La pêche miraculeuse

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Charles CANIVET

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans le petit port de Saint-Vaast, tous les bateaux de pêche sont rentrés, amarrés le long du quai, pour la plupart, ou bien à l’ancre dans le milieu du chenal. À mer tout à fait basse et le port à sec, ils vont se coucher sur le flanc, dans la vase entassée, à moins que les patrons n’aient pris la précaution très sage de les munir de béquilles, comme des vieillards impotents.

Alors ils descendront insensiblement jusqu’au fond, à mesure que s’en ira l’eau salée, et quand il n’y aura plus une goutte d’eau, la barque, soutenue de chaque bord, enfoncera sa quille tout droit dans le limon du chenal. C’est le meilleur moyen, paraît-il, d’empêcher les bateaux de souffrir. Les choses et les objets ont souvent besoin de remèdes intelligents, comme les hommes.

Il souffle un tout petit vent du nord-est, de quoi rider à peine la surface de l’eau, mais piquant en diable. Les riverains ne se font point de bile pour si peu. Ils voudraient même un peu plus de brise, parce que plus le bateau fait de la route, plus la pêche est abondante.

C’est pour cela que nous disons, nous autres terriens, lorsque nous voyons les barques prendre la mer, quand il vente à tout rompre :

– Mais pourquoi donc ces gens-là sortent-ils, et quel diable les pousse ?

Ils sortent tout simplement parce qu’il faut du pain à la maison, et qu’avant d’aller chez le boulanger, il est nécessaire d’arracher quelque menue monnaie au fond de l’eau, sous forme de poisson, le boulanger ne faisant généralement pas crédit aux gens qui, par la force des choses, vivent au jour le jour.

Mais, ce soir-là, on ne voit pas dehors un seul bateau de pêche. Aussi loin que la vue peut s’étendre, il n’y a rien sur la mer, pas le moindre morceau de toile. Elle se brise tout doucement au bord, et lèche, sans qu’il y paraisse, timidement, avec de petites bavures d’écume, les rochers couverts de varechs qui, de place en place, dressent leurs têtes noires et moussues. On dirait de gros squales immobiles dormant sur l’onde, et dont le corps augmente à mesure que la mer s’en va vers le large, pour revenir bientôt, avec la même indolence et la même torpeur.

Le tard se fait, et déjà, dans le ciel pâle, se montre un tout petit bout de lune frileuse, en forme de croissant, et, dans l’air limpide d’un beau soir d’hiver, on n’entend rien autre chose que le bruit des cloches qui sonnent en joie, au déclin du jour.

Les volées sonores arrivent de tous les points de l’horizon terrestre. C’est d’abord le triple carillon de la grande église de Saint-Vaast, puis celui de Quettehou, moins solennel ; la voix plus claire de la petite église de Morsalines, et enfin, timide, presque imperceptible, le soprano de la Pernelle, dans sa tour séculaire, là-bas, au sommet du coteau à pic, la vieille tour normande, bâtie si près du bord, qu’elle semble tout près de s’écrouler dans l’abîme.

Et alors, voilà les antiques fenêtres ogivales qui partout s’illuminent, plus brillantes à mesure que le jour s’éteint, et partout aussi, à droite, à gauche, et jusque dans la mer à la pointe de Tatihou et dans l’île ronde de Saint-Marcouf, les phares s’allument, si resplendissants que la lumière de leurs lanternes s’en va en fuseaux de toutes les couleurs jusqu’à l’horizon.

C’est la nuit de Noël, pendant laquelle les pêcheurs chôment. Dans le jour, avec la marée, ils sont allés tendre leurs nasses et établir leurs casiers ; et puis, le soir venu, c’est fini. Dans la masure, car la plupart de ces pauvres gens pour s’abriter n’ont pas autre chose que des masures, ils font la toilette des grandes journées pour la messe de minuit, jettent dans un coin suroîts et vêtements cirés, endossent une vareuse à demi neuve, souvent reprisée et rapiécée par la ménagère, coiffent la casquette vernie ou le bonnet de laine ; femmes et fillettes ajustent leurs atours de cérémonie, et, l’heure venue, chaussures et sabots ferrés résonnent sur le chemin durci par la gelée ; et, sur la route blanche comme une longue traînée de neige, les groupes en marche paraissent noirs comme des ombres chinoises.

