La captive de Chlother

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Alfred DES ESSARTS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I

 

 

LA BATAILLE

 

 

Le soleil s’était levé radieux sur les champs de la Thuringe.

Dans une vaste plaine, bornée d’un côté par les eaux de l’Unstrudt, de l’autre par une forêt sombre et presque impénétrable, deux armées de même origine et parlant le même idiome étaient en présence. Ici, les Ripuaires, les Saliens, les Alamans et les Franks d’outre-Rhin, conduits par Chlother Ier, roi de Soissons, le fils du grand Chlodowig, et son frère Téoderik, roi d’Austrasie ; là, les Thuringiens, ayant à leur tête Hermenefrid, ce farouche ambitieux qui, une année auparavant, avec le secours des Austrasiens, qu’il avait trompés, s’était défait de ses frères Gunter et Baderick.

Les rois franks avaient promis à leurs troupes les riches dépouilles de la Thuringe, sur laquelle ils voulaient fonder à jamais leur domination. Dans les deux camps une égale ardeur animait les esprits. Les lèques agitaient la francisque redoutable, cette hache à double tranchant ; la framée, dont le fer fraîchement aiguisé étincelait d’un feu sinistre ; la calaie, massue dont chaque coup était mortel. Les arcs allaient recevoir la flèche rapide, les longues épées étaient tirées du fourreau, et l’angon ou javelot à crochets était déjà brandi par des mains vigoureuses. Les soldats, conduits par leurs ducs et leurs comtes, faisaient retentir le belliqueux bardit en langue teutonique, auquel les chevaux, impatients de sortir de leur repos, répondaient par des hennissements.

Le signal est donné, une clameur immense ébranle l’air ; la lutte s’engage.

Durant trois heures, une effroyable mêlée unit dans une étreinte de mort ces milliers d’hommes qui étaient venus, les uns conquérir un territoire, les autres défendre leur patrie. Les Franks tombent dans de larges fosses recouvertes de gazon que les Thuringiens ont creusées d’avance ; mais ils reconnaissent le piège, se rallient, et par un détour reviennent à la charge. Les cadavres jonchent la terre et sont foulés aux pieds ; les rangs se brisent, se reforment sans cesse ; la force écrase la faiblesse, mais elle-même succombe sous des coups heureux. Pas de trêve, de pitié ; chacun frappe devant soi, nul ne demande quartier : il faut vaincre ou périr ; le sol est inondé du sang versé à flots.

Enfin un grand cri de détresse est jeté par les guerriers de la Thuringe ; à cette clameur suprême succède la fuite désordonnée. Les corps des Thuringiens obstruent le lit de l’Unstrudt et forment un pont sur lequel passent les vainqueurs.

Immédiatement après la victoire, les parts furent faites. Le sort adjugea à Téoderik la souveraineté du pays ; à Chlother le butin, qui était considérable. Le roi de Soissons, encore tout haletant du combat, venait de rentrer sous sa tente, où il buvait largement à sa victoire le vin de Gaule et l’hydromel du Nord. On faisait passer sous ses yeux satisfaits les manteaux, les armes de prix, les vases d’or, les coffres remplis d’argent, sans compter les captifs destinés à l’esclavage, et qu’on emmenait comme des troupeaux après les avoir garrottés.

Un leude parut et dit :

« Sérénissime seigneur, les deux enfants de Berther sollicitent la faveur d’être introduits près de vous.

– C’est inutile, s’écria vivement Téoderik, ils sont condamnés ! Ce sont des wargi 1, on ne doit pas les entendre. »

Chlother dirigea vers lui un sourire moqueur.

« Illustre frère, dit-il, n’êtes-vous pas content de notre œuvre d’aujourd’hui ? Trouvez-vous qu’il y manque quelque chose ? La Thuringe n’est-elle pas assez large pour que vous puissiez vous y tailler un royaume ?... Laissez-moi donc voir ces pauvres petits. N’oublions pas que nous sommes fils du clément Chlodowig. Qu’on fasse entrer ces enfants. »

Tandis que Téoderik, mécontent, saisissait un prétexte pour s’éloigner, deux créatures charmantes vinrent s’agenouiller humblement aux pieds de Chlother. C’était une jeune fille d’environ douze ans, douée d’une beauté merveilleuse, et un jeune garçon qui n’avait pas encore atteint sa dixième année. Quelque rudes que fussent les Franks, ils ne purent réprimer la pitié dont ils se sentirent saisis à l’aspect de ces êtres malheureux et inoffensifs.

