Luc Breton
par
Aymé CÉCYL
Vers le milieu du siècle dernier, le quartier nord, aujourd’hui si populeux, de Besançon ne possédait qu’une rue embrassant dans sa longueur le Mont-Chauve (Charmont), ainsi nommé parce que sa crête, qui s’avance en avant du Mont-Jond, sur le chemin des anciennes arènes de la ville, est aride et dénuée de toute végétation. Il existait, à cette époque, dans la rue que je viens de signaler, une maison construite comme le sont encore aujourd’hui celles de la région des montagnes de la Franche-Comté, c’est-à-dire bâtie avec un toit à deux versants inclinés, dont l’un, tourné au midi, forme un agreste portique, contenant pour l’ordinaire le bois nécessaire au chauffage de l’habitation, quelques légumes secs, des outils, et toujours un large banc pour s’asseoir.
La maison, dont il est ici question, occupait un vaste emplacement contigu à un bastion terrassé des fortifications qui venaient d’être, au moment où commence ce récit, récemment améliorées par le célèbre ingénieur Vauban, après l’annexion de Besançon à la France, l’an de grâce 1074. Sur la façade de cette maison, on lisait en grosses lettres imprimées ces mots : Ferry Myon, maître menuisier, prend des apprentis.
L’outan de celte maison, c’est-à-dire, l’appartement qui sert tout à la fois, aux paysans de la Franche-Comté, de salon, d’atelier et de cuisine, était encombré, ce jour-là, de tous les apprêts d’un repas destiné à être mangé sur l’herbe. Une jolie fillette de quinze ans, dont les yeux veloutés et le teint brun décelaient une origine espagnole, s’occupait à remplir une corbeille de cerises, tandis que sa mère emballait une tourte à la viande, et que le père Myon achevait d’entortiller dans l’un des pendants d’une besace une bouteille de grès contenant la provision de vin pour le repas champêtre.
Toute la famille Myon, y compris leurs deux apprentis Valentin et petit Luc, se disposaient à aller entendre la messe à Saint-Fergeux, lieu où devait se tenir, ce jour même, une assemblée. On devait ensuite passer le reste de la journée de la fête patronale tant à la butte qu’à la pelouse, côté oriental du roc sur lequel est situé Saint-Fergeux, et où l’on voit, dit-on, des lichens rouges marquant encore sur la roche nue la trace des pas des deux apôtres, frères et martyrs, saint Ferrêol et saint Fergeux, dont l’église de ce nom conserve les mortelles dépouilles.
« Petit Luc, dit Mme Nicole Myon au plus jeune des apprentis de son mari, petit Luc, viens ici, soulève ce panier et dis-nous si tu te sens la force de le porter seul, ou bien s’il faut y adapter une corde afin que Gervaise puisse t’aider à en supporter le poids ?... Eh bien ! où est-il donc, ce bambin ? Jamais il n’est là quand on a besoin de lui. Petit Luc ! petit Luc !
– Me voici, ma bonne Mme Myon ! me voici, répond d’une voix essoufflée petit Luc, qui, en même temps, montra sa tête blonde à travers les barreaux de l’unique fenêtre de l’outan. Me voici, je suis prêt à partir, et je porterai tout ce qu’il vous plaira.
– C’est-à-dire tout ce que tu pourras porter, répliqua Gervaise ; allons, avance ici, soulève ce panier. Mais d’où viens-tu donc ? tu es en nage et tout en sueur, ajouta-t-elle en lui passant l’anse du panier au bras.
– Aïe ! cria petit Luc qui, tout en faisant signe à Gervaise de se taire, laissa choir le panier.... Aïe ! ciel ! mon Dieu ! pardonnez-moi, Mme Nicole. Seigneur Jésus, ayez pitié de moi ! La tourte est en morceaux.... Je vous assure, Mme Nicole, que ce n’est pas ma faute.... c’est parce que....