Dans la maison propre et plus coquette du patron Thomas Larquemin, tout au bord de la baie de Morsalines, et si près de l’eau, quand la mer est pleine, qu’elle s’y mire tout entière par beau temps, et qu’elle en reçoit toutes les éclaboussures quand il vente, Mme Larquemin prépare le réveillon tandis que le patron se fait brave, et que, dans une encoignure qui lui sert de cabinet de toilette, la fraîche Suzette se pare pour la messe.

Elle est charmante, cette Suzette : dix-huit ans, quand viendra la Chandeleur ! et si accorte, la mine si éveillée, avec la double fossette de ses joues, les cheveux blonds si épais, et frisottant quand même, que tous les passants la regardent et s’entredisent que c’est la merveille du pays.

Mais elle est modeste, Suzette, autant que jolie ! Et pourvu que les anciens soient au mieux dans leur cadre, c’est-à-dire dans leur lit, c’est tout ce qu’il lui faut.

Les compliments, c’est bon pour celles qui n’ont rien à faire et personne à soigner ! Quand il faut réparer les nasses, raccommoder les filets, rafistoler les casiers qui s’en vont d’usure, et voir, par surcroît, à ce que rien ne manque au logis, on a bien autre chose à faire et d’autres chats à fouetter.

Pendant ce temps-là, c’est-à-dire pendant que le patron frise ses cadenettes ou astique ses boucles d’oreilles en forme de bague et que Suzette peigne ses longs cheveux blonds, la ménagère bat, avec une activité sans pareille, un mélange de lait, de farine de sarrasin et de jaunes d’œufs, de quoi faire un vrai régal, au retour de la messe, quand il n’y aura plus qu’à faire sauter cela sur la tuile.

Larquemin s’en léchait les lèvres d’avance, et recommandait surtout de ne pas oublier l’eau pour le café.

Avec une bonne tournée d’eau-de-vie de cidre, il n’y a rien de tel qu’une demi-tasse pour réchauffer et ragaillardir les gens transis de froid. Et, tout en poursuivant sa besogne, il répétait :

– Ce n’est pas pour dire, mais nous allons faire une fameuse noce, hein ?

Cela lui plaisait, et rien que l’idée de lever le coude un peu plus que de coutume le mettait en liesse ; non qu’il fût, à vrai dire, coureur de cabarets, mais il n’avait point su, jusqu’alors, résister à l’entraînement, même depuis que son voisin Blaisot, dont le moulin avait bien failli jadis s’en aller en ruines et dans les vilaines mains des huissiers, s’était remis à la besogne et ne se grisait plus.

C’était là cependant un fameux exemple de prospérité ressuscitée grâce à la bonne conduite. Mais le vieux Blaisot était tout seul au monde et n’avait ni femme ni fille pour tenir la maison propre, avec du pain dans la huche et du cidre dans le tonneau, tandis que maître Larquemin, malgré ses écarts, ne trouvait jamais le vide au logis.

Alors, quand l’heure fut venue de s’en aller vers l’église embrasée déjà par la lueur des cierges, et qui carillonnait de plus belle, Mme Larquemin se mit à faire une bonne flambée, jeta sur le brasier de la charbonnette, puis de la braise, qu’elle recouvrit d’une couche de cendres, de façon à retrouver du feu en rentrant, pour la cuisine, et aussi pour garder la maison un peu chaude ; puis on ferma la porte à double tour et l’on s’en alla gaiement échangeant des propos joyeux avec les connaissances que l’on rencontrait le long du chemin : Mme Larquemin, son gros paroissien à tranches dorées et recouvert de drap noir, comme c’est la coutume, hissé jusque sous l’aisselle, et Suzette au bras du patron, qui se redressait, je vous prie de le croire, comme si tout le pays eût fait la haie sur la route pour les voir passer.