« Grâce ! grâce ! s’écrièrent ensemble ces infortunés.

– Qui êtes-vous ? » demanda Chlother.

La jeune fille prit la parole :

« Seigneur, je m’appelle Radegonde ; voici mon frère Amalafroy. Nous sommes les enfants du roi Berther. Notre père n’est plus, et nous n’avons d’espoir qu’en votre bonté. »

Chlother attacha ses regards sur cette princesse, dont les traits avaient une perfection et un charme surnaturels. Déjà intérieurement il s’ad jugeait dans l’avenir cette proie incomparable. Quant à Amalafroy, à peine avait-il daigné faire attention à lui.

« Enfant, dit-il à Radegonde, rassurez-vous ; notre royale protection ne vous fera pas défaut. Vous trouverez dans notre cour un asile et les honneurs dus à votre naissance. Des maîtres habiles seront chargés d’orner votre esprit de ces sciences qui autrefois plaisaient tant aux Romains. Et peut-être un jour... »

Il n’acheva pas ; mais pour qui connaissait Chlother, le reste de sa pensée n’était pas un secret. Le fougueux souverain, peu scrupuleux sur le nombre de ses épouses, – épouses selon la loi humaine, qui dépendait de sa volonté, mais non selon la loi de l’Église, qui n’a jamais voulu bénir qu’un seul mariage, – destinait déjà Radegonde à l’honneur d’occuper le trône.

La jeune princesse, sans comprendre ce projet, remercia le vainqueur avec l’effusion, la simplicité et l’innocence de son âge. Mais, à la suite de cette entrevue, Téoderik, furieux de la clémence de Chlother, jetait des regards de haine sur Amalafroy, qu’il considérait comme un futur compétiteur.

Voilà sous quels auspices la noble fille de Thuringe fut amenée au pays des Franks.

 

 

 

II

 

 

LA SERVANTE DES PAUVRES

 

 

Lorsque le temps fut arrivé, le maître épousa sa captive, à qui il avait fait donner une éducation complète dans le domaine d’Athie, en Vermandois.

Chlother voulut déployer en cette circonstance, aux yeux de sa cour, tout le luxe dont les Romains avaient laissé la tradition dans les Gaules. Il était entouré de sa maison, composée de douze évêques, d’optimates, de ducs, de comtes, de graphions, de référendaires, de sénéchaux et d’un nombre considérable de rachinbourgs, – c’étaient les hommes libres, – et d’arrimans, – c’étaient les maîtres d’esclaves, qui, sous la dépendance d’un comte, formaient, réunis en certain nombre, une communauté.

Le roi portait un riche manteau qui descendait très bas et se soulevait sur le bras gauche ; deux tuniques distinctes, l’une ornée de broderies d’or et atteignant le genou, l’autre couvrant les pieds. Ses cheveux tressés pendaient en avant, et sa couronne était surmontée de trèfles.

Radegonde était admirable à voir avec son voile ondulant sur les bras, avec sa tunique de soie serrée au milieu du corps par une pièce d’étoffe de couleur éclatante, et son manteau de lin retenu sur la poitrine par une laçure de fils d’argent. Un collier enrichi de pierres et de pierreries courait à double rang autour de son cou, d’une blancheur éblouissante.

Au moment où le cortège sortait de l’église, salué par les acclamations de la foule, une troupe peu nombreuse apparut, venant à l’encontre de cette brillante cour. En tête marchait une femme âgée, dont le visage vénérable offrait encore les traces d’une beauté majestueuse. Son costume était celui des veuves ; un grand voile l’enveloppait, retombant sur la croupe de sa haquenée. Ses serviteurs l’aidèrent à mettre pied à terre. Elle se dirigea lentement vers Radegonde, qui, sans la connaître, attachait sur elle des regards pleins d’admiration, de sympathie, de vénération.

Cependant des voix respectueuses disaient :

« C’est la reine Chlotilde ! »

Et à peine ce nom avait-il été prononcé que les vassaux, pénétrés du souvenir des bienfaits dont l’épouse de Chlodowig avait comblé leurs pères, s’agenouillaient avec empressement, tandis que les leudes eux-mêmes, malgré leur rudesse habituelle, courbaient devant elle leurs fronts de Sicambres.

La reine douairière prit les mains de la jeune fille et la contempla longtemps en silence, d’un air attendri, interrogeant ses traits angéliques, le rayon pur de ses yeux, et devançant les années par la pensée, comme pour se demander quel serait l’avenir de cette plante délicate jetée dans une terre sauvage.