– C’est parce que tu n’es qu’un polisson, un indocile, un fainéant, un vaurien ! s’écria maître Myon que la vue du désastre causé par la chute du panier à provisions mettait fort en colère. J’aurais dû déjà vingt fois, continua-t-il, mettre ce garnement-là à la porte. Ah ! si ce n’était la crainte d’affliger ta pauvre famille, et aussi de faire plaisir à ta paresse, je te ferais joliment tourner les talons ! Mais je ne te procurerai pas le loisir de fainéantiser, je te garderai ici, je t’y châtierai ! » Et en achevant ces mots, le menuisier saisit une lanière ; il allait en appliquer quelques coups sur le dos du petit Luc, quand, heureusement pour celui-ci, Gervaise parvint à détourner le bras de son père. « Il est blessé, s’écria la jeune fille ; regardez, le sang coule.... sa manche en est pleine.... D’où vient ce sang ? » dit-elle en s’emparant du bras de l’enfant.
Celui-ci jeta sur sa belle protectrice un tendre et suppliant regard ! « Pour l’amour du bon Dieu, Mme Gervaise, lui dit-il tout bas, ne dites pas, je vous en conjure, que c’est la petite scie du maître qui m’a blessé ; il devinerait que je l’avais cachée sous mon surcot. »
Mais, hélas ! cette recommandation était déjà devenue inutile par la dénonciation de Valentin, l’aîné des apprentis, lequel élevait en l’air la malheureuse scie. La vue de cette scie, que petit Luc avait dérobée et cachée sous la manche de son vêtement, exaspéra le menuisier.
« Encore ! s’écria-t-il d’une voix formidable ; je t’y prends encore à dérober mes outils ! Tu as osé, malgré ma défense, t’emparer de ma scie en acier !... Tu l’as ébréchée sans doute, et il en est probablement de même de mon ciseau et de mon tranchet ? Tu n’es qu’un misérable, un voleur !...
– Mon maître, non, repartit Valentin, ce n’est pas un voleur. S’il prend vos outils, c’est pour s’en servir et non pour les emporter ; vous ne savez donc pas, continua-t-il, que ce monsieur, qui boude chaque fois qu’il faut raboter une planche, passerait la nuit, si je n’y mettais obstacle, à couper notre meilleur bois en petits morceaux. C’est un gâcheur, un gaspilleur, qui de sa vie ne fera jamais rien s’il continue. Quant à devenir un menuisier, c’est moi qui l’en défie ; je lui prédis même qu’il est incapable d’apprendre les premières notions du métier....
– Ah ! pour le coup, Valentin, reprit la mère Myon évidemment impatientée de la longueur de la remontrance, tu choisis mal ton moment pour lui dire sa bonne aventure. Le père est fâché, et il n’est pas bien à toi de surenchérir sur son mécontentement au détriment de ton camarade !
– Je n’ai nul besoin qu’on m’excite contre lui, repartit Myon ; et il va me payer ses fredaines une fois pour toutes.... » En achevant ces paroles, le menuisier leva de nouveau le bras sur son apprenti.
Petit Luc se jeta à genoux ; il joignit tes mains. « Pardonnez-moi, je vous en conjure, M. Myon, dit-il en pleurant ; je ne suis point un voleur, Mme Nicole vous le dira : le bois que je prends n’est bon à rien, et je n’ai jamais ébréché vos outils.
– Pour cela, c’est la vérité pure, reprit Mme Myon ; il s’amuse avec le bois comme tous les enfants ; et quant aux outils, il ne s’en servira plus, je m’en rends caution.... Voyons, Luc, relève-toi ! Gervaise, panse-lui le bras et partons ; car si nous allons de ce train-là, nous n’arriverons à Saint-Fergeux qu’après la messe.
