Tolpatsch

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Berthold AUERBACH

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je te vois encore devant moi, bon Tolpatsch 1, c’est bien toi-même, avec tes cheveux blonds coupés ras sur la tête, et laissés longs sur la nuque ; tu me regardes avec ta large face, tes grands yeux bleus hagards et ta bouche toujours entrouverte. Jadis, quand, dans le chemin creux où il y a maintenant des maisons neuves, tu me coupais une branche de tilleul, pour m’en faire un sifflet, jadis nous ne pensions guère qu’un jour viendrait où, quand nous serions loin, bien loin l’un de l’autre, je parlerais de toi au monde. Je me rappelle encore parfaitement tout ton costume : il est vrai que ce n’est pas bien difficile, car tu n’avais qu’une chemise, des bretelles rouges, une culotte de toile, teinte en noir contre tout accident, et c’était tout. Le dimanche, c’était autre chose : tu avais ton bonnet de fourrure, ta veste bleue avec ses grands boutons, ton gilet écarlate, tes culottes courtes de cuir jaune, tes bas blancs et tes souliers claqués, tout comme les autres ; souvent même tu te piquais derrière l’oreille un œillet rouge, fraîchement cueilli, mais tu n’étais jamais bien à l’aise dans cette toilette de gala. Aussi, ne veux-je te peindre qu’avec tes habits de tous les jours.

Et maintenant, ne va pas m’en vouloir, cher Tolpatsch, il faut que je te renvoie. Je ne puis pas raconter ton histoire, là, en ta présence ; mais, n’aie pas peur, je ne médirai pas de toi, même quand je me servirai du mot « il » pour te nommer.

Ce nom de Tolpatsch appartient à toute une dynastie. Celui dont il est question ici s’appelle en réalité « le gars à Bartel Basché 2 » et son nom de baptême est Aloys. Nous lui ferons le plaisir de nous en tenir à son vrai nom. Cela lui va ; car à part sa mère Maréi et quelques enfants, presque personne ne l’appelait ainsi ; tout le monde disait Tolpatsch sans se gêner. Aussi notre Aloys, quoiqu’il eût déjà dix-sept ans, se mêlait-il plus volontiers à notre société d’enfants. Il était de nos jeux et se retirait à l’écart avec nous pour faire sa partie ou bien il courait les champs avec nous, et quand Tolpatsch, je veux dire Aloys, était parmi nous, nous n’avions rien à craindre des enfants de la Glaisière, car la jeunesse du village était presque toujours divisée en deux camps ennemis qui ne manquaient point, à chaque rencontre, d’en venir aux mains.

À vrai dire, ceux qui avaient l’âge de notre Aloys commençaient déjà dans le village à jouer un rôle. Ils s’attroupaient tous les soirs et faisaient, à l’exemple des gars plus grands qu’eux, leur marche à travers le village en chantant et en sifflant, ou bien se tenaient debout, l’air railleur, à l’entrée de l’auberge de l’Aigle, près de la grande meule de bois et taquinaient ceux qui passaient. Mais ce qui distingue surtout un gars, devenu grand, c’est la pipe. Il fallait les voir avec leurs pipes d’Ulm à fourneaux de porcelaine, tavelée, avec des garnitures et des chaînettes d’argent ; ils les tenaient à la bouche sans les allumer ; mais, parfois, l’un d’eux se risquait à aller demander dans la cuisine une braise toute rouge à la servante du boulanger, et alors ils faisaient, en fumant, des mines joyeuses, quoiqu’ils en eussent le cœur malade.

Notre Aloys aussi s’était mis à fumer, mais rien qu’en cachette. Un dimanche soir, il se hasarda à laisser sortir de la poche de sa veste le bout de sa pipe et à se joindre aux gars de son âge. Un d’eux la lui tira de la poche avec un hourrah ; Aloys exigea qu’on la lui rendît ; mais elle passa de main en main au milieu des éclats de rire, et quand Aloys la réclama avec un geste de colère, elle avait disparu, personne ne savait ce qu’elle était devenue. Aloys courut alors de l’un à l’autre leur demandant à tous sa pipe en pleurant, mais tous lui riaient au nez. Alors il prit le bonnet du premier qui lui avait enlevé sa pipe et l’emporta en courant dans la maison du forgeron Jacob. Celui qui n’avait plus de bonnet lui rapporta là-haut la pipe qu’on avait cachée dans la meule de bois.

La maison du forgeron Jacob Bomüller était le lieu de refuge d’Aloys. C’était là qu’on le trouvait toujours lorsqu’il n’était pas chez lui, et jamais il ne restait chez lui une fois sa besogne achevée. La femme du forgeron Jacob était sa cousine. Elle aussi, comme sa mère, comme nous tous, quand nous étions enfants, et comme la femme Aplon (Apollonie) et sa fille aînée Marannelé 3 lui donnait son vrai nom : Aloys. Le matin, Aloys se levait de bonne heure. Dès qu’il avait fait boire et manger ses deux vaches et sa génisse, il allait chez Jacob, frappait jusqu’à ce que Marannelé lui ouvrît, et après un simple bonjour se rendait, en passant par l’étable, dans la grange. Les bêtes le connaissaient ; elles l’accueillaient chaque fois par un beuglement amical et tournaient la tête de son côté ; mais il ne s’attardait pas longtemps auprès d’elles, entrait dans la grange et mettait du fourrage dans le râtelier des deux bœufs et des deux vaches. Aloys était tout particulièrement l’ami de la vache, marquée au front d’une tache blanche. Il l’avait élevée depuis qu’elle était née et quand il se tenait à côté d’elle, se plaisant à la regarder ruminer, elle lui léchait souvent les mains, ce qui venait en aide à sa toilette du matin. Puis, lorsqu’il ouvrait la porte de l’étable et y rétablissait la propreté, il avait toujours un mot affectueux pour les bêtes en les faisant passer tantôt à droite, tantôt à gauche. Pas un tas de fumier, dans tout le village, n’était aussi bien rangé en large et en carré que celui qui était devant la maison du forgeron Jacob : car on sait que le fumier est l’ornement principal d’une maison de paysan bien tenue. Aloys lavait ensuite et étrillait les bœufs et les vaches avec tant de soin qu’on pouvait s’y mirer. Là-dessus, il courait à la pompe devant la maison et pompait à force de bras jusqu’à ce que l’auge fût pleine. Il faisait alors sortir les bêtes qui bondissaient, et tandis qu’elles s’abreuvaient au dehors, il leur donnait de la litière fraîche. Quand Marannelé arrivait dans l’étable pour traire les vaches, tout était propre et rangé. Souvent quand une vache était rebelle, c’est-à-dire quand elle ruait et ne voulait pas se laisser traire, Aloys se tenait tout à côté d’elle et lui passait la main sur l’échine, pour aider Marannelé à traire plus commodément ; mais d’ordinaire il trouvait encore d’autre besogne à faire. Et alors, quand Marannelé disait : « Aloys, tu es un brave garçon », il ne levait pas les yeux sur elle, mais il manœuvrait le balai d’écurie avec tant d’ardeur qu’on eut cru qu’il voulait arracher les carreaux du sol. Après cela, il coupait dans la grange du fourrage pour toute la journée, et lorsqu’il avait terminé le gros ouvrage, il montait l’escalier, cherchait de l’eau pour la cuisine, fendait du petit bois et allait enfin dans la chambre où tout le monde se réunissait. Marannelé apportait la soupière, la mettait sur la table, joignait les mains, chacun faisant comme elle, et elle disait la prière à haute voix. Puis, quand on avait fait le signe de la croix, on s’asseyait à table avec un « Dieu le bénisse ». Tous mangeaient dans la soupière, et Aloys plongeait souvent sa cuillère à l’endroit où Marannelé avait puisé. Chacun était silencieux et grave à table comme à la messe, et l’on n’entendait que très rarement une parole. Le repas achevé et la prière dite, Aloys regagnait sa maison à pas lents.

