Ludibria noctis

 

 

                Car on voyait passer dans la nuit, par moment,

                Quelque chose de bleu qui paraissait une aile...

                                                   (V. HUGO.)

 

 

Le temps est lourd, le soir, après un jour d’orage ;

Sur le ciel assoupi passe encor un nuage

Qui s’en va rallier ses sombres compagnons,

Masse noire qu’on voit par-dessus les pignons,

Comme un gros d’ennemis s’enfuyant dans la plaine.

La brume, sur les prés, ondoyante, incertaine,

S’étend ; mais voici que la hulotte a trois fois

De ses lugubres cris fait résonner les bois ;

Lassés d’avoir brouté, les troupeaux à l’étable

Sont rentrés... Ah ! mon Dieu ! Que vois-je ? Est-ce le diable ?

C’est un orme courbé qui, comme un gnome assis,

Projette sur le sol son profil indécis ;

Et la souche là-bas, pliée et rabougrie,

A l’air d’une sorcière à la face amaigrie.

Voyez ces rameaux secs, sur sa tête dressés,

Ainsi que des cheveux de terreur hérissés ;

Parfois on les entend, sur son crâne mi-chauve,

Siffler au vent du soir, lorsque le jour se sauve ;

Son tronc rugueux et noir au dedans est pourri ;

Les hiboux à la brune en désertent l’abri,

Aiguisent leur bec tors, et, devinant leur proie,

S’envolent lourdement avec des cris de joie ;

Et quand le voyageur se détourne, anxieux,

Pour sonder des buissons les recoins ténébreux,

Il voit, fixé sur lui, comme un immense œil louche...

C’est que le temps rongeur a perforé la souche ;

Et la lune, à travers l’énorme cavité,

Regarde le passant qui fuit épouvanté.

 

La nuit n’était pas claire et n’était pas obscure ;

On n’entendait plus rien que le léger murmure

Du vent qui balançait les feuilles d’un bouleau,

Et le bruit des poissons, glissant au fil de l’eau ;

Et moi qui cheminais, rêveur et solitaire,

Je craignais de troubler ce nocturne mystère ;

Foulant l’herbe des prés, pour faire moins de bruit,

J’allais, en m’écartant des sentiers que l’on suit.

Dans mon cœur agité, souvenirs et pensées

Se succédaient, ainsi que des vagues pressées,

Qui viennent se briser sur le roc émergeant,

Et dont l’écume vole en poussière d’argent.

C’est ainsi que j’allais, suivant ma rêverie,

Et les saules penchés qui bordaient la prairie,

Quand je passais près d’eux, semblaient m’interroger ;

L’eau d’un ruisseau courait sur leurs pieds : son léger,

Comme le bruit confus des mots dits à voix basse

Sur la femme voilée ou l’étranger qui passe.

 

Ô ruisseau, qui poursuis ton cours tranquille et doux,

Qui t’en vas babillant sur ton lit de cailloux,

Écoute, connais-tu la jeune Gabrielle,

La vierge aux grands yeux bleus, si bien prise et si belle,

Qu’en tout lieu, pour la voir, se tournent les passants,

Et qui marche si droit, fière de ses quinze ans ?

On lit sur son front blanc son âme virginale ;

Elle a des fleurs de mai la fraîcheur matinale...

Je la cherche et l’évite, et lorsque je la vois,

Comme si c’était mal je rougis chaque fois.

Si cette aimable vierge, un jour, sur ton rivage,

Au cristal de tes eaux mirait sa blonde image,

Ou si tu la voyais venir par ce chemin

Compter combien de fleurs s’ouvrent dans un matin ;

Aux buissons de tes bords, si sa main blanche et fine

Essayait d’arracher quelqu’humide églantine,

Dis-lui : Je vous connais, fille aux yeux bleus si doux,

Un jeune homme est venu qui m’a parlé de vous.

 

Ô feuilles qui bientôt, de vos branches penchées,

Tomberez sur le sol, jaunes et desséchées,

Et, prises par le vent qui souffle en tourbillons,

Semblerez, dans les prés, des vols de papillons,

Elle viendra peut-être, au détour d’une allée,

Prête à partir déjà pour la ville, et voilée,

Jeter aux champs, aux bois, un mot de souvenir,

Promettre que les fleurs la verront revenir....

Glissez alors dans l’air, effleurez son visage,

Ô feuilles de l’automne, et, dans votre langage,

Dites : Je vous connais, fille aux yeux bleus si doux,

Un jeune homme est venu qui m’a parlé de vous !

