Le lac dans les bois
À MON AMI J. A. POISSON.
Je veux faire à ton bord un saint pèlerinage,
Revoir tous tes buissons si chers à mon jeune âge,
Dormir encore au bruit de tes roseaux chanteurs,
Et causer d’avenir avec tes flots menteurs.
HÉGÉSIPPE MOREAU.
Salut à toi, beau lac dont la vague indolente
Caresse le velours de la plage ondulante !
Salut, vieille forêt ! salut, rocs sourcilleux
Qui sur les eaux dressez vos fronts audacieux !
Avant que des bouleaux la feuille soit fanée,
Je suis encor venu vous revoir cette année,
Car toujours votre aspect réveille, dans mon cœur,
D’un lointain souvenir le fantôme enchanteur,
Rappelle à ma pensée un jour de mon enfance
Beau comme le soleil, doux comme l’espérance !
J’avais treize ans ; Alfred en comptait deux fois sept.
Nous étions arrivés au mois bleu de Juillet,
À ce temps adoré qu’on nomme les vacances,
Où, pour faire oublier ses tristes jours d’absences.
Le ciel à l’écolier prodigue ses faveurs.
L’arbre jette ses fruits, l’herbe donne ses fleurs.
Longtemps Alfred et moi, sur les bancs du collège
Où l’ennui nous faisait, d’une main sacrilège,
Graver mille croquis, peindre mille desseins
Sur nos tables de bois, dans nos livres latins,
Nous avions caressé dans nos cœurs le doux rêve
De venir, mon beau lac, fouler ta large grève,
Nous bercer sur tes eaux aux replis lumineux,
De ton rivage ouïr les bruits harmonieux,
Lancer à tes oiseaux nos flèches aiguisées.
Que de fois, dans le cours des vacances passées,
Nous avions, en secret, fait nos préparatifs !
Mais toujours étaient morts nos rêves trop hâtifs,
Car nos mères brisaient notre mâle courage,
En nous énumérant les dangers du voyage ;
Et, pour faire ajourner ce projet périlleux,
L’aïeul d’Alfred nous fit maints mensonges joyeux.
Un jour que nous lisions, sous la feuillée ombreuse,
De Crusoé perdu la vie aventureuse,
La grille du jardin tout à coup s’entr’ouvrit,
Et, couvert de haillons, un vieillard décrépit
S’avança droit à nous... Tous deux nous reconnûmes
Le vieux pêcheur du lac, à son bonnet de plumes,
À sa sacoche énorme, à ses longs cheveux blancs
Ainsi que les flocons de la neige croulants.
– « Mes enfants, nous dit-il, dilatant sa prunelle,
« Je viens vous annoncer une bonne nouvelle :
« Vous allez avec moi venir coucher au lac.
« Préparez votre ligne et votre havresac,
« De tartines gonflez le panier à tout mettre...
« Vos mères, en tremblant, viennent de le permettre ! »
On m’aurait apporté les trésors du Pérou
Qu’en apprenant cela j’aurais été moins fou ;
Et, déchirant son livre, éperdu, pâmé d’aise,
Notre Alfred entonna soudain La Marseillaise.
Comme deux moucherons se disputant du miel,
Nous volâmes bientôt sous le toit paternel
Où nos mères déjà, pour le prochain voyage,
Entassaient dans nos sacs le pain et le fromage.
Les adieux furent longs et les avis grondants.
– Prenez garde, bon vieux, à ces deux imprudents,
Disaient sur tous les tons, à chaque instant nos mères,
Essuyant de la main des pleurs à leurs paupières,
Et, nous passant chacune un médaillon au cou,
Que nous avions un jour gagné je ne sais où :
– « Enfants, écoutez-nous, comportez-vous en frères,
« N’oubliez pas, ce soir, de dire vos prières....
« Respectez les conseils du pêcheur généreux...
« Surtout ne touchez point à l’arme meurtrière ;
« Ne vous risquez pas seuls sur le lac dangereux....
« N’allez pas attaquer la bête carnassière. »
Et, le front empourpré des baisers du départ,
Nous suivîmes tous deux les pas du bon vieillard,
Un bâton à la main, le chapeau sur l’oreille,
Au passage narguant les amis qui, la veille,
S’ébattaient avec nous dans le jardin en fleur,
Maintenant tout jaloux de voir notre bonheur.
Le soleil était chaud, la brise parfumée.
L’oiseau, tourné vers Dieu, chantait dans la ramée.
Mirant son ombre aux flots, à l’émail du gazon,
La nuée à l’azur mêlait son duvet blond ;
Et les ruisseaux, suivant leurs sinueuses pentes,
Émerveillaient les prés, de leurs strophes ronflantes ;
Et les moineaux pillards, couraient dans les sillons.
Et les mouches volaient en robes de rayons.
Des coteaux, des vallons, sous le souffle des brises,
Montait comme un concert de rumeurs indécises.