– Ah ça, tu t’imagines, femme, reprit Myon, que j’emmènerai ce drôle à Saint-Fergeux ? Tu penses qu’après ce qui vient de se passer, je persisterai à m’ennuyer de sa compagnie ; c’est trop présumer de ma bonté. Il passera sa journée dans la cave ; c’est le seul endroit qu’il verra aujourd’hui. C’est moi qui le lui promets....
– Ah ! bien ouiche, la cave, répondit la bonne mère ; la cave, mon cher homme, est faite pour les tonneaux, et seulement favorable aux rats. Petit Luc va nous suivre à l’église, c’est un bon endroit pour lui ; il priera Dieu de le rendre sage et grand. N’est-il pas vrai, petit Luc ? Tu lui demanderas aussi la grâce de ne plus te laisser tenter par la vue des outils.... Allons, petit, dis au maître qu’il te pardonne ; et toi, Gervaise, aide Valentin à se charger de la besace ; je porterai le panier aux provisions, et c’est véritablement par là que j’aurais dû commencer. »
Pendant la fête de Saint-Fergeux.
Gervaise et petit Lue s’aimaient tendrement ; elle, parce qu’il était petit et qu’elle le protégeait ; lui, parce qu’elle était grande et aussi bonne que belle.... Chemin faisant, Gervaise fit la morale à petit Luc :
« Tu ne te corrigeras donc jamais, lui dit-elle, de ce vilain défaut de t’emparer de tout ce qui te tombe sous la main ?
– Oh ! Mlle Gervaise, je ne m’empare pas des outils de maître Myon ; et si vous saviez !
– Quoi ! que faudrait-il que je sache ?
– Rien, mademoiselle.
– Comment rien ?
– Sans doute, puisque c’est une surprise....
– La meilleure surprise que tu puisses me faire, c’est de te corriger. Promets-moi que tu ne toucheras plus jamais aux outils de mon père, que tu te contenteras de ceux qu’on te donne pour ton travail quotidien ; promets-moi cela.
– Dans quelques jours, quand j’aurai fini, ajouta Luc en rougissant.
– Fini, quoi ? répliqua la jeune fille. Quel mystère me fais-tu donc, petit Luc ?
– Ne me le demandez pas aujourd’hui, Mlle Gervaise, je ne vous répondrai pas, c’est sûr. »
Puis, comme la jeune fille se préparait à l’admonester de nouveau, l’enfant prit sa course vers une fontaine qui coulait au bas de la pente qu’ils gravissaient en ce moment.
« C’est bien perdre son temps que de le passer à prêcher Luc, dit Valentin à Gervaise ; je ne connais personne d’aussi entêté que lui. Lorsqu’il a mis quelque chose dans sa tête, cette chose y reste et n’en sort plus.
– C’est pour cela que toute ma vie j’aimerai Mlle Gervaise, répondit Luc tout en courant. Je serai aussi fidèle à mon amitié pour elle qu’au sentiment que je vous porte, vilain rapporteur.
– Ce qui veut dire que tu me détestes. Eh bien, mon garçon, la chose m’est parfaitement égale, répondit Valentin. Mais, mon doux Jésus ! que tient-il à la main, continua l’apprenti. Ciel ! c’est de la terre glaise !... Et que veux-tu faire de cela à l’église, mauvais garnement ?...
– Allons ! allons ! Valentin, cria Mme Myon qui marchait avec son époux un peu en arrière de sa fille et des apprentis, ne bavarde pas tant, hâte le pas. La messe sonne, et il faut trouver à serrer nos provisions avant d’entrer à l’église. »
Il faisait, ce jour-là, une chaleur excessive. Les alentours du saint lieu étaient encombrés de monde ; et la foule se pressait tellement sous le porche de l’église, que la famille Myon fut contrainte de prendre place auprès du bénitier qui se trouve en face de la chapelle de la sainte Vierge.
Petit Luc ne quittait pas Gervaise ; et les chaises venant à manquer dans l’église, il dut s’asseoir sur celle qui servait de prie- Dieu à la jeune fille, et se tenir debout quand celle-ci s’agenouillait.
