaine reprit son cahier et l’examina attentivement. Puis, s’écartant de telle manière qu’il cachât le cahier au passager, il tourna la page et s’arrêta à la feuille précédente. Puis il le lui retendit.

– Vous affirmez qu’il s’agit de votre écriture ?

– Pas la peine de répondre ! Vous m’avez vu l’écrire.

– Et ceci ? demanda le capitaine en tournant la page.

L’homme regarda une des écritures. Puis, confus, il regarda l’autre. Finalement, il demanda :

– Que signifie ceci ? J’ai écrit une seule fois votre phrase. Qui a écrit l’autre ?

– Voilà plus que je ne puis vous répondre, monsieur. Mon second affirme vous l’avoir vu écrire, à ce bureau, ce matin même.

Le capitaine du vaisseau naufragé et le passager se regardèrent, échangeant des œillades d’intelligence et de surprise à la fois. Puis le premier demanda à l’autre :

– Avez-vous rêvé que vous écriviez sur ce carnet ?

– Non, monsieur. Pas que je me souvienne.

– Vous parlez de rêve, insista notre capitaine. Que faisait ce monsieur ce matin ?

– Mon capitaine, dit l’autre, tout me semble aussi mystérieux qu’extraordinaire. J’avais d’ailleurs l’intention de vous en parler dès que nous aurions un peu de repos. Ce monsieur (il désignait le passager), se sentant très fatigué, tomba dans un profond sommeil – ou dans ce qui paraissait un profond sommeil – un peu avant midi. Au bout d’une heure ou deux, il s’éveilla et me dit : Mon capitaine, nous serons sauvés ce jour même. Lorsque je lui demandai la raison de pareil optimisme, il me répondit qu’il avait rêvé être à bord d’une embarcation qui venait à notre rescousse. De cette embarcation, il décrivit l’aspect extérieur et le gréement – détails qui, à notre grande stupéfaction, se révélèrent tout à fait conformes à la réalité. Nous n’avions pas grand-foi en ses paroles quoique nous espérions qu’elles cachassent quelque réalité – car des hommes à bout s’accrochent à tout espoir. Pourtant, lorsque je médite sur les circonstances, je me dis que quelque Providence toute puissante a tout pris en mains.

– Il est certain, reprit notre capitaine, que cette inscription sur le cahier a sauvé vos vies – quoi qu’elle soit. À cette époque, je dirigeais mon navire vers le sud-ouest, et j’ai par hasard changé ma route pour me diriger vers le nord-ouest, pour voir ce qui pourrait en découler.

Puis il se tourna vers le passager :

– Mais vous nous avez dit n’avoir pas rêvé que vous écriviez quelque chose sur une page de carnet ?

– Non, monsieur : je ne me souviens pas avoir agi de la sorte. J’ai eu l’impression que l’embarcation vue dans mes rêves venait nous sauver. Mais comment est venue cette impression, voilà ce que je ne puis vous expliquer. Je crois qu’il est encore quelque mystère concernant cette histoire, ajouta-t-il. Tout, ici, sur ce navire, me semble terriblement familier, alors que je suis certain de n’y avoir jamais grimpé auparavant. C’est un mystère pour moi. Qu’a vu votre second, exactement ?

À ce moment, Mr. Bruce raconta les évènements que nous avons déjà décrits plus haut.

 

 

 

Paru dans Footfalls on the Boundary of Another World,

publié par Robert Dale Owen en 1859.

 

Traduit par Jacques Finné.

 

Recueilli dans Histoires d’océans maléfiques,

anthologie établie par Jacques Finné,

Librairie des Champs-Élysées, 1978.

 

 

 

 

 

 

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