On entendait au loin les joyeuses chansons,
Les doux ricanements des robustes garçons,
Des enfants enjoués, des brunes jeunes filles,
Se reposant assis sous les fraîches charmilles.
Et nous marchions gaiement derrière le pêcheur,
Et, pris d’enthousiasme et d’une folle ardeur,
C’était à qui des deux porterait sa sacoche.
Et nous riions de voir l’ombre de sa galoche,
Et, nous ressouvenant de nos chants d’écoliers,
Nous chantions, éveillant les échos des halliers,
Et, d’instant en instant, nous retournions la tête,
Pour voir dans le lointain se dessiner la faite
Du logis paternel que le soleil dorait.
Nous touchâmes bientôt le bord de la forêt.
Sous les bois épais tout était parfums et joie.
Mille bruits, s’élevaient du feuillage qui ploie
Comme d’immenses dais sur nos têtes ouverts,
Les arbres en chantant berçaient leurs rameaux verts,
À notre aspect, volaient les grives, les linottes,
Égrenant dans l’éther leurs chapelets de notes.
Et les vifs écureuils, dans les arbres feuillus,
Se querellaient jetant leurs petits cris aigus.
Et le vent nous soufflait les senteurs les plus douces,
Et nos pieds s’enfonçaient dans le satin des mousses
Et pour nous abréger du chemin la longueur,
Le pêcheur, remuant la cendre de son cœur,
Nous faisait des récits merveilleux, fantastiques.
– « Ici, nous disait-il, sous ces pins rachitiques,
« Dans une trappe en bois j’ai pris un ours géant.
« Là-bas, près de ce roc, dans un filet coulant
« J’avais, un jour, surpris un orignal énorme.
« J’ajustai mon mousquet, caché derrière un orme.
« Je tremblais malgré moi...... Bref, l’arme partit mal,
« Et mes balles, au lieu d’abattre l’animal,
« Coupèrent le lacet...... J’eus un frisson de glace......
« Prompt comme l’ouragan, le cerf fendit l’espace. »
Déjà depuis longtemps nous marchions tous les trois
À travers les taillis, sous l’arceau des grands bois,
Et malgré notre ardeur, malgré notre allégresse,
Nous nous sentions un peu gagnés par la paresse.
Sur l’avis du pêcheur, près du tronc renversé
D’un hêtre rabougri par l’orage cassé,
Déposant nos paquets, tous trois nous nous assîmes
Prêtant l’oreille au vent, des bois, ployant les cimes.
Nous restâmes assis durant quelques instants
À l’ombre des sapins aux panaches flottants.
Et, comme nous allions reprendre notre marche,
Tout près, dans un buisson courbé comme une arche,
Le pêcheur nous montra du doigt un nid d’oiseau
Que le vent balançait, comme un frêle berceau.
Sans prononcer un mot, retenant notre haleine,
Nous fûmes près du nid où, recouverts de laine,
Dormaient, pauvres amours, trois petits frais éclos.
Alfred allait saisir le nid des passereaux,
Quand, vivement ému, le vieux prit la parole :
– « N’arrachez pas, ami, de votre main frivole.
« Ces tendres oisillons à leur nid de duvet,
« Car leur mère, au retour, de désespoir mourrait.
« Réfléchissez, songez à la douleur amère
« Qui briserait le cœur de votre bonne mère,
« Si vous ne deviez plus au logis revenir. »
La leçon était sage. Alors, au souvenir
De nos mères que nous avions si loin laissées,
Nous sentîmes tous deux dans nos âmes blessées
S’enfoncer lentement comme un fer douloureux,
Nous sentîmes germer des larmes dans nos yeux ;
Et, laissant là le nid, avec regret, sans doute,
Tout rêveurs, de nouveau nous nous mîmes en route.
Depuis que nous étions sous les arbres ombreux,
Nous avions bien souvent questionné le vieux.
– Sommes-nous encor loin du grand lac, demandais-je,
Étouffant un soupçon, redoutant presque un piège.
– Arrivons-nous, disait mon jeune compagnon !
Et toujours le pêcheur, riant, répondait : Non !
Et nous marchions encor, tirant un peu de l’aile,
Le vieux manquant de force, et nous manquant de zèle.
Tout à coup, comme nous allions faire un arrêt,
Une immense lueur glissa dans la forêt,
Puis, ouvrant brusquement l’orbe de son rivage,
Le lac nous apparut dans sa grandeur sauvage.
Nous poussâmes ensemble un grand cri que l’écho
Répéta mille fois dans un long tremolo.
Nous sentîmes alors renaître notre force.
Quelques instants après, dans son canot d’écorce,
Le pêcheur nous guidait sur le lac enchanté
Que depuis si longtemps il nous avait vanté.
De ses derniers rayons, noyant le front des mornes,
Le soleil se mourait à l’horizon sans bornes,
Et, versant ses lueurs sur le flot qui s’endort,
La lune à l’orient montrait sa corne d’or.