Radegonde voulut s’agenouiller aussi. Mais Chlotilde, la retenant, ouvrit ses bras, où la pieuse fille de Thuringe se précipita tout émue. Alors celle qui avait commandé au pays des Franks dit à la reine du jour :

« Ô ma fille ! sur le bruit de tes vertus j’ai quitté la retraite où je me complais, en l’absence de tout ce que j’ai aimé. Jamais les vivants ne m’eussent revue ; mais toi, je voulais te voir, je voulais m’assurer si l’on ne m’avait pas exagéré ton éloge. Il a suffi d’un instant pour me convaincre de la vérité. Radegonde, je salue l’aurore de ton pouvoir, de ta splendeur ; mais je salue aussi le jour où tu chercheras l’ombre, l’humilité, le calme : car tel est le besoin des âmes timides, qu’effarouche le bruit du monde. Tu ne tarderas peut-être pas à éprouver de quel poids est une couronne, à apprendre que nulle puissance ne garantit de la tempête et de la foudre. J’ai été maîtresse d’un empire : le glorieux Chlodowig entendait volontiers mes conseils ; et cependant je n’ai pu sauver mes petits-fils, immolés dans mes bras ! Il n’y a de véritable grandeur que celle de Dieu. Ainsi parlait ma sainte amie Geneviève, qui aujourd’hui jouit pleinement de la félicité céleste. Et moi, au nom de Geneviève, je te recommande, ô ma fille ! de ne pas t’abandonner à l’ivresse des joies d’une vie périssable. »

Cela dit, Chlotilde embrassa de nouveau Radegonde ; puis elle s’éloigna au milieu des acclamations de la foule.

Il y eut de grandes réjouissances à la cour du roi barbare, où les festins et les danses guerrières succédèrent aux solennités religieuses. Le jeu, avec ses querelles et son faste orgueilleux, retint pendant plusieurs jours les antrustions, les leudes autour des tables de dés, où ils risquaient les dépouilles des nations vaincues. C’était fête partout, et partout on célébrait la magnificence et la générosité du sérénissime Chlother.

Seule la jeune reine semblait étrangère à ce mouvement et à cette joie.

« Ô mes amies ! disait-elle aux femmes pieuses dont elle avait eu soin de s’entourer pendant son long séjour dans la ville d’Athie, ô mes tendres et chères amies, vous qui avez reçu toutes mes confidences, vous qui m’avez vue grandir, vous qui avez entendu mes plaintes, mes murmures, avant que mon caractère trop fier se fût plié à l’idée de la captivité ; vous qui m’avez initiée à la vie chrétienne, et, en me révélant ses consolations, avez si souvent confondu vos larmes avec les miennes, conservez-moi votre tendre souvenir ! Il faut maintenant que je suive le roi frank. Priez pour Radegonde, reine contre sa volonté, reine sur la terre, elle qui se considère comme la dernière des servantes du Ciel ! »

Et, de son côté, Chlother disait, dans la vivacité de sa tendresse :

« Pour ton morgengab 2, ô ma jeune reine ! je te donne toutes les terres du fisc qu’il te plaira de choisir. »

Radegonde accepta la maison royale d’Athie pour la transformer en un véritable hospice, où elle se promettait de remplir l’office d’infirmière.

Ce fut à Soissons qu’elle dut se résigner à vivre, s’efforçant, dès le principe, de se soustraire le plus possible aux pompes de ce monde. Liée à un roi homme sans se séparer du roi Dieu, et en réalité bien plus unie à son Maître éternel qu’à son maître temporel, toutes ses pensées, tous ses vœux, toutes les aspirations de son âme tendre et éprouvée se portaient invinciblement vers la foi et les pratiques pieuses.

L’aumône était pour elle un devoir et une occupation constante : des sommes que son rang faisait nécessairement mettre à sa disposition, elle retirait toujours la dîme des malheureux. Elle allait de monastère en monastère, semant partout ses dons, auxquels les ermites eux-mêmes ne pouvaient se soustraire. Jamais voix suppliante ne retentit en vain à ses oreilles. Plus d’une fois il lui arriva de distribuer ses vêtements, ne souhaitant de se couvrir que de l’humble robe des épouses du Christ, et croyant d’ailleurs que ce qui n’était point donné aux pauvres était perdu.