La messe commença au milieu d’un recueillement général. Puis, après la lecture de l’Évangile, le prêtre officiant s’assit, et dom Grappin, le savant supérieur des Bénédictins, monta en chaire. C’était une bonne fortune pour l’auditoire ; dom Grappin avait une belle voix, beaucoup d’érudition et l’élocution facile.... Mais Gervaise n’avait point atteint l’âge où l’éloquence sacrée tient l’esprit en suspens et le cœur en émoi. La vie monotone, simple, modeste et laborieuse qu’elle menait chez ses parents, ne la prédisposait pas non plus à se montrer sensible aux beautés des mouvements oratoires ; son âme candide avait peu réfléchi jusque-là, et son innocence, en ne prévoyant pas le danger, la laissait indifférente dans les précautions qu’on lui signalait comme nécessaires pour éviter un mal qu’elle ne connaissait pas.... J’ai déjà dit que la chaleur était accablante ce jour-là. D’une autre part, les parfums divers qui s’exhalaient dans l’église portant le cerveau à la somnolence, Germaine s’endormit.... Il paraît, du reste, que c’était assez son habitude de dormir au sermon ; car petit Luc paraissait, depuis quelques instants, guetter de l’œil le moment où la brune tête de la jeune fille s’inclinerait sur son sein pour sortir de sa poche la pelote de terre glaise qu’il y avait enfoncée après l’apostrophe que la vue de celle-ci avait provoquée de la part de son compagnon Valentin.
Gervaise endormie, et les voisins du petit Luc étant plus ou moins attentifs à la parole du prélat qui occupait la chaire sacrée, l’enfant, après s’être assuré qu’il n’était point surveillé, tourna les yeux du côté de la statue de la sainte Vierge, et, ses doigts obéissant à la direction de ses yeux, il se mit à pétrir l’argile.... De temps en temps il jetait un regard autour de lui, il trempait furtivement la main dans le bénitier, l’en retirait avec précaution, et souriait d’aise chaque fois qu’à la suite de ce manège la pâte, qu’il maniait avec délicatesse, s’imbibait d’eau et s’étanchait sans pour cela sécher trop vite. L’ardeur qu’il mettait à son travail lui perlait son front de sueur, et finit par l’absorber si complètement qu’il ne s’aperçut pas que le sermon était terminé. Cependant, les chantres entonnaient de toute la force de leurs poumons le Credo. Gervaise achevait de secouer sa torpeur, et l’œil inquisiteur de M. Myon, fixé sur petit Luc, cherchait vainement à se rendre compte de l’occupation présente de son apprenti.
Petit Luc, dont on n’apercevait que le dos en voûte, releva enfin la tête. La terrible expression de menace qu’il lut en cet instant sur le visage courroucé de son maître le fit trembler de tous ses membres ; il craignit que celui-ci ne l’obligeât à montrer ce qu’il pétrissait sous ses doigts. Et, afin d’éviter ce malheur, il fit volte-face à la chaise de Gervaise, et se blottit derrière le bénitier ; puis, taudis que les fidèles, pieusement agenouillés, s’effaçaient dans leur humilité à l’instant où les chantres prononcent Et homo factus est, petit Luc se releva subitement de la place qu’il avait prise et trempa dans le bénitier l’objet d’argile qu’il venait de confectionner avec tant de joie et d’ardeur. Ceci fait, il mit cet objet dans sa poche et vint tranquillement se remettre sur la chaise de Gervaise, qu’il ne quitta plus tant que dura la messe.