Ainsi vécut notre Aloys jusqu’à sa dix-neuvième année, et lorsque, au jour de l’an, Marannelé lui fit cadeau d’une chemise dont elle avait elle-même cueilli et filé le chanvre, qu’elle avait elle-même cousue et blanchie, il était tout heureux et il regrettait de ne pas pouvoir s’en aller dans la rue en manches de chemise ; il ne se serait pas aperçu du froid, quoiqu’il gelât à pierre fendre ; mais on se serait moqué de lui et Aloys devenait de jour en jour plus sensible aux railleries.

La faute en était surtout au valet de l’ancien prévôt, qui depuis la moisson était venue du village. C’était un beau gars, bien découplé, l’air hautain, avec une moustache roussâtre qui donnait à sa physionomie une expression encore plus caractérisée ; Joergli 4 – c’était le nom du valet – avait servi dans la cavalerie et portait presque toujours son béret de soldat. Le dimanche, quand on le voyait, la démarche droite, le pas délibéré, les pieds en dehors, faisant sonner ses éperons, avec son béret de soldat campé sur la tête et son pantalon garni de cuir, tout en lui disait : « Je sais que toutes les jeunes filles raffolent de moi. » Ou bien, lorsqu’il menait ses chevaux boire au puits de Jacob, le bon Aloys sentait son cœur presque se briser, parce qu’il voyait Marannelé regarder chaque fois par la fenêtre. Et il souhaitait qu’il n’y eût plus de lait ni de beurre au monde pour qu’il pût, lui aussi, conduire les chevaux. Cependant notre Aloys avait beau manquer d’expérience, il savait fort bien faire la différence entre les trois classes. Au bas de l’échelle étaient les paysans qui labourent leurs champs avec des vaches et demandent en outre à leurs bêtes de trait de leur donner du lait et des veaux : ensuite venaient les paysans qui travaillent la terre avec des bœufs et peuvent encore engraisser leurs bêtes de trait pour les mener à l’abattoir ; tout au-dessus étaient les paysans qui se servent de chevaux, et dont les bêtes de trait, tout en ne donnant ni lait ni viande de boucherie, n’en ont pas moins le meilleur fourrage et très souvent le plus de valeur.

Je doute toutefois qu’en ce moment Aloys pensât aux trois classes de la société.

Le jour de l’an, on put constater un avantage qu’avait Joergli en sa qualité de conducteur de chevaux. Après l’office du matin, il emmena la fille du prévôt avec sa compagne Marannelé en traîneau à la promenade jusqu’à Empfingen, et quoique notre Aloys en sentît son cœur tressaillir sous sa poitrine, il suivit Joergli qui lui demandait de lui donner un coup de main pour accoutumer les chevaux au traîneau. Il fit le tour du village avec lui et ne songea pas un instant à la piètre figure qu’il faisait à côté du superbe soldat. Lorsque les jeunes filles furent installées dans le traîneau, Aloys fit faire encore aux chevaux quelques pas jusqu’à ce qu’ils fussent bien en train, puis il suivit l’attelage à pied, en courant ; à la fin il les laissa aller. Alors, quand Joergli, faisant claquer son fouet et sonner les grelots des chevaux, eut, sous les yeux de la moitié de la commune, emmené les deux jeunes filles, Aloys les suivit du regard et demeurait encore à la même place lorsque depuis longtemps on avait cessé de les apercevoir. Puis il maudit cette bête de neige qui lui tirait les larmes des yeux et il s’en alla tristement chez lui. On eût dit que tout le village était mort pour lui, du moment que Marannelé ne s’y voyait plus de toute la journée.

D’ailleurs Aloys, depuis le commencement de cet hiver, était souvent fort soucieux. Chez sa mère, les jeunes filles du village venaient assez fréquemment à la veillée ou, comme on dit ici, à la chandelle. Elles choisissent d’ordinaire pour ces assemblées du soir de préférence une compagne d’enfance nouvellement mariée ou une veuve qui a leur sympathie, car dans les vieux ménages elles n’ont pas leur franc parler. C’est pour cela qu’elles venaient souvent chez la mère Maréi, où les jeunes gars du village arrivaient de leur côté, sans en être priés. Jusque-là, Aloys ne s’en était pas inquiété, parce que l’on ne s’occupait pas de lui et qu’on le laissait dans son coin, où il ne faisait rien. Aujourd’hui, il ne cessait de se dire : « Aloys, que diable ! Tu as maintenant dix-neuf ans passés ; tu dois te mettre aussi en avant. »  Et puis il ajoutait en lui-même : « Ah ! si le diable emportait Joergli pièce à pièce ! » C’était Joergli qui était l’objet de toutes ses préoccupations, car Joergli, bien qu’il ne fût qu’un valet (au village on ne fait guère de différence), avait pris l’ascendant sur tous les gars du village, et il avait l’art de siffler, de chanter, de conter des histoires, d’enjôler tout le monde comme un vrai sorcier. Il apprenait aux garçons et aux jeunes filles des chansons nouvelles et surtout le Chant du cavalier, Aurore, etc.

La première fois qu’il chanta :

 

            Sa joue à l’incarnat des roses

            Et son teint la blancheur du lait,

 

Aloys se leva soudain de toute sa hauteur ; il semblait plus grand qu’à l’ordinaire, il crispait les deux poings et serrait les dents de joie. On eût dit que du regard il attirait Marannelé à lui, et qu’il ne la voyait alors que pour la première fois, car elle était bien comme disait la chanson.