Et pour faire des embarras, peut-être aussi pour taquiner un peu la bourgeoise, très assidue aux offices des dimanches et qui, lorsqu’il embarquait par temps dur, lui glissait dans la poche de côté de sa vareuse de laine une médaille bénite, sans qu’il eût l’air de s’en apercevoir :

– C’est bien joli la messe de minuit, disait-il ; mais c’est surtout quand M. le curé nous chante de nous en aller. Ite, missa est ! Merci, Monsieur le curé ! Sais-tu ce que cela signifie, Suzette, pendant la nuit de Noël ? Eh bien, cela veut dire : mettez le cap à terre, et allez-vous-en bien vite faire bombance à la maison.

Et comme Mme Larquemin se récriait, en apparence très froissée, il poursuivait, en éclatant de rire :

– Pardieu ! pas n’est besoin d’être savant comme un notaire, pour savoir le fin des choses, et M. le curé, content d’en être quitte, nous fait assavoir en latin qu’il va regagner son presbytère, et qu’il nous faut rentrer chacun chez nous, jusqu’à l’année prochaine.

Alors Suzette et la mère l’interrompaient, pour l’appeler vieil impie, et il en riait encore de tout son cœur, jusque sous la voûte du portail, tout grand ouvert malgré la froidure et où il demeura tout chose, presque aveuglé par l’embrasement de l’église, et surtout par une grande étoile éblouissante qui, au-dessus du maître-autel, flambait.

Maître Larquemin entendit la messe dans le plus grand recueillement et, le moment venu, chanta, comme les autres fidèles, à plein gosier, tout en pensant que là-bas, il n’y avait peut-être plus de feu sous la cendre et que la marée étant propice dès l’aube, il faudrait se dépêcher, et peut-être manger et boire trop vite, pour s’embarquer au bon moment.

Il ne fut guère rassuré à ce sujet qu’en voyant de loin, au retour, une lueur qui rougissait l’étroite et unique fenêtre de sa maison basse, toute noire partout ailleurs, et qui se détachait plus sombre sur le ciel clair de cette belle nuit d’hiver, pleine de scintillements d’étoiles.

Et il allongeait démesurément le pas, si bien que sa femme et Suzette avaient toutes les peines du monde à le suivre et s’accrochaient, pour le retenir, aux manches de sa vareuse, ce qui l’enchantait et lui faisait dire un tas de choses.

Mais voilà qu’à la porte même de la maison, un singulier spectacle les attendait. Couché en travers du seuil, un enfant s’allongeait, pauvrement vêtu d’une méchante blousette trouée, et la tignasse blonde ébouriffée jusque sur les yeux. Maître Larquemin, en penchant la tête, entendit même ses dents qui claquaient les unes contre les autres. Et, sans rien dire, il le saisit, le passa sous son bras robuste et, la porte ouverte par Suzette, entra avec son fardeau qu’il déposa tout du long sur la table.

Une fois la chandelle allumée et la porte close, les trois têtes s’approchèrent et virent un gamin d’une douzaine d’années, si frêle d’apparence et si blanc, qu’on eût dit un enfant de cire, comme on en voit dans les crèches de verre, avec une double tache toute rose aux joues, et des yeux bleus comme la mer, par un beau jour d’été.

Alors, pendant que Mme Larquemin activait la braise à demi consumée, Suzette entassa sur le petit corps inerte tout ce qu’il y avait de vêtements et de couvertures dans la maison. Il paraît même que c’était très suffisant, car presque aussitôt le petit, se dressant sur son séant, passa à plusieurs reprises les mains dans sa tignasse blonde dont les boucles retombèrent abondantes et frisées sur ses frêles épaules.

Il était charmant ainsi, si charmant même que Suzette ne se rappelait point en avoir vu de pareil, le long de la côte, jusqu’à Réville, et même plus loin, jusqu’à Barfleur même, où tant de polissons cachent leur joli visage sous des chevelures d’or emmêlées.

Soudain celui-ci, sans la moindre contrainte, et comme s’il eût été chez lui, sauta légèrement sur l’aire et s’en alla tout droit au buffet, et avec tant de crânerie, que maître Larquemin, qui n’en revenait pas, lui dit :

– Eh bien, ne nous gênons pas, l’ami, et faisons comme chez nous !

L’autre, un peu surpris, s’arrêta et se retourna, puis, avec un sourire aimable à l’adresse de Suzette :

– Excusez-moi, dit-il, je suis presque mort de faim.