Dans sa maison des champs, elle avait réuni un certain nombre de femmes indigentes, d’hommes malades : aux uns elle lavait les pieds, des autres elle pansait les plaies ; elle allait jusqu’à préparer elle-même les breuvages et la nourriture destinés à réparer leurs forces. Quant à son propre repas, des fèves ou des lentilles lui suffisaient. Ainsi « cette femme dévouée, reine par sa naissance, reine par son mariage, s’était, dans le palais même où elle était maîtresse, constituée la servante des pauvres ».

Ce n’était pas assez pour Radegonde de leur prodiguer ses soins, elle voulait encore veiller à leurs funérailles et souvent la reine des Franks suivit à pied le cercueil d’une humble serve qu’elle avait ensevelie de ses royales mains.

Était-elle forcée de s’asseoir à la table de son époux, elle cherchait quelque moyen de se lever, de sortir sans attirer l’attention sur elle, pour aller voir comment ses chers pauvres avaient été nourris. La nuit, elle guettait le moment où le poids du sommeil enchaînait les sens du roi : alors elle quittait doucement le lit, se couvrait à la hâte, puis courait à son oratoire s’agenouiller devant Dieu... Et dans sa longue et fervente prière elle ne s’apercevait pas du froid qui engourdissait ses membres ; ou si par hasard elle finissait par le sentir, elle le souffrait avec joie pour le Christ.

« Quelle femme ! s’écriait Chlother avec une humeur au fond mêlée d’estime. Ce n’est pas une reine, c’est une nonne que j’ai épousée ! »

Cependant ce roi violent, qui s’irrite de l’exercice immodéré, selon lui, des vertus, ne résistera point à la voix de cette sainte toutes les fois qu’elle implorera une grâce. Un criminel est-il condamné à subir la peine capitale, Radegonde s’émeut ; elle trouve moyen de faire retarder l’exécution : elle prie, elle met en mouvement les serviteurs les plus fidèles, ceux dont la voix a le plus d’autorité sur le roi, jusqu’à ce qu’enfin Chlother fasse grâce et prononce des paroles de clémence de la voix même qui avait prononcé l’arrêt de mort.

Radegonde se trouvait à Péronne. Après le repas du milieu du jour, elle se promenait dans le jardin, lorsqu’en passant le long d’un bâtiment elle entendit des voix lamentables qui semblaient sortir de terre. Des figures hâves apparurent derrière d’épais barreaux de fer, en même temps que cette supplication retentissait :

« Ô sainte reine ! pour l’amour de Notre-Seigneur, prenez en pitié nos souffrances.

– Quels sont ces malheureux ? demanda Radegonde : des prisonniers, sans doute ?...

– Non, Madame, s’empressa de répondre un scabin 3 qui avait des ordres secrets du roi pour maintenir ces condamnés dans les fers ; ce sont des indigents... Ils sollicitent une aumône.

– S’il en est ainsi, reprit la reine, qu’on ne les laisse manquer de rien. Ce soir, je n’oublierai pas de prier pour eux. »

Le soir vint. La reine était courbée au pied de l’autel : soudain elle entend des pas résonner sur le pavé de la chapelle, et des voix humbles dire avec l’accent de la reconnaissance et du respect :

« Oh ! soyez bénie, Madame ! c’est votre prière qui nous a rendu la liberté !

– Eh quoi ! dit Radegonde se tournant avec émotion vers ces hommes, m’a-t-on trompée ? Étiez-vous réellement des captifs ?...

– Oui, Madame, répondit l’un d’eux, des captifs, des varègues voués d’avance au supplice. Moi, j’ai violé un tombeau... C’est le plus grand de tous les crimes aux yeux de la loi salique : demain je devais être pendu. Mon compagnon a tué un patrice romain ; il n’a pu payer l’amende de deux cents sols d’or. Celui-ci est un esclave qui a osé frapper un tribun militaire : le malhum l’avait condamné à recevoir cent cinquante coups de fouet. Nous étions repentants et résignés. À chaque instant nous attendions la mort. Voilà qu’une lumière éclatante a dissipé les ténèbres de notre cachot ; voilà que les portes, closes par de si lourds verrous, se sont ouvertes d’elles-mêmes. Rien ne s’opposait à notre départ. Nous sommes donc sortis en vous attribuant, Madame, le miracle de notre délivrance.