Les jeunes filles étaient assises en rond ; chacune avait droit devant elle sa quenouille à bouton d’or, à laquelle le chanvre était attaché par un ruban de couleur ; elles mouillaient le fil en le portant à leur bouche et filaient avec le fuseau qu’elles faisaient tourner gentiment sur le sol. Aloys était ravi lorsqu’il pouvait offrir aux fileuses, pour le mouillage, une assiette de pommes et de poires, qu’il mettait sur la table en l’approchant de Marannelé pour qu’elle y pût puiser bravement.

Ce fut aux premiers jours de l’hiver qu’Aloys fit son premier pas dans sa vie de grand garçon. On avait donné à Marannelé une belle quenouille neuve tout incrustée d’étain. La première fois qu’elle l’apporta à la veillée, quand elle se fut assise pour filer, Aloys prit la quenouille par le haut et dit le vieux couplet :

 

            Jeune fille, veuille m’entendre :

            Ces filaments soyeux et doux,

            J’aimerais bien à les étendre

            Grands et petits, sur tes genoux.

            Mais quoi ! tu veux me le défendre,

            Avec tes yeux pleins de courroux.

            Ta quenouille est en simple bois

            Et tu n’es pas fille de rois.

            Si d’argent elle était ferrée

            Autre chose t’eusse mariée.

 

Aloys avait récité le couplet avec une assurance inaccoutumée quoique sa voix eut tremblé par endroits. Marannelé avait d’abord baissé les yeux sur ses genoux par timidité et aussi parce qu’elle craignait qu’Aloys ne restât court au beau milieu de sa tirade ; mais à la fin elle attacha sur lui des yeux étincelants. Suivant l’antique usage, elle laissa tomber le fuseau et le peson à terre. Aloys ramassa les deux objets et Marannelé dut lui promettre pour le fuseau une boulette, et pour le peson un gâteau de carnaval. Mais ce qui valait mieux que tout cela arriva en dernier lieu. Aloys restitua la quenouille, et comme rançon, Marannelé lui donna un bon gros baiser. Aloys le lui rendit avec tant de bruit qu’on l’entendit dans toute la pièce et tous les gars qui étaient là en furent jaloux : mais lui alla se rasseoir dans son coin et se frotta les mains, content de lui-même et d’autrui. Malheureusement cela ne dura pas longtemps, car Joergli était son rabat-joie.

Un soir Joergli demanda à Marannelé – qui était premier préchantre à l’église – de chanter la chanson de la Brunette. Elle entonna le premier couplet sans hésiter, et Joergli attaqua la seconde partie avec tant de vigueur et de justesse que tous les autres qui, au début, avaient accompagné en chœur, firent silence pour écouter les deux chanteurs dont les accents étaient si beaux. Marannelé, se voyant abandonnée par ses compagnes, reprit d’abord d’une voix tremblotante et poussa du coude celles qui étaient le plus près d’elle pour les exciter à continuer ; mais, comme personne ne se joignait à elle, hardiment elle poursuivit avec Joergli. On eût dit qu’il lui était impossible de s’arrêter et que la voix de Joergli, semblable à un bras puissant, la soutenait.

Lorsque chacune des fileuses eut filé ses quatre ou cinq bobines, on recula la table dans un coin et, quand on eut gagné ainsi quatre ou cinq pas d’espace libre, on se mit à danser tour à tour ; ceux qui étaient assis donnaient, en chantant, la mesure aux autres. Quand Joergli dansa avec Marannelé, il chanta lui-même un air, tout en tournant comme un fuseau, et certes il ne tenait pas plus de place qu’un fuseau, car il était d’avis qu’un bon danseur doit pouvoir se mouvoir avec agilité sur une assiette. Lorsque enfin il s’arrêta avec Marannelé et lui eut fait faire une pirouette si vigoureuse que sa jupe plissée se gonfla comme un ballon, elle le planta là tout d’un coup, comme si elle avait eu peur de lui, et s’élança vers le coin où était assis Aloys, qui l’avait regardée tout le temps tristement. Elle lui prit la main et dit :

– Viens donc, Aloys, à ton tour de danser.

– Laisse-moi, tu sais bien que je ne sais pas danser ; tu veux te moquer de moi.

– Oh ! le Tol... s’écria Marannelé. Elle voulait dire le Tolpatsch (le niais) ; mais elle se retint car elle voyait à son visage, empreint de désolation, qu’il avait plutôt envie de pleurer que de rire ; et elle ajouta d’un ton plus amical :

– Oh ! non, pas le moins du monde. Je ne veux pas me moquer de toi. Viens, si tu ne sais pas danser, tu apprendras ; j’aime à danser avec toi autant qu’avec n’importe qui.

Alors elle fit deux ou trois tours avec lui, mais Aloys jetait ses pieds, comme s’il avait eu des sabots, et les autres riaient tant qu’ils ne pouvaient plus chanter.

– Je t’apprendrai quand nous serons seuls, Aloys, dit Marannelé pour le rassurer.

Les fileuses allumèrent alors leurs lanternes et regagnèrent leurs maisons. Aloys ne manqua pas de leur faire la conduite ; pour rien au monde il n’aurait souffert que Marannelé s’en allât seule avec les autres quand Joergli était là.

Dans la nuit silencieuse, les filles et les garçons marchaient sur le blanc tapis de neige, et le cortège s’en allait jusqu’au bout du village, tandis que les éclats de rire éveillaient tous les échos. Cependant Marannelé se taisait et il était facile de voir qu’elle évitait Joergli.

Lorsque les garçons eurent reconduit toutes les fileuses chez elles, Joergli dit à Aloys :

– Tolpatsch, tu aurais dû embrasser Marannelé.

– Vaurien ! répliqua Aloys vivement, et il s’enfuit.

Les autres le poursuivirent de leurs railleries. Joergli resta seul dans la rue, chantant et faisant des roulades jusqu’à ce qu’il fût arrivé chez lui et mettant la joie au cœur de tous, excepté des dormeurs et des malades.

Le lendemain, pendant que Marannelé trayait ses vaches, Aloys lui dit :

– Vois-tu, je pourrais empoisonner ce Joergli, et toi aussi tu dois le souhaiter sous terre, si tu veux être honnête.

Marannelé lui donna raison, tout en tâchant de lui faire comprendre qu’il devait s’efforcer de devenir un gars aussi dégourdi que Joergli. Alors Aloys eut une grande idée, il rit en lui-même, jeta le vieux balai qu’il trouva trop raide, en attacha un autre plus souple au manche, et dit à voix haute :

– Oui, oui, tu ouvriras la bouche et les yeux, prends-y garde.