Ce mort de froid de tout à l’heure qui maintenant mourait de faim, et qui marchait tout seul vers la huche, sans attendre l’invitation, parut si extraordinaire à Larquemin, qu’il l’interpella vivement :

– Ah ! çà, dit-il, d’où viens-tu donc, galopin, que tu ne connais pas les usages ?

– Je ne sais pas au juste, répondit le petit homme, mais de très loin, à coup sûr, et quand je suis tombé à votre porte, il y avait bien longtemps que je marchais. Mais j’attendrai tant qu’il vous plaira ; tout ce que je vous demande, avant de me mettre quelque chose sous la dent, c’est de ne pas vous emporter. Il ne faut jamais se mettre en colère, et moins que jamais dans la nuit de Noël.

Alors il s’approcha de la cheminée, où Mme Larquemin se mettait à la besogne. La tuile était déjà sur le trépied, frottée et luisante, et lorsque la flamme embrasa les branchettes sèches entassées dessous, elle y jeta du beurre qui se mit à grésiller avec un bruit réjouissant, puis, d’un coup, une pleine tasse du mélange qu’elle avait si soigneusement préparé avant la messe de minuit.

– Allons, souffle, petit, et ferme ; il faut bien que tu gagnes ton réveillon.

Et il souffla, avec une force telle qu’il était impossible de croire que cela sortît de ses maigres poumons.

Suzette, les yeux grands ouverts, le regardait ; sa mère aussi, tout en faisant sauter la galette dorée. Le patron seul n’y prenait plus garde, parce qu’il était très occupé à verser, à petits coups, l’eau bouillante dans le filtre, sur le café, que pour la circonstance il avait acheté, dans la journée même, chez M. Leroy, la maison de confiance de Saint-Vaast, sur la place de la mairie.

Que voulez-vous, ce n’est pas tous les jours fête !

Et bientôt l’on se mit à table. Le patron et Suzette d’un côté, de l’autre Mme Larquemin et le petit. On mangea tant que l’on put, arrosant la bonne galette parfumée avec du cidre de l’année qui picotait agréablement le gosier et donnait envie de remplir la tasse aussitôt vidée. Et quand vint le moment du café, maître Larquemin se montra d’humeur plus accommodante.

Il versa lui-même dans les quatre tasses, et de si haut que la fumée embaumante emplissait le logis, et qu’on ne voyait plus rien à travers. Et tout aussitôt il s’en alla vers le buffet et s’en revint, avec une grande bouteille toute pleine d’eau-de-vie de cidre. Alors en la posant bruyamment sur la table :

– Voilà ce qu’il faut, dit-il, pour mettre du cœur au ventre avant de pousser au large et de lever les casiers.

Et il commençait par en verser sans compter, dans sa tasse, lorsque la main du petit s’allongea, en travers de la table, et se posa sur son bras :

– C’est assez, dit-il, patron, vous devriez savoir que ceci est mauvais et qu’il est toujours bon de s’arrêter à temps.

Quoi ! ce moutard qui lui mesurait la ration, maintenant !

– Dis-moi donc, crapaud, si tu te mêlais de tes affaires ?

Et il penchait de nouveau le goulot de la bouteille sur sa tasse, lorsque la petite main s’abattit encore sur son bras, et si lourdement qu’il en demeura tout penaud.

– Allons, dit-il d’un ton brutal, assez de bêtises ; et si ça ne te plaît pas, voici la porte ! Ce n’est pas moi, je suppose, qui suis allé te chercher.

Mais, sans qu’il pût opposer la moindre résistance, le blondinet lui arracha la fiole et la posa d’aplomb sur la table, hors de sa portée, regardant en plein visage le patron qui s’encolérait. Et ma foi ! celui-ci, non sans grogner, fut obligé de baisser les yeux en répétant :

– Ah ! c’est trop fort, c’est vraiment par trop fort !