Pas un souffle d’air ne ridait la surface
Du lac, à ce moment, uni comme une glace.
Et les bouleaux, penchés en verdoyants arceaux,
Miraient leurs cônes verts dans le miroir des eaux.
Et des troupes d’oiseaux voltigeaient sur les ondes,
Et, par-dessus les monts et les gorges profondes
Où l’ombre déroulait déjà son manteau noir,
Montaient les sons lointains de l’angelus du soir.
Et la barque volait sur le flot bleu qui fume,
Découpant derrière elle un long ruban d’écume.
Et le pêcheur chantait de vieux refrains d’amour.
La nuit avait ouvert ses ailes de vautour,
Quand notre esquif toucha le sable du rivage
Où venait s’achever notre pèlerinage.
Débarquant nos paquets, nous prîmes un sentier
Serpentant sous les bois, mais au vieux familier.
Bientôt nous atteignions une hutte grossière
Qui s’élève au milieu d’une vaste clairière.
Nous entrâmes. Le vieux, tourmentant son briquet,
Alluma sur la cendre un petit feu coquet
Dont la flamme dora le toit de la cabane
D’où monta la fumée, ouate diaphane,
Puis, souriant, ouvrant nos sacs et nos paquets,
À nos yeux éblouis étala tous nos mets.
Le repas fut joyeux et l’appétit vorace.
Sur un lit de rameaux, bientôt nous prîmes place.
Et l’œil sur les charbons du feu qui va mourir,
Nous causâmes longtemps avant que de dormir,
Et, pour faire trouver notre couche moins dure,
En veine le pêcheur narra mainte aventure.
Le lendemain matin, quand l’oiseau matineux
Modula sous les bois ses chants mélodieux,
Quand le merle perla ses roulades de flûte,
Sans éveiller le vieux, nous quittâmes la hutte,
Et, comme des marins se moquant du rescif,
Sur les vagues du lac nous lançâmes l’esquif.
Le soleil se levait, et sur l’onde irisée
Déversait par torrents sa lumière rosée.
Des nuages dorés erraient à l’horizon.
Cent bruits harmonieux chantaient à l’unisson ;
La brise en gazouillant caressait le feuillage.
Enivrés des senteurs qui montent de la plage,
Nous ramions en chantant, et, rasant les flots bleus,
Le canot bondissait comme un coursier fougueux.
Nous allions retourner et regagner la grève......
Soudain dans l’air un vent impétueux s’élève,
Et, soulevant ses flots, comme une onde qui bout,
Le lac couche l’esquif comme un frêle bambou.
Alfred, mort de frayeur, sur lui-même s’affaisse.
Au même instant, je pousse un long cri de détresse.
En un clin d’œil le vieux sur la plage apparaît.
Par moments le canot à ses yeux disparaît.
Affolé de terreur, il court sur le rivage,
Il hurle comme fait une bête sauvage,
S’arrête, jette l’œil sur le lac en courroux......
Tout à coup sur le sable il se jette à genoux.
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Sans doute que son ange, à cet instant de fièvre,
Comme un parfum divin, recueillit sur sa lèvre
Son ardente prière et la porta vers Dieu,
Car, un moment après, sur le flot calme et bleu,
Éperdus de plaisir, nous abordions la plage.
Ainsi tragiquement finit notre voyage.
À la chute du jour, les pieds endoloris,
Les habits en lambeaux, nous étions au logis,
Nous nous jetions au cou de nos mères émues,
Pour nous tendre les bras, sur le seuil accourues.
Ô mon lac, bien des jours depuis ce jour éteint,
Se sont évanouis dans le passé lointain.
Le vieux est mort, le vieux a quitté la patrie.
Moi j’ai continué de marcher dans la vie,
En cherchant le bonheur, sans le trouver jamais.
Souvent j’ai caressé les plus riants projets,
De mille illusions j’ai bercé ma pauvre âme,
Je me suis enivré de l’amour d’une femme,
Mais toujours, quand j’allais atteindre le bonheur,
L’inexorable sort, dans sa sombre fureur,
Brisait en un instant mes illusions roses,
Et changeait mes plaisirs en désespoirs moroses.
Ô mon lac ! le jour où, le cœur plein d’innocence,
Je déroulais ma voile au vent de l’espérance,
Pourquoi ne pas m’avoir englouti dans tes eaux ?
Tu m’aurais épargné bien des pleurs, bien des maux ;
Mais, puisque tu n’as pas voulu m’ôter la vie,
Accorde-moi, du moins, la faveur que j’envie :
Lorsque je serai mort, quand des amis en deuil
Auront sous le gazon descendu mon cercueil,
Toi, déchaîne tes flots, hurle comme l’orage,
Mêle ton glas aux glas des cloches du village,
Chante, durant la nuit, un Requiem géant,
Alors dans mon tombeau, moi je serai content !
W. CHAPMAN.
Paru dans Le Foyer domestique en septembre 1876.