Pourtant il dut promettre à Marannelé de rester bons amis avec Joergli, et il le promit à la fin après une longue hésitation, car il devait toujours faire ce qu’elle voulait.

C’est pour cela qu’Aloys avait, ce même jour, aidé Joergli à faire marcher le traîneau et c’est pour cela que la neige lui tirait les larmes des yeux lorsqu’il vit le valet emmener les deux jeunes filles.

Le soir, au crépuscule, Aloys mena ses vaches boire au puits de Jacob. Un petit cercle de jeunes gars, parmi lesquels était aussi Joergli et son vieil ami, un juif, qu’on appelait le Kobbel du grand Herzle et qui avait été au service avec Joergli, se trouvaient réunis en cet endroit. Marannelé regardait par la fenêtre. Aloys contrefaisait l’allure de Joergli. Il avait la démarche raide comme s’il avait avalé une baguette de fusil, et tenait ses bras collés contre son corps, comme s’ils avaient été de bois.

– Tolpatsch, dit Kobbel, qu’est-ce que tu me donneras si je te fais épouser Marannelé ?

– Un bon coup de poing sur le museau, dit Aloys, poussant ses vaches devant lui pour les faire rentrer.

Marannelé ferma la fenêtre et les gars de rire à gorge déployée. La voix de Joergli dominait toutes les autres.

Aloys essuya avec sa manche la sueur qui perlait sur son visage, car il avait dû faire un grand effort sur lui-même pour maîtriser sa colère. Il resta longtemps encore assis sur la crèche, dans l’étable, et son plan mûrit irrévocablement dans son esprit.

Aloys venait d’entrer dans sa vingtième année et devait tirer au sort. Le jour où il devait aller avec les autres gars de la classe à Horb, le chef-lieu du grand bailliage, il entra, en costume du dimanche, encore une fois chez Marannelé et demanda s’il ne devait rien rapporter de la ville. Lorsqu’il s’en alla, Marannelé le suivit et sur le seuil de la porte elle se détourna un peu, tira de son corsage un petit papier bleu qu’elle ouvrit, y prit un kreutzer et le remit à Aloys.

– Tiens, prends-le, dit-elle, c’est un kreutzer porte-bonheur ; vois, il y a trois croix dessus ; tu sais, la nuit lorsqu’il tombe des étoiles du ciel, chaque fois il tombe un plat d’argent sur la terre et c’est avec ces plats qu’on fait ces kreutzers, et quand on a un de ces kreutzers dans sa poche, on est sûr d’avoir de la chance ; garde-le donc avec soin et tu seras sûr d’avoir un bon numéro.

Aloys prit le kreutzer, mais lorsqu’il passa sur le pont du Neckar, il fouilla dans sa poche, ferma les yeux et lança le kreutzer derrière lui dans l’eau.

– Je ne veux pas être libre, je veux être soldat ; gare à toi, Joergli, se dit-il en lui-même.

Son poing se crispa et il se rengorgea fièrement.

À l’auberge de l’Ange, le prévôt attendait les jeunes gens du village, et quand tous furent réunis il partit avec eux pour le grand bailliage. Le prévôt était un paysan aussi sot que prétentieux. Il avait été sous-officier et se considérait comme un personnage lorsqu’il était dans l’exercice de ses fonctions ; il aurait volontiers traité tous les paysans, vieux et jeunes, comme des recrues. Chemin faisant, il dit à Aloys :

– Tolpatsch, tu tireras bien sûr le plus gros numéro, mais quand tu tirerais le numéro un, tu ne dois pas te mettre en peine, car on ne fera jamais de toi un soldat.

– Qui sait ? répliqua Aloys hardiment. Je ne vois pas pourquoi je ne deviendrais pas sous-officier comme un autre ; je sais lire, écrire et compter aussi bien qu’un autre et les vieux sous-officiers n’ont point avalé, à eux seuls, tout l’esprit du monde.

Le prévôt lui lança un regard furieux.

Quand Aloys se trouva devant la roue, il avait le maintien hardi, presque provocant. Plusieurs bulletins lui arrivèrent dans la main au moment où il la plongea dans la roue ; il ferma les yeux, comme s’il ne voulait pas voir celui qu’il prenait, et en tira un ; puis le tendit en tremblant, car il craignait que ce ne fût un numéro élevé. Mais lorsqu’il entendit crier : « Numéro 17 ! » il eut un cri de joie si bruyant qu’on fut obligé de lui imposer silence.

Les recrues s’achetèrent alors des bouquets de fleurs artificielles, attachées avec des rubans rouges, et après avoir bu encore un bon coup reprirent la route du village. Aloys faisait chorus avec les autres, mais chantait plus fort que tout le reste.

Tout en haut de la côte, les mères et beaucoup de jeunes filles attendaient les arrivants. Marannelé y était aussi. Aloys, plus ivre de tapage que de vin, marchait d’un pas peu assuré, bras dessus bras dessous avec les autres. Il n’avait pas coutume de prendre ces familiarités, mais aujourd’hui tous étaient sur le même pied. Quand sa mère vit le numéro 17, piqué sur le bonnet de son Aloys, elle éclata en sanglots et s’écria à plusieurs reprises :

– Ah ! mon Dieu ! ah ! mon Dieu !

Marannelé prit Aloys à part et lui demanda :

– Qu’as-tu fait de mon kreutzer ?

– Je l’ai perdu, répondit Aloys.

Mais quoiqu’il n’eût plus qu’à demi conscience de ce qu’il disait, il sentait que ce mensonge était comme un couteau qui lui entrait au fond du cœur.

Les gars firent leur entrée dans le village en chantant, et les mères, les sœurs, les amies de ceux qui étaient probablement « tombés au sort » les suivaient en pleurant et s’essuyaient les yeux avec leur tablier.

Il y avait encore six semaines jusqu’à la « visite » et c’était d’elle en définitive que tout dépendait.

La mère Maréi prit une grande boule de beurre et un panier plein d’œufs et alla trouver la femme du docteur. Le beurre s’étendait très bien sur le pain, quoiqu’on fût au cœur de l’hiver. La mère Maréi obtint l’assurance que son Aloys ne partirait pas, car, ajouta le docteur qui était un homme consciencieux, Aloys est impropre au service, il est myope et c’est pour cela qu’il est souvent si maladroit.

Mais Aloys, lui, ne se souciait pas d’être exempté ; il était tout changé, se dandinait, et sifflait en montant la côte du village.

Le jour de la visite arriva. Cette fois les gars firent moins de bruit en allant à la ville.

Quand ce fut le tour d’Aloys de passer la visite, et qu’il dut se déshabiller, il dit avec un air de crânerie :

– Oh ! regardez-moi à votre aise, je vous défie bien de me trouver le moindre défaut, il ne me manque rien ; je ferai un bon soldat.