Mais il n’avançait point le bras pour saisir la bouteille, et se contentait de protester sourdement. Mme Larquemin et Suzette en étaient abasourdies et dévoraient du regard ce petit bonhomme haut à peine comme une botte de mer, et qui parlait en maître, sans avoir l’air d’y toucher. Ce fut lui qui reprit le premier la parole :

– Non, dit-il, je n’aime pas les gens qui boivent, et je voudrais que tout ce poison fût au fond de la mer. D’abord, quand on a bu, on fait de mauvaise besogne, et chaque verre vidé est autant de pris sur la dot des filles et sur le bien-être de la maison.

– Ça, c’est vrai, interrompit maître Larquemin ; mais l’habitude, vois-tu, mousse, ce n’est pas facile de rompre avec cela !

– Pourquoi ? reprit l’autre ; parce que tous les ivrognes sont des lâches, qui vendraient tout, leur honneur et leur maison, pour quelques petits verres.

Maître Larquemin baissa la tête ; mais ce furent sa femme et sa fille qui protestèrent.

– Je vous assure, dirent-elles ensemble, que nous n’avons pas à nous plaindre et que nous sommes heureuses ici.

Et ce qu’il y a d’étrange, c’est qu’elles ne s’étonnaient point de répondre sérieusement à ce traîne-misère qui leur imposait, et qui, tout mince et frêle qu’il était, leur semblait si grand, à cause du bon sens de ses propos.

– En vérité, reprit-il, il ne manquerait plus que cela ! Est-ce que vous croyez que si le patron n’était point un brave homme, je serais ici à cette heure, pour lui faire la morale ? Il n’y a pas d’habitudes, ni de cabaret, ni d’amis qui tiennent, voyez-vous ; et tout ce que je puis vous dire, c’est que celui qui boit trop est un homme perdu et dont personne ne signera la feuille de route, quand il s’agira de passer dans l’autre monde.

Sapristi ! ça devenait grave ! Mais le patron voulut faire le hardi, malgré la gêne qui l’étreignait, et, se croisant les bras, d’un air important :

– C’est bon, dit-il, mais je voudrais bien savoir à quelle école tu as été pour parler un si beau langage ?

– Vous le voyez, maître Larquemin, c’est une école qui ne rapporte pas grand-chose, puisque j’ai été obligé de venir vous demander à souper. Et maintenant, si vous voulez, nous allons songer à dormir, puisque vous devez embarquer de bonne heure ; et, si cela ne vous déplaît pas, j’embarquerai avec vous.

– À ton aise, dit maître Larquemin, puisqu’il faut faire tout ce que tu veux ; mais il n’y a pas de cadre pour toi dans la cambuse.

– Je dors partout, reprit le blondin ; et là, tenez, sur la table, la tête dans les bras. Au premier rayon, à travers la fenêtre, c’est moi qui vous réveille.

De l’entendre ainsi parler, si raisonnablement, Mme Larquemin et sa fille étaient bouleversées ; elles avaient presque peur. Bien sûr, ce n’était pas un enfant ordinaire !

Et ce qu’il y eut de plus bizarre, de plus inexplicable pour elles, lorsque la chandelle s’éteignit, entre le pouce et l’index mouillés de salive du patron, c’est qu’on y voyait clair dans la maison, sans qu’il fût possible de savoir d’où venait la lumière, la lune étant partie depuis longtemps déjà, derrière les coteaux de Morsalines et les bois du Rabey.

Aux toutes premières lueurs de l’aube, tout le monde était sur pied, et l’on partit, à l’exception de Mme Larquemin, qui s’en vint jusqu’au seuil et souhaita bonne pêche.

Le petit vent de nord-est était toujours piquant, et déjà l’on entendait le grondement sourd, presque endormi, de la marée montante.

On descendit sur la grève, le patron, Suzette et le gamin, à la hauteur du moulin du vieux Blaisot, dont le tic-tac était interrompu à cause de Noël, et l’on arriva, en quelques centaines de pas, près de la barque encore à demi couchée, mais que le flot remuait déjà, en faisant grincer ses bordages sur les galets.

Partout les phares étaient encore allumés, mais leur lumière, moins scintillante, pâlissait à mesure que l’horizon, du côté du levant, prenait des teintes plus claires ; et déjà la tour massive de la Hougue, sur ses assises de terre, se dessinait en noir, de l’autre côté de la baie.