Le reste de la journée se passa pour lui sans encombre. La famille Myon s’installa pour dîner tout proche une fontaine où petit Luc, en compagnie de Gervaise, put faire une ample moisson de fleurs de toutes sortes. On ne rentra que fort tard à Besançon. Petit Luc, qui avait fait de son chapeau une corbeille, demanda, en rentrant, à Mme Myon un vase pour y faire tremper ses narcisses. On s’étonna. Gervaise avait cru que les fleurs étaient pour elle, et ledit ingénument à son petit protégé ; mais celui-ci fit la sourde oreille, et se contenta d’échanger un signe d’intelligence avec Mme Myon et Valentin qui, contre son habitude, ne trouva rien à redire dans les airs mystérieux de petit Luc.
La fête de Gervaise.
Ce n’était pas sans avoir un motif plausible que petit Luc avait fait la réserve de son bouquet : il comptait l’offrir à Gervaise le jour de sa fête, qui se célèbre le 19 juin, quatre jours après la Saint-Fergeux. Afin de solenniser cette époque, M. Myon invitait grande compagnie, d’abord les quatre ouvriers qui, en surplus de Luc et de Valentin, travaillaient chez lui en attendant leur maîtrise, puis tous ses voisins.... On était dans l’habitude, pour cette occasion, de dresser la table sous le portique, que Valentin tendait de toile et ornait de guirlandes de pins ou de buis. Gervaise se parait de ses plus beaux atours, et Mme Myon faisait assaut de talents culinaires avec une femme à la journée qu’elle prenait ce jour-là pour l’aider dans ses apprêts de cuisine. L’anniversaire du 19 juin 1742 s’annonçait chez le menuisier Myon sous les plus heureux auspices. Le temps était superbe ; aucune provision n’avait manqué. Gervaise étrennait un habit neuf. Mme Myon s’était surpassée dans la confection des tartes aux cerises. Enfin, petit Luc n’avait pas mérité une seule fois d’être réprimandé par maître Myon durant cette belle matinée qui devait précéder le festin annuel de la Saint-Gervais.
Vers deux heures de l’après-midi, chacun des convives prit place autour du banquet. La société avait bon appétit ; les mets étaient succulents, et je vous donne à penser si l’on fit bonne chère ! Durant une heure au moins, on ne s’occupa qu’à manger. Petit Luc seul ne touchait à rien ; il se levait, s’asseyait, allait du portique à la maison et de la cuisine à la table sans pouvoir rester en place plus de cinq minutes. La mère Myon riait en observant son manège.
« Goûte donc à ce rôti, petit Luc, lui disait-elle ; tu ne manges pas ; serais-tu malade, ou bien ne trouves-tu donc rien de bon sur la table ?....
– Oh ! par exemple ! madame, s’écriait l’enfant. Trouver rien de bon ! je serais bien difficile. Tout ce que vous avez servi est excellent ; mais je ne puis pas absolument manger. La joie m’étouffe ; je voudrais déjà être au dessert !...
– Prends patience, il viendra à son tour, répondait Mme Myon en clignant de l’œil ; en attendant, assieds-toi, et fais honneur à mon dîner, ou je me fâche. »
Petit Luc essayait d’obéir, mais c’était en vain qu’on lui mettait les meilleures choses sur son assiette, elles y restaient sans qu’il y touchât.
L’instant du dessert arriva enfin ; la nappe blanche se couvrit de gâteaux, de fruits et de confitures. Puis, Valentin vint placer devant Gervaise un énorme biscuit surmonté d’un bouquet... « Bonne fête à Mlle Gervaise ! » s’écriaient alors les convives en se levant de table pour embrasser la jeune fille. Celle-ci, rouge de honte et de bonheur, se prêta avec modestie à toutes les accolades, et chercha des yeux petit Luc, parmi la foule qui se pressait autour d’elle. L’enfant se tenait timidement à distance ; il portait avec précaution un objet qu’il cherchait à dérober à tous les regards, voulant sans doute que Gervaise en eût la primeur. Lorsqu’enfin il vit celle-ci à peu près libre, il s’approcha tout tremblant et posa devant elle une statuette de la sainte Vierge, haute de quelques centimètres. Cette statuette, pétrie en terre glaise, était appuyée sur un socle en bois sculpté, figurant une guirlande de myosotis. « À mon tour, Mlle Gervaise, dit-il d’un accent ému, à mon tour, je vous souhaite une bonne fête !... » Gervaise, attendrie, attira l’enfant sur son sein. « Cher, cher petit Luc ! » Voilà tout ce qu’elle put dire pour le remercier. Quant à celui-ci, l’orgueil, le bonheur le suffoquant, il fondit en larmes.... On pleure de joie comme de douleur.