On le fit passer sous la toise, et comme il avait plus que la taille, on le déclara bon pour le service ; le docteur, à l’aplomb d’Aloys, avait oublié la myopie, le beurre et les œufs.

Alors, quand il fallut prendre la chose au sérieux et qu’il se vit irrévocablement soldat, Aloys eut tellement peur qu’il en aurait volontiers pleuré ; mais lorsqu’il descendit du grand bailliage et que sa mère, tout en larmes, se leva du banc de pierre où elle était restée accroupie, il sentit s’éveiller en lui l’orgueil et dit :

– Mère, cela n’est pas bien, tu ne dois pas pleurer, dans un an je serai de retour et en attendant notre Xavier peut se charger de la besogne aux champs.

Quand chacun fut fixé sur son sort, les gars se reprirent à boire, à chanter, à crier, rattrapant le temps et le plaisir qu’ils croyaient avoir perdu.

À peine Aloys fut-il rentré que Marannelé lui donna un bouquet de romarin avec des rubans rouges qu’elle voulut coudre elle-même à son bonnet. Mais Aloys tira sa pipe ; se mit à fumer sans gêne en courant tout le village et resta à boire avec ses camarades jusque bien avant dans la nuit.

Il y avait encore une troisième journée de chagrin à passer. C’était celle où les recrues devaient partir pour Stuttgart et rejoindre le régiment ; Aloys alla de bon matin chez Jacob, Marannelé était dans l’étable. Elle était maintenant obligée de taire tout l’ouvrage elle-même.

– Donne-moi ta main, Marannelé, dit Aloys.

Elle la lui donna, et il reprit :

– Promets-moi de ne pas te marier avant mon retour ?

– Bien sûr, je ne le ferai pas, répondit-elle avec un signe de tête affirmatif.

– Bon, maintenant je puis partir, mais attends, viens, donne-moi aussi un baiser.

Marannelé l’embrassa, et les bœufs et les vaches les regardaient avec étonnement, comme s’ils savaient ce qui se passait.

Aloys donna ensuite à chaque bœuf et à chaque vache une tape sur le garrot et prit congé d’eux ; ils lui répondirent par un beuglement.

Joergli avait attelé ses chevaux à la voiture pour reconduire les conscrits à quelques lieues ; ils roulèrent ainsi à travers le village en chantant à tue-tête. Conrad, le fils du boulanger, qui jouait de la clarinette, était juché sur le véhicule, et accompagnait les chants. On partit au pas. De tous côtés accouraient en se pressant les amis pour donner une dernière poignée de main ou pour vider le coup de l’étrier.

Marannelé était à sa fenêtre, elle envoya encore un salut amical. On arrivait au bout du village et tous en chœur entonnèrent le refrain :

 

            En avant, partons, partons,

            Par la porte du village.

 

Mais à peine eut-on quitté le village que tout à coup Aloys tomba dans un profond silence. Il promena autour de lui ses yeux mouillés de larmes. Là-bas, tout près de la bruyère qu’on appelait le Haut-Buis, Marannelé avait blanchi la toile dont elle avait fait la chemise qu’il portait et dont il lui semblait que tous les fils brûlaient, tant il avait chaud. Il envoya un mélancolique adieu à tous les arbres de la route et à tous les champs. Devant lui, de l’autre côté du chemin, s’étendait la plaine des Cibles, où était sa meilleure terre ; il l’avait tant de fois remuée qu’il en connaissait jusqu’au plus petit caillou. Tout près, il avait encore, l’été précédent, coupé l’orge avec Marannelé ; plus bas, sur la colline des Poules, est son champ de trèfle, c’est lui qui l’a semé ; il ne le verra pas pousser. Il jetait partout de longs regards et lorsqu’on descendit la côte, il regarda droit devant lui et ne prononça pas une parole. Quand on passa sur le pont, il plongea les yeux au fond de l’eau ; qui sait si en ce moment il aurait encore jeté dans le Neckar avec tant d’empressement son kreutzer porte-bonheur ?

En traversant la ville, les chants et les cris de joie reprirent de plus belle ; mais ce ne fut que lorsqu’on fut arrivé au haut de la côte de Bildechingen qu’Aloys respira librement. Devant lui s’étalait son cher village de Nordstetten. On aurait cru qu’on n’avait qu’à crier pour se faire entendre jusque-là, tant il était situé de niveau avec la montagne, et pourtant il y avait plus d’une lieue de loin. Il vit la maison peinte en jaune du forgeron Joergli avec ses volets verts et à deux maisons de là celle de Marannelé. Il agita encore une fois son bonnet en l’air et reprit :

 

            En avant, partons, partons.

 

Joergli conduisit les recrues jusqu’à Herrenberg ; ils devaient ensuite faire route à pied. Au moment de se quitter, Joergli dit à Aloys :

– N’as-tu rien à me faire dire à Marannelé ?

Aloys sentit tout son sang refluer à sa tête. Joergli était bien le messager qu’il eût choisi le moins et pourtant il avait déjà ouvert la bouche pour envoyer le bonjour, mais involontairement il dit :

– Tu n’as pas du tout besoin de causer avec elle ; tu sais bien qu’elle ne peut pas te souffrir.

Joergli partit d’un éclat de rire et s’en alla.

En route les recrues eurent encore une aventure digne de remarque. Ils forcèrent dans la forêt de Boblingen un bûcheron à les voiturer pendant deux heures à travers bois. Aloys fut en cette circonstance le plus exigeant ; il avait souvent entendu Joergli raconter ses tours de soldat et il voulait faire comme lui ; mais il fut aussi le premier, au sortir de la forêt, à ouvrir sa bourse de cuir et à donner quelque chose au paysan.

À la porte de Tubingue, les arrivants furent reçus par un feldwebel 5. Plusieurs soldats de Nordstetten qui étaient en garnison dans cette ville étaient venus à leur rencontre.

Aloys se mordit les lèvres quand tous lui dirent :

– Bonjour, Tolpatsch !

Alors les chants et les cris prirent fin. Doux et paisibles comme un troupeau de moutons, les conscrits turent dirigés sur la caserne du régiment. Aloys dit à ses pays qu’il voulait entrer comme volontaire dans la cavalerie, car il voulait faire comme Joergli. Mais lorsqu’on lui apprit que dans ce cas il devrait rentrer chez lui, parce que les manœuvres de la cavalerie ne commençaient qu’en automne, il se dit :

– Non, cela ne me va pas : je veux retourner là-bas un tout autre homme, et si quelqu’un m’appelle alors encore Tolpatsch, je lui en montrerai du Tolpatsch.

