L’héritage
par
Max CAMIS
En notre vieux Paris, il existe encore, 21, rue du Petit-Musc, la demeure vétuste, sans apparence, où toute une pléiade de guérisseurs passa.
Pendant le XVIIIe et une partie du XIXe siècle, les malades accouraient de tous les coins de France et de Navarre vers cette dynastie presque séculaire des Dumont Valdajon et Thierry Valdajon, que les annales de l’époque représentent un peu comme des sorciers.
Le dernier représentant de l’Institut de Reboutage était cependant le Docteur Alexandre Thierry, dont la bonté fut proverbiale dans le IVe arrondissement. – Tout en guérissant, il morigénait paternellement, redressant les consciences et les cœurs, oubliant plus souvent sa bourse dans les taudis qu’il n’est de coutume à notre époque de le faire.
Aussi, sa mort laissa-t-elle le quartier en deuil, car, non seulement soins, médicaments, vêtements et pain s’en allaient avec l’affection du brave homme, mais aussi l’héritage mystérieux, providentiel que le malade sentait intuitivement en constatant la guérison de son mal.
Le dernier fut docteur, le premier simple cultivateur d’un village de Lorraine : pendant près de deux siècles, le don de soulager les maux, de remettre les membres démis resta héréditairement dans toute la famille. Quel est donc le début de cette curieuse histoire ? – La voici :
En labourant son champ, proche de Nancy, le premier de la lignée, l’ancêtre, eut un jour la révélation du don que le Ciel lui accordait à lui, ainsi qu’à tous ceux de sa famille.
Le fait, assez banal, souligne comme toujours en ces cas la discrète sollicitude de la Providence attentive au moindre effort de notre bon vouloir.
Cet humble, ce saint méritait l’honneur et la charge de guérir ; la trame se cache là, mais, apparemment, nous constatons le fait d’un homme attentif et ému, penché sur le sol.
En traçant les sillons parallèles, le soc de sa charrue avait rencontré un objet dur et brillant ; l’attelage arrêté, notre laboureur avait pu constater non sans chagrin qu’un crucifix fait d’un très beau bois, sculpté merveilleusement, avait été brisé en terre. Pendant plus d’une heure ses mains malhabiles s’étaient en pure perte essayées consciencieusement à réparer le dégât.
Mais, comme le jour baissait, les pieux morceaux furent laissés pour que le labour s’achevât.
Après ce travail, mêlé de prières ferventes et d’excuses, notre homme, avant le retour à la ferme, était venu reprendre sa veste et avec elle les restes du grand supplicié. Mais quelle n’avait pas été sa stupeur en constatant que le crucifix était droit et d’un seul morceau ! N’en croyant pas ses yeux, tout d’abord, le laboureur tourna, retourna la croix sans y rien découvrir d’anormal. Rentré chez lui, il raconta le fait à sa femme, qui cria au miracle, et les rêves suivant le premier sommeil lui en firent comprendre le sens.
Depuis ce jour, tous les scrofuleux de l’endroit, tous les bancals et bancroches de la région vinrent à lui, propageant l’infaillibilité de sa prière et de ses soins. La renommée arrivant à Paris, il dut y venir et, quelques années plus tard, nous trouvons un de ses enfants : Jacques Dumont de Valdajon, chirurgien-renoueur de S. A. R. Monseigneur le Comte de Provence.
En lisant ces notes on ne peut s’empêcher de songer au trésor qu’un laboureur, sentant sa fin prochaine, lègue à ses enfants. – Savons-nous plus où est ce trésor et quel est ce trésor ? – Cependant, ne savons-nous pas, dès avant de le trouver, qu’il existe ? et qu’en hâtant le labour de notre terre pour la purifier de l’orgueil et de l’égoïsme dont nous l’avons saturée, nous le trouverons plus vite ? ainsi qu’un jour le règne de Dieu sur le Monde.
Max CAMIS.
Paru dans Psyché, revue du
spiritualisme moderne, en mai 1924.