La légende de la birette

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

le docteur DESCHAMPS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

– Alors, toi, mon petit, tu ne crois pas aux birettes ? me dit mon vieil ami Pointard, le garde de la Croslaie. Te voilà comme les autres. Tu ne crois qu’aux histoires imprimées sur des livres. Tu sais pourtant bien que je ne suis pas un menteur ; et si je te dis que j’ai vu des birettes, c’est que j’en ai vu. Je n’en ai jamais entendu, par exemple. Jamais ça cause, jamais ça crie, jamais ça ne dit rien.

– Puisque tu les as si bien vues, mon vieux Pointard, raconte-moi donc un peu ce que c’est que les birettes.

– Tu le sais aussi bien que moi, s’indigna Pointard. Tout le monde le sait. Qu’est-ce qui ne sait pas cela ?... Une birette, mon petit, c’est un homme, ou une femme, qui s’est donné au diable. Ce n’est pas le Sabbat. Le Sabbat, c’est autre chose : il y a des chats, il y a des boucs, il y a des lumières, il y a la lune, des tas de sorciers, des coups de grêles dans les branches, tout le tremblement, toute la noce, quoi ! Pour la birette, il n’y a pas de bruit. On est deux, le diable... et puis l’autre... Tu t’en vas, à minuit, au croisement des quatre chemins de Bréviande, où il n’y a pas de croix. Le diable est là. Tu fais ton pacte et tes serments ; c’est lui qui pose les questions, tu n’as qu’à répondre. En échange, lui, Belzébuth, te donne une peau de loup, ou de sanglier, à choisir, l’une vaut l’autre. Sitôt affublé de son cadeau, mon petit, fini, le diable, disparu ! Tu ne le reverras plus jamais pendant ta vie. Je te répète que ça n’est plus du tout le Sabbat. Il y en a qui parlent de ces choses-là sans savoir ; ils mêlent tout. Dans le Sabbat, tu peux voir le diable tant que tu veux, chaque fois que ça te fait plaisir. Tu l’appelles, il arrive. Mais si tu cours la birette, tu peux crier, l’appeler, il ne viendra pas. Tu l’as vu un coup, c’est tout. Je crois que j’ai perdu le fil... Je ne me rappelle plus où j’en étais, de mon histoire.

– Tu en étais, mon ami Pointard, au cadeau du diable.

– Ah ! oui ! c’est vrai ; j’y suis. Faut pas croire, mon petit, que tu te couvres de cette peau comme d’un manteau ou d’une limousine. La peau t’enveloppe complètement, la tête, les bras, les jambes, comme elle enveloppe un animal ; et, entrée là-dedans, la birette peut faire des trente kilomètres à l’heure, sans laisser de traces sur la terre.

– Tu ne sais peut-être pas que c’est héréditaire, ce métier-là. Quand le père meurt, c’est l’aîné des enfants qui hérite, garçon ou fille. Après celui-là, l’autre, et ainsi de suite, malgré eux. La peau les prend et les mène, aille ! cours la birette, mon vieux ; tant pis si cela te déplaît.

Et puis, ce qu’il y a de plus fort, mon petit, c’est que, quand le coureur de birette se met en route, personne ne s’en aperçoit dans la maison, ni la femme, ni les enfants, ni les domestiques. Quand il rentre, c’est la même chose, ni vu ni connu, je t’embrouille. C’est le plus brave homme du monde. Tu aurais beau fouiller de la cave au grenier, et dans tous les coins, introuvable, la peau, disparue.

– Mais, mon vieux Pointard, toi qui as vu tant de birettes, tu n’as donc jamais pu en prendre une, ou l’abattre d’un coup de fusil, comme un renard ou un sanglier ?

– Les prendre ? les tuer ?.... ni moi, ni d’autres, ni personne. Ça vous glisse dans les mains, comme une anguille. J’en ai fusillé deux avec des balles bénites, à bout portant. Je suis sûr de les avoir traversées. Mais, va te faire fiche ! Jamais ça ne reste au coup, ce gibier-là. Le diable les charrie toujours, tu entends bien, toujours, jusque dans leur lit, et elles meurent là, sans un cri, sans une plainte, sans une goutte de sang sur le corps, d’une maladie que le médecin ne connaît pas, dans la nuit du onzième jour après la balle bénite, à minuit.

 

 

Docteur DESCHAMPS.

 

Paru dans Les Annales politiques

et littéraires en 1908.

 

 

 

 

 

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