Aloys fut incorporé dans le cinquième régiment d’infanterie ; il fut, contre toute attente, adroit et docile. Mais là encore il eut du guignon, car on lui donna pour camarade de lit une espèce de bohémien, qui avait une répugnance toute particulière pour l’eau. Sur l’ordre du caporal 6, Aloys dut chaque matin mener ce gaillard à la pompe et le décrasser d’importance. Dans le commencement, Aloys prenait plaisir à ce jeu, mais petit à petit il s’en lassa, il aurait mieux aimé nettoyer la queue à six bœufs que la face à cet individu malpropre.

Il y avait aussi dans la compagnie d’Aloys un peintre méconnu. Flairant chez Aloys quelques écus maternels, il fit son portrait en grande tenue, avec le fusil et le sabre, et le drapeau à côté de lui. Ce fut d’ailleurs toute la ressemblance qu’il put attraper, car le portrait en lui-même était un portrait quelconque de n’importe qui. Pourtant on lisait au-dessous en belles capitales :

 

ALOYS SCHORER, SOLDAT AU CINQUIÈME D’INFANTERIE

 

Aloys fit encadrer et mettre sous verre ce portrait qu’il envoya par le messager à sa mère. Dans la lettre qui était jointe à l’envoi, il disait :

« Mère, pends le portrait dans la chambre ; montre-le à Marannelé, pends-le au-dessus de la table, mais pas trop près de la cage aux tourterelles, et si Marannelé veut avoir ce portrait, donne-le-lui, et mon camarade, qui l’a fait, dit que vous devriez m’envoyer aussi une boule de beurre et quelques aunes de toile de chanvre pour la femme de mon feldwebel ; nous ne l’appelons que la feldwebeline. Mon camarade m’a aussi appris à danser. J’irai dimanche pour la première fois à la danse à Hoeslach. Ne fais pas la moue, Marannelé ; je ne veux que m’essayer. Que Marannelé m’écrive aussi. Jacob a-t-il toujours ses bœufs, la vache à la tache blanche a-t-elle vêlé ? Ce n’est pas un vrai métier que la vie de soldat, on s’éreinte comme des chiens et en fin de compte on n’a rien fait. »

Le beurre arriva et produisit cette fois plus d’effet ; le bohémien échut en partage à un autre. Avec le beurre il y avait une lettre qu’avait écrite le maître d’école et qui disait :

« Notre Mathieu a envoyé d’Amérique cinquante florins. Il écrit que si tu n’étais pas soldat, tu devrais aller le rejoindre et qu’il te donnerait trente journaux de terre. Conduis-toi bien et ne te laisse pas entraîner au mal, car l’homme est facile à séduire. Marannelé me fait la mine, je ne sais pas pourquoi ; quand elle a vu ton portrait, elle a dit que ce n’était pas du tout toi.

Aloys eut un sourire à ces paroles, car il se disait : « Elle a raison, je suis un tout autre gaillard maintenant, je te l’avais bien dit, Marannelé, hein ? »

Bien des mois s’étaient écoulés. Aloys savait que le dimanche d’après c’était la fête patronale de Nordstetten. Il obtint, grâce à son feldwebel, un congé de quatre jours et la permission d’aller chez lui en grande tenue avec sabre et shako.

Ô chançard ! Comme tu étais heureux quand le samedi matin tu mis ton fourniment de toilette dans ton shako et avec un « Dieu vous garde », allas prendre congé de ton feldwebel.

Cependant, quel que fût son bonheur, Aloys resta quelque temps à causer avec le soldat de garde à la porte de la caserne et avec le factionnaire à la porte de Tubingue : il ne pouvait s’empêcher de dire à tout le monde qu’il allait au pays, il voulait que tous eussent part à sa joie et il plaignait les camarades qui avaient, deux heures durant, sans que personne eût pu dire pourquoi, à marcher de long en large sur un carré de terrain, tandis que lui au bout de ce temps serait déjà bien proche, bien proche de ses foyers.

Il ne fit halte pour la première fois qu’à l’entrée de Boeblingen et vida une chope à la Walburg. Mais il ne pouvait tenir en place sur sa chaise et partit presque aussitôt pour pousser plus loin.

À Nufringen il rencontra Kobbel, qui l’avait autrefois si bien taquiné ; ils échangèrent une poignée de main amicale. Aloys apprit beaucoup de nouvelles du pays, mais pas un mot de Marannelé et il évita de s’informer d’elle.

À Bohndorf à la fin il fut obligé de prendre du repos. Il aurait fini par se donner une inflammation de la rate à courir ainsi tout d’une traite. Il s’étendit de son long sur un banc et se figura par la pensée la bouche béante qu’aurait tout le monde quand on le verrait de retour ; puis il se regarda encore une fois dans la glace, campa son shako un peu sur l’oreille gauche, frisa sa moustache et s’adressa un sourire de satisfaction.

Le soir tombait lorsqu’il se retrouva sur la côte de Bildechingen, ayant en face de lui son cher village. Il s’abstint cette fois de pousser un hourrah, mais calme, fixe, il fit à son pays natal le salut militaire en portant la main à son shako.

Alors il continua son chemin en ralentissant le pas. Il voulait à dessein n’arriver chez lui qu’à la nuit close, pour surprendre tout le monde le lendemain matin. Sa maison était une des premières du village. Il y avait de la lumière dans la chambre. Il frappa doucement à la fenêtre et dit :

– Aloys est-il là ?

– Jésus, Marie, Joseph ! Un gendarme ! s’écria la mère.

– Non, c’est moi, mère, dit Aloys.

Et après avoir ôté son shako, parce que la porte était trop basse, il entra et tendit la main à sa mère.

Aussitôt après les premières salutations, la mère exprima son regret de n’avoir plus rien à lui donner à manger ; mais elle alla dans la cuisine et cassa une couple d’œufs dans la poêle. Aloys était debout près d’elle au coin de l’âtre et alors il raconta tout. Il demanda où était Marannelé et pourquoi son portrait était encore là.

La mère répondit :

– Je t’en prie, je t’en prie, oublie cette Marannelé, c’est une fille qui ne vaut pas grand-chose.

– Mère, ne me parle plus de cela, je sais ce que je sais, fit Aloys.

Son visage éclairé par le feu de l’âtre qui le rendait tout rouge avait une expression de colère et de défi. La mère se tut et lorsqu’ils furent rentrés dans la chambre, elle s’enorgueillit, la joie au cœur, de voir quel beau gars était devenu son Aloys. Chaque morceau qu’il avalait, elle avait l’air de le savourer après lui, quoiqu’elle eût la bouche vide. Elle voulut soulever le shako et elle se lamenta de lui trouver ce poids effroyable.