La petite vierge passa ensuite de mains en mains. « Voyons ce chef-d’œuvre, s’écria maître Myon. J’ai droit d’y toucher, vu qu’il m’a valu la casse de plus d’un bon outil....
« Jésus, Maria ! s’écria-t-il en examinant de près la statuette ; Jésus, Maria ! Et c’est vraiment toi, petit Luc, qui as sculpté ce socle et modelé cette vierge ?
– Oui, c’est moi, dit l’enfant en relevant fièrement la tête, c’est moi, maître Myon. Oh ! que je suis heureux d’avoir fait plaisir à Mlle Gervaise, ajouta-t-il en se jetant de nouveau dans les bras de celle-ci.
– Eh bien, mon enfant, repartit le maître, Valentin avait raison de prédire que tu ne ferais pas un menuisier. Le rabot ne sied pas à la main d’un artiste ; et tu seras un grand artiste, petit Luc. »
Puis maître Myon se leva et vint embrasser petit Luc. Gervaise proposa sa santé. Il fut le véritable héros de la fête.
Quelques jours plus tard, petit Luc vint, les larmes aux yeux, dire adieu à Gervaise. Il entrait, pour suivre sa vocation, comme élève chez un sculpteur en bois. La jeune fille et le petit garçon se firent de tendres adieux. La première regrettait de quitter son aimable petit protégé ; quant à petit Luc, il faut bien l’avouer, l’amour de l’art occupait déjà la première place dans son cœur. Néanmoins, ce ne fut pas sans chagrin qu’il se sépara de Gervaise, et, durant sa longue et glorieuse carrière, il n’oublia jamais le rayon de bonheur que l’affection de la jeune fille avait jeté sur sa pauvre et malheureuse enfance.
Quelques années plus tard, petit Luc, devenu grand et déjà habile dans l’art de sculpteur sur bois, s’en fut à Dôle, où il entra chez Attiret, qui n’avait que quelques années de plus que lui, et dont la réputation était déjà faite. Enfin, et toujours en suivant sa vocation, il parvint à se procurer le moyen de se rendre à Rome, et profita, pour cela faire, d’une galère du Pape qui partait pour Civitta-Vecchia.
Arrivé à Rome, il y partagea son temps entre la sculpture d’ornement, qui le faisait vivre, et ses études à l’Académie, dont il espérait le talent et la gloire.... Sa persévérance fut couronnée du plus grand succès. Le 8 septembre 1758, Luc-François Breton (petit Luc, l’apprenti menuisier) remportait le premier prix de sculpture de l’Académie ; il était grand prix de Rome.... Ce succès intéressa en sa faveur le directeur de l’école française, qui le fit admettre pensionnaire de cet établissement. Dès lors, Luc Breton, déchargé des soucis de la vie matérielle, se livra tout entier à l’art.
Il revint à Besançon, en 1774, remplir les fonctions de professeur de sculpture à l’Académie, qui venait d’être fondée par les soins de M. de Lacoré, intendant de Bourgogne.
Luc Breton est mort en 1800.
L’église Saint-Pierre de Besançon conserve un groupe admirable dû au ciseau de cet habile artiste. Ce groupe en pierre de Tonnerre représente la Vierge assise tenant le Christ mort sur ses genoux. Il n’est pas le seul chef-d’œuvre dont Luc Breton ait doté la ville qui l’a vu naître et qu’il a illustrée.
Aymé CÉCYL, Noble et martyr, 1878.