Maître Larquemin, à l’abri de l’eau dans ses bottes de mer, poussa au large, et quand la barque flotta, revint chercher Suzette d’abord, puis le petit ; et quand ils furent installés commodément, il planta le mât, hissa la voile, fixa l’écoute au taquet et se mit à la barre.

Lorsqu’ils eurent doublé la pointe de la Hougue, ce qui ne fut pas long, maître Larquemin vira dans l’ouest. Il avait établi ses casiers là-bas, du côté de Réville, sur les rochers de Dranguet, mais au large, à un endroit où le roc baigne toujours, même lors du plus grand retrait des eaux.

Alors une chose extraordinaire se passa. Le petit, qui jusqu’alors avait laissé ses deux mains dans les mains de Suzette, se leva tout d’un coup, s’installa à l’avant, la tête penchée hors de la barque, et de temps en temps il allongeait la main droite, la plongeait dans l’eau salée et ramenait un poisson superbe, les doigts dans les ouïes, et, sans se retourner, jetait au fond du bateau tout ce qu’il y a de meilleur et de plus précieux dans la mer : les turbots presque ronds, les barbues plus ovales, qui, sur le tillac, donnaient de grands coups de queue, et les belles soles allongées, au ventre rosé, si épaisses et si longues qu’on n’en voit point de pareilles sur les tables souveraines.

Maître Larquemin demeurait tout ébahi, et Suzette presque effrayée. Qu’est-ce que cela voulait dire ? Mais l’habitude du métier aidant, le patron se mit à arrimer, dans le fond de la barque, toutes ces pièces merveilleuses, qui ne cessaient pas d’y tomber, l’une après l’autre, chaque fois que le bras du petit, sortant de l’eau, lançait en arrière quelque poisson monstrueux qui glissait sur les autres, en faisant des éclaboussures.

Enfin il y en eut assez, sous peine de couler bas, de quoi mettre l’aisance dans la maison, pour sûr, au moins pendant une année ; une dot pour Sujette, peut-être, quand on aurait réalisé, en beaux écus sonnants, cette pêche miraculeuse, chez les demoiselles Fafin, les marchandes en gros de Saint-Vaast, qui expédiaient sur les grandes villes et jusque sur Paris.

Mais Suzette pensait à tout autre chose, les yeux fixés à l’avant, et ce qu’elle vit la rendit muette d’effroi, si muette qu’elle ne sut que mettre la main sur le bras du patron, et lui montrer du geste ce qui se passait à deux pas de lui, derrière les  plis frissonnants de la voile.

Debout, le blondin grandissait à vue d’œil, et sa blousette trouée et déteinte se changeait en une belle robe blanche qui s’allongeait et s’élargissait en même temps que lui, et d’un éclat tel qu’elle brûlait le regard ; et à mesure qu’il grandissait ainsi, sa forme devenait plus vaporeuse, et ses cheveux déroulés, ruisselants sur ses épaules, y faisaient comme une sorte d’auréole.

Il montait, il montait toujours. Sa tête dépassait maintenant la pomme du mât et l’on ne distinguait plus de sa physionomie que les deux yeux bleu de mer et l’ineffable sourire de ses lèvres. Enfin il n’eut plus guère que l’apparence d’un nuage de forme humaine ; et lorsque les rayons du soleil levant jaillirent au-dessus de l’horizon comme des javelots de métal en fusion, il n’y avait plus rien, sur la mer, que la barque de maître Larquemin, glissant sur les eaux calmes, et, dans l’air, une petite nuée d’or, grande à peine comme le petit déguenillé, trouvé à la porte du logis, et qui se confondit bientôt avec l’embrasement matinal de la mer et du ciel.

Et, dans les premiers bruits qui venaient de terre, au lever du jour : meuglements de bétail dans les étables, bêlements de moutons dans les bergeries, fanfares de coqs qui se répondent, aboiements de chiens dans les cours de ferme, sonneries de cloches dans les églises, et jusque dans les frissonnements de la voile, le patron et Suzette reconnurent une voix qui disait :

« Souvenez-vous qu’il y a toujours un bon Dieu pour les filles sages et pour les braves gens ! »

 

 

 

Charles CANIVET,

Contes de la mer et des grèves, 1889.

 

 

 

 

 

www.biblisem.net