Le lendemain matin, Aloys se leva de bonne heure, fit briller son shako, astiqua la garde et la dragonne de son sabre, sans oublier les boutons de son uniforme, avec plus de soin que s’il avait eu à faire un service d’ordonnance. Au premier coup de cloche qui appelait les paysans à l’église, il était prêt ; au second coup, il fit son entrée dans le village.

Sur le chemin, il entendit deux gamins qui se disaient :

– Tiens, Tolpatsch.

– Non, ce n’est pas lui.

– Je te dis que si ; c’est lui.

Aloys lança un regard foudroyant aux gamins qui se sauvèrent à toutes jambes avec leurs cantiques sous le bras. Alors il se dirigea vers l’église, échangeant un salut amical avec tous ceux qui s’y rendaient. Il passa devant la maison de Marannelé. Personne n’était à la fenêtre ; il gravit la colline, regardant souvent derrière lui, et au troisième coup de cloche, il entra dans l’église. Il ôta ses gants de peau et prit de l’eau bénite, dont il s’aspergea. Il promena ses regards dans toute l’église. Nulle part il ne vit Marannelé ; il s’arrêta à la porte ; elle n’était pas non plus parmi ceux qui arrivaient. Le chant commença ; la voix de Marannelé ne s’y mêlait point ; il l’aurait reconnue entre mille. Que lui importait maintenant la stupéfaction générale ? Il ne la voyait pas, elle, et c’était pour elle seule qu’il avait couru tout le chemin, et il était là, raide, immobile, comme une statue coulée dans le bronze. Mais lorsque, après le prône, le curé eut annoncé qu’il y avait promesse de mariage entre Marianne Bomüller et Georges Meltzer de Wiesenstetten, Aloys n’était plus une statue, car ses genoux tremblaient et ses dents claquaient. Aloys fut le premier à sortir de l’église ; il courut chez lui, les jambes au cou, jeta son sabre et son shako à terre, alla se cacher dans le foin et pleura. À plusieurs reprises il lui vint la pensée de se pendre, mais il ne put se lever tant il était désespéré et sanglotait. Tous ses membres étaient comme paralysés ; puis il pensait à sa mère ; puis il se reprenait à pleurer et à sangloter.

La mère arriva à la fin et le trouva dans le foin ; elle le consola, pleurant avec lui. Alors il apprit comment Joergli avait fait manquer Marannelé à ses devoirs d’honnête fille et il pleura de nouveau. Puis il suivit sa mère comme un agneau dans la chambre ; ses yeux tombèrent sur son portrait, il l’arracha du mur et l’écrasa sous ses pieds.

Longtemps Aloys resta assis derrière la table, cachant son visage dans ses deux mains.

Enfin il se leva, siffla un air joyeux et demanda à manger ; mais il ne put avaler un morceau. Il s’habilla et alla au village. L’heure des vêpres était passée ; on entendait les violons des ménétriers de l’Aigle. Baissant les yeux, comme s’il avait eu à rougir, lui, il passa devant la porte de Jacob. Mais quand il eut dépassé la maison, il releva la tête avec fierté. Après avoir déposé sa feuille de route chez le prévôt, il prit le chemin de la salle de danse. Il chercha partout des yeux si Marannelé n’était pas là et pourtant rien ne lui aurait été plus désagréable. Joergli s’y trouvait ; il vint à Aloys, lui tendit la main et dit :

– Bonjour, camarade.

Aloys le regarda comme s’il avait voulu l’empoisonner d’un seul regard ; puis il lui tourna le dos, sans lui donner la main et sans répondre. Il pensa qu’il aurait bien fait de lui dire :

– Comment ? Camarade ? C’est le diable qui est ton camarade et pas moi.

Mais il n’était plus temps de lui lancer cette riposte.

Alors à toutes les tables, garçons et filles voulurent trinquer avec Aloys ; il dut boire dans chaque verre, mais tout ce qu’il buvait avait le goût du fiel. Il prit place à son tour à une table et commanda « une bouteille du meilleur » et quoiqu’il trouvât le vin détestable il vida son verre coup sur coup.

Mathilde, la fille de son cousin Mathieu de la montagne, était debout à quelques pas de lui ; il but à sa santé, car personne ne s’occupait d’elle ; personne ne l’avait encore invitée à danser, chacun ne faisant danser que sa bonne amie, ou la bonne amie d’un camarade avec qui il faisait-un chassé-croisé.

Aloys demanda :

– Mathilde, veux-tu danser ?

– Eh oui, viens, allons-y.

Elle prit Aloys par la main, il se leva, mit ses gants, promena encore un regard autour de lui, comme s’il cherchait quelque chose et dansa avec tant d’agilité que tout le monde en fut stupéfait. Par politesse, Aloys, après la danse, engagea Mathilde à prendre place à côté de lui ; il se mettait une corvée sur les bras, car elle resta là toute la soirée. Il se souciait peu de ce qu’elle disait, se contentant de pousser de temps en temps le verre de son côté pour la faire boire. Les regards courroucés d’Aloys se clouaient sur Joergli qui s’était assis non loin de lui. On demanda au forgeron où était Marianne, il répondit qu’elle était indisposée. Aloys mordit sa pipe avec tant de violence qu’un morceau du bout lui resta dans la bouche. Il le cracha avec un « Fi ! » Joergli lui lança un regard de colère, car il crut que ce « fi ! » s’adressait à lui. Mais comme Aloys ne bougeait pas, Joergli haussa les épaules avec mépris et se mit à chanter des chansons. Elles avaient toutes le même air et généralement un seul couplet : 

 

            Les deux souliers ne durent guère

                Au joyeux compagnon ;

                Le sot, bête ou grognon,

            En a pour longtemps d’une paire.

 

Il était minuit passé lorsque Aloys décrocha son sabre du mur et voulut rentrer chez lui ; alors Joergli et ses camarades entonnèrent un couplet railleur en frappant du poing sur la table :

 

            Non, je ne rentre point chez moi.

            Qui va se renfermer chez soi,

            Dans sa poche n’a pas de quoi !

 

Aloys revint sur ses pas avec quelques-uns de ses camarades et se fit servir encore deux bouteilles de vin. Ils se mirent à chanter à leur tour, tandis que Joergli continuait avec ceux qui l’accompagnaient.

Tout à coup Joergli se leva et cria :

– Assez, Tolpatsch !

