Alaric

 

 

À ces hordes sans toits, généreux mais farouche,

Alaric a de l’œil montré Rome qu’il touche ;

À l’aspect de ce roc où Jupiter surgit,

De joie et de fureur cette foule rugit :

Les ailes d’un vautour tué sur le Caucase

Semblent fendre encor l’air au haut de son pétase,

Et comme le premier il marche devant tous ;

On dirait d’un oiseau qui précède des loups.

Au bout de chaînons d’or pend son lourd cimeterre

Qui sonne le trépas en traînant sur la terre :

Fait des os d’un géant, un arc bat sur son dos

Que de marte et d’ourson bariolent des peaux.

Parfois sur un cheval noir à demi sauvage

Il fend les bleus torrents, il franchit un rivage.

Le croirez-vous, chrétiens, fils du siècle suivant !

D’une fureur, d’un cri, d’une tache de sang,

Ces fiers violateurs de la cendre des Gracques

Craignirent de souiller le beau soleil de Pâques :

Par une légion surpris au Saint des Saints,

Immobiles, au fer ils présentent leurs seins.

Loin de verser un sang qu’ils brûlent de répandre,

Nul en ce divin jour n’eût osé se défendre :

Anges, vous leur deviez la palme de martyr.

 

Honneur aux Gètes, honte aux chrétiens à venir !

On n’avait point encore ouï dans une ville

De cloche qui sonnât des vêpres de Sicile,

Ni le glas matinal d’un saint Barthélemi

Qui tintât le trépas sur un peuple endormi ;

On n’avait point encor vu de sa lèvre impie

Un pape meurtrier souiller la blanche hostie,

Et des moines bourreaux la sacrilège main

Au sang du Rédempteur mêler le sang humain !

Temps heureux ! où du fond des saintes thébaïdes,

Transformant ces cœurs durs en des agneaux timides,

Ton église, ô Seigneur, aussi simple que toi,

Toute jeune d’amour pour ta divine loi,

Pour toi pleurant, souffrant, de te plaire jalouse,

Marchait à tes côtés chaste et fidèle épouse,

Sans profane ornement en simple habit de lin,

D’épines couronnée et ta croix sur le sein !

Que des martyrs d’alors étaient brillants les trônes,

Que leur palme était verte et fraîches leurs couronnes !

Mais de la voix du Christ l’écho durait encor,

Mais son front rayonnant aux cimes du Thabor

Sur terre avait laissé son divin crépuscule !

Ordonnateur des temps, Esprit des jours, recule

Vers ces siècles nouveaux le vieux siècle où je vis,

Et j’irai sur Sâron chercher parmi les lis

Le lis dont Salomon dans sa toute-puissance

Eût envié la robe et la magnificence !

J’irai baiser, Seigneur, l’empreinte de tes pas ;

J’irai voir, près du lac où tu tendais tes bras,

L’anneau qui retenait ta nacelle sacrée,

Et m’asseoir sur la roche et la grève dorée

Où l’apôtre sécha ses rets miraculeux :

J’irai respirer l’air plein du nard précieux

Dont on lava tes pieds, ô Rédempteur du monde,

Et qu’essuya Marie avec sa tresse blonde ;

Belle Sion, j’irai dans la maison de Dieu

Par un hymne éveiller les échos du saint lieu ;

Ô Bethléem, j’irai toucher tes divins langes,

M’asseoir au même endroit où s’asseyaient les anges,

Et retrouver le soir, dans ton doux firmament,

L’étoile qui guida les mages d’Orient.

 

 

 

DENNE-BARON.

 

Paru dans les Annales romantiques en 1836.

 

 

 

 

 

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