 

Ô brise, dont le bruit ressemble au bruit des ailes,

Toi qui peux, sans témoins, causer aux jouvencelles,

Vole, et passe légère entre ses blonds cheveux,

Va baiser les cils d’or qui bordent ses beaux yeux,

Et comme le ruisseau, gémissant sur la rive,

Comme la feuille au vent qui s’élève plaintive,

Dis-lui : Je vous connais, fille aux yeux bleus si doux,

Un jeune homme est venu qui m’a parlé de vous !

 

Tout à coup j’entendis une voix fraîche et pure,

Des bois qui s’endormaient dominant le murmure ;

Un jeune paysan, joyeux et sans souci,

Venant du bourg voisin, passait, chantant ainsi :

 

            J’ai mes amours dans le village ;

            C’est une fille belle et sage ;

            Elle a des écus et bon cœur ;

            C’est Jeanne, la fille au sonneur.

                        Din din don la.

            Heureux celui qu’elle aimera

                        Din din don la.

 

            Lorsque le sonneur sonne à rage,

            En bas on parle mariage ;

            Elle dit : Sois un bon garçon,

            Et rappelle-toi la chanson.

                        Din din don la.

            C’est le meilleur qu’elle aimera

                        Din din don la.

 

            Aussi, bien dévot à la messe,

            Je vais tous les mois à confesse ;

            Je veux devenir, foi d’honneur,

            Bon comme la fille au sonneur.

                        Din din don la.

            Alors c’est moi qu’elle aimera

                        Din din donla.

 

Chante comme l’oiseau, quand la pluie est passée !

On la verra bientôt, ton humble fiancée,

S’en aller à la messe, et causer doucement,

Légère, suspendue au bras de son amant ;

Tu mettras, ce jour-là, tes habits du dimanche ;

Elle aura sa croix d’or, avec sa coiffe blanche ;

Je vous vois : vous prendrez les verts et frais sentiers,

Longs chemins d’amoureux, longs chemins d’écoliers,

Où l’on foule du pied la blanche pâquerette

Où siffle le bouvreuil et chante la fauvette.

Ici, c’est un ruisseau que l’on franchit sans pont,

Car l’eau coule limpide, et la mousse est au fond ;

Là se couche un vieux chêne, abattu par l’orage ;

Là de maigres bouleaux font trembler leur feuillage,

Et, sur le bord d’un nid, au milieu des buissons,

Un merle à ses petits répète ses chansons,

Puis s’envole aux coteaux tout noyés de lumière....

Mais vite, dépêchez, amoureux, la prière,

Pour la première fois, va commencer sans vous ;

Voyez, l’église est pleine, et la foule à genoux ;

Les routes sont sans bruit et comme désolées,

On a sonné la cloche à trois grandes volées,

Le chantre remplit l’air de son timbre cassé....

Je l’avais bien prévu, l’office est commencé.

 

Ainsi mon cœur mêlait la joie et la tristesse :

Ainsi se confondaient ces soupirs de jeunesse.

Mais ce n’était plus l’heure indécise du soir,

L’heure où l’hôte affamé près du feu vient s’asseoir,

Où les chauves-souris, dans leur vol circulaire,

Rasent les murs croulants du manoir solitaire.

C’était la sombre nuit, l’heure où l’on n’ouvre plus,

Où le passant trompé va heurter au talus ;

C’était l’heure sinistre où sorciers et sorcières,

En se donnant la main courent sur les bruyères,

Et sous leurs pieds fourchus en abattent la fleur,

L’heure où le rameau sec en se brisant fait peur.

 

Minuit vint à sonner à l’église voisine ;

Je ne reconnus plus cette voix argentine

Qui chantait si gaîment l’Angelus ; elle était

Lugubre, et comme un glas de mort elle tintait.

Autour de moi, ce fut alors un vide immense :

Partout l’espace obscur et partout le silence ;

De mes bleus horizons, je me crus transporté

Dans un monde inconnu, morne et désenchanté,

Ainsi quand une orfraie, oiseau de noir présage,

Ou qu’un sourd grondement, messager de l’orage,

Éveille tout à coup l’enfant dans son berceau,

Il s’agite, craintif, entr’ouvre son rideau,

Regarde, écoute, puis, sur sa couche il se lève...

Comme tout est muet, ténébreux, et son rêve

Était si doux ! Il pleure, et ses cris désolés

Rappellent vainement ses songes envolés.

Non, la nuit n’avait plus ces vagues harmonies

Qui ravissaient mon âme, heures trop tôt finies,

Fantômes dispersés par la réalité !

Plaisir fané trop tôt, comme une fleur d’été....

L’eau, la brise, les bois ne me parlaient plus d’elle,

Et moi, comme un oiseau dont on a coupé l’aile,

Et qui frappe en vain l’air d’un tronçon empenné,

Je repris les sentiers qui m’avaient amené.

 

 

 

René BAZIN.

 

Paru dans le Revue historique, littéraire

et archéologique de l’Anjou en 1874.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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