Aloys saisit une bouteille et la lança à la figure de Joergli. Puis, d’un bond, il franchit la table et le prit à la gorge. Les tables se renversèrent, les verres se brisèrent, la musique s’interrompit ; il y eut un moment de silence. On eût cru que les deux combattants allaient s’étrangler sans dire une parole. Puis, les ohé ! les hourrahs ! les coups de sifflets, les cris, le tapage recommencèrent de plus belle. De part et d’autre les amis s’interposaient, mais, par une tactique accoutumée de vieille date aux paysans, ils ne cherchaient à empêcher que les coups de l’adversaire de leur camarade pour permettre à celui-ci d’assener plus sûrement les siens. Mathilde tira Joergli si bravement par la tête, qu’il lui resta tout une touffe de cheveux dans les mains. On arracha les pieds des chaises, les deux partis qui s’étaient formés autour des combattants se rossaient réciproquement de gaieté de cœur. Aloys et Joergli se tenaient comme sils avaient eu les dents enfoncées dans les chairs l’un de l’autre. À fa fin, après une longue lutte, Aloys souleva Joergli et le jeta si violemment contre terre qu’on crut qu’il lui avait rompu le cou. Alors il lui appuya le genou sur la poitrine comme pour l’étrangler. À ce moment le garde-champêtre entra et mit fin à la bataille. La musique fut congédiée et les deux principaux combattants furent conduits à la maison communale où on les incarcéra.

Le visage labouré de coups d’ongles et de coups de poings, pâle, défait, Aloys quitta le jour suivant le village. Son congé n’expirait que le lendemain ; mais à quoi bon prolonger son séjour chez lui ? Il était maintenant impatient de reprendre sa vie de soldat, et il aurait voulu tout de suite partir pour la guerre. Le prévôt avait relaté tout au long l’histoire de la batterie sur la feuille de route. Aloys pouvait s’attendre à une punition sévère. Il ne retourna plus la tête en quittant le village. Il allait tout droit devant lui sans savoir où et souhaitait de ne jamais revenir. Quand il vit à Horb le poteau qui montrait le chemin de Freudenstadt, d’où l’on va à Strasbourg, il s’arrêta un moment, et l’idée lui vint de déserter en France.

Tout à coup il aperçut devant lui Mathilde qui lui dit bonjour, et lui demanda :

– Hé ! Aloys, tu t’en vas donc déjà à Stuttgart ?

Et il reprit le chemin de cette dernière ville. Mathilde lui était apparue comme une envoyée du ciel qui lui montrait la bonne voie. Avec un amical « Dieu te garde ! » il se sépara d’elle.

Tout en marchant, il entendait bourdonner dans son cerveau la chanson que Joergli avait chantée autrefois. Aloys la chantait maintenant aussi, et, maintenant, elle s’appliquait parfaitement à Marannelé. Il fredonnait, sans savoir ce qu’il disait :

 

            Bientôt la beauté disparaît !

            Sa joue a l’incarnat des roses

            Et son teint la blancheur du lait,

            Hélas ! hélas ! à peine écloses

            Les roses perdent leur attrait.

 

Arrivé à Stuttgart, il ne causa plus avec la sentinelle de la porte de Tubingue, et en entrant dans la caserne il avait l’air d’un malfaiteur. Huit jours durant, dans un sombre cachot, il dut expier sa batterie. Par moments il était pris d’impatience et de rage et se serait brisé le crâne contre la muraille ; puis il retombait nuit et jour dans un état de somnolence.

Lorsqu’il sortit de prison, il fut incorporé pour six semaines parmi les disciplinaires qui ne pouvaient pas s’écarter une minute de la caserne et devaient toujours être prêts à répondre à l’appel. Alors il maudit l’idée qu’il avait eue de se faire soldat et de s’être condamné lui-même à rester six ans loin de chez lui. Il aurait voulu partir, partir, et s’en aller au bout du monde.

Un jour la mère Maréi arriva avec une lettre de son Mathieu d’Amérique. Il avait envoyé quatre cents florins à Aloys pour s’acheter un champ ou, s’il voulait venir le rejoindre, pour racheter sa liberté et obtenir son licenciement.

Aloys, Matthieu de la montagne, avec sa femme et ses huit enfants, et parmi eux Mathilde partirent l’automne suivant ensemble pour l’Amérique.

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Dans sa dernière lettre, datée de l’Ohio, Aloys écrit à sa mère :

« ..... J’en ai bien souvent un serrement de cœur de penser que je suis seul à jouir de tout ce bonheur. Je souhaite bien souvent d’avoir Nordstetten ici, le vieux Zahn, Conrad l’aveugle, Schackerlé de la Carrière, Sogès, Basche des Eaux minérales et le petit Maurice du Puits de la Faim. Je les ferais tous manger qu’ils n’en pourraient plus. Quel plaisir puis-je avoir à être ainsi tout seul ? Vous verriez comme le Tolpatsch a maintenant ses quatre chevaux à l’écurie et ses dix poulains au champ. Si Marannelé ne s’en tire pas bien, écrivez-le-moi aussi, je lui enverrai quelque chose ; mais elle ne doit pas savoir de qui cela lui vient ; tout ce qui lui arrive me va au cœur. Mathieu de la Montagne habite à une lieue de chez moi. Mathilde est laborieuse, c’est une brave fille, mais ce n’est pas une Marannelé. Pourvu qu’elle aille bien. A-t-elle des enfants ? Quand nous faisions la traversée, nous avions avec nous un homme du pays, qui sait beaucoup de choses, le docteur Stoeberlé d’Ulm. Il m’a fait voir sur un globe terrestre que lorsqu’il fait jour en Amérique, il fait nuit à Nordstetten, et réciproquement. Je n’y aurais plus pensé, mais lorsque je suis aux champs et que je me dis : Que peut-on bien faire maintenant à Nordstetten ? Alors je me ravise tout à coup : « Parbleu, on dort ; et Hans, le fils de Schackerlé qui est le veilleur de nuit, crie : Dieu et Marie nous protègent ! » C’est surtout le dimanche que je m’ennuie parce qu’alors c’est à Nordstetten la nuit de samedi. Cela ne devrait pas être ; il ne devrait y avoir qu’un même jour pour tout le monde. Dimanche dernier nous avons dansé, chez Mathieu de la Montagne, c’était la fête patronale de Nordstetten. Je n’oublierai jamais cela, quand je vivrais cent ans. Je voudrais bien me retrouver rien qu’une heure à Nordstetten. Je montrerais au prévôt ce que c’est qu’un citoyen libre de l’Amérique... »

 

 

Berthold AUERBACH,

Récits villageois de la forêt noire.

 

Recueilli dans Les grand écrivains de toutes les littératures,

1re série, tome quatrième, Librairie Blériot, s. d.

 

 

 

 



1 Tolpatsch est un sobriquet qui veut dire lourdaud.

2 Bartel Basché, diminutifs de Barthélemy Sébastien.

3 Marannelé, diminutif familier de Marianne.

4 Joergli correspond au français Georges.

5 Sergent major.

6 Les Allemands disent Rottenmeister (chef de peloton).

 

 

 

 

 

 

 

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