– N’attribuez aucun miracle à une femme, à une créature pécheresse. Rapportez votre salut à la seule miséricorde de Dieu. Oui, Dieu a daigné étendre sa main sur vous : reconnaissez sa bonté par une vie exemplaire, et ne considérez l’existence qu’il vous a laissée que comme un temps précieux dont vous devez profiter pour réparer vos fautes et désarmer la colère de notre souverain juge. »

Le lendemain, Chlother disait en riant à sa pieuse compagne :

« Vous avez un art merveilleux pour ouvrir nos prisons d’État. Quelles serrures pourrons-nous mettre aux portes, et quels gardes aposter, si vous réussissez à délivrer nos captifs sans qu’on sache par quel moyen ? »

Radegonde rougit extrêmement, comme si elle eût commis une faute, et elle se contenta de répondre :

« C’est Dieu qui a voulu cela ; que sa volonté soit bénie !

– Allons, reprit le roi, je n’insisterai point, car je vous vois rouge de confusion, et je sais que la modeste Radegonde met autant de soin à se dérober aux regards que les autres femmes en mettent à les rechercher. Seulement je dois vous prévenir qu’aujourd’hui même j’attends mes frères Téoderik et Hildebert, et que par conséquent vous devrez, pour leur faire honneur, revêtir des habits royaux.

– Eh quoi ! Seigneur...

– C’est nécessaire ! »

En disant ces mots, Chlother fit comprendre, par l’inflexion de sa voix, qu’il n’y avait pas de réplique possible. Il sortit, et monta à cheval pour aller au-devant de ses frères.

Radegonde le suivit de loin. Des dames du palais et un petit nombre de leudes et de soldats l’escortaient. Elle se laissait aller au gré de sa haquenée, et, sous sa couronne d’or massif et son voile éclatant de broderie, elle priait.

Un petit bâtiment qu’elle n’avait jamais aperçu attira son attention.

« Qu’est-ce que cela ? » dit-elle.

Il lui fut répondu :

« C’est un sanctuaire cher à quelques Franks et consacré aux anciennes divinités de la Germanie.

– Comment ! s’écria la reine avec indignation, le baptême de Chlodowig n’a-t-il pas régénéré toute la race des Franks ! Se peut-il que sur cette terre arrosée du sang de tant de martyrs il se trouve encore des païens !... Qu’on allume des flambeaux et qu’on mette le feu à ce repaire du démon ! »

À la nouvelle des ordres de la reine, toute la contrée s’émeut. Les idolâtres accourent furieux ; ils brandissent des haches, des massues, des épieux ; serrés autour de leur sanctuaire, ils s’apprêtent à le défendre. Mais Radegonde ne s’effraye ni de ce tumulte ni de ce bruit d’armes : elle pousse vivement son cheval jusqu’au groupe, t’arrête et le tient immobile.

« Regardez-moi, dit-elle ; je suis l’épouse de Chlother, et vous devez m’obéir, surtout quand je parle au nom du Ciel. Je resterai dans cette position jusqu’à ce que mes ordres aient été exécutes. »

Cette fermeté, cette physionomie inspirée, imposant respect à la foule tout à l’heure menaçante : là où dans les regards brillait l’éclair de la fureur, où des voix jetaient le blasphème, on n’apercevait plus que des fronts courbés, on n’entendait plus que des paroles de soumission. La flamme est allumée ; bientôt elle entoure le temple des faux dieux, qui disparaît dans une immense colonne de fumée.

Alors Radegonde rend le mouvement à son cheval ; elle part, laissant après elle une vive et sincère admiration.

Seule, la reine attachait peu de prix à cette action : car jamais elle n’était rassurée sur son salut éternel ; et en se voyant parée de vêtements splendides, elle éprouvait une profonde souffrance, reportant sa pensée sur l’humble condition où avait vécu le Sauveur. Vainement elle avait fait de sa royauté une épreuve continuelle, un champ de mortifications, une série non interrompue de dévouements ; vainement elle avait recherché toutes les macérations, passé au pied des autels tout le temps que n’exigeaient pas des devoirs impérieux, secouru toutes les misères, pansé toutes les plaies, essuyé toutes les larmes et répandu largement l’aumône sur les asiles de la prière, de l’étude et de la contemplation. Ce n’était pas assez pour elle, et peut-être aussi n’était-ce pas assez pour Dieu. Une grande et cruelle épreuve, en la frappant soudain, allait ajouter à son dégoût pour la cour, pour le monde, et donner une force irrésistible à son besoin de retraite.

 

 

 

III

 

 

LA JUSTICE DES ROIS FRANKS

 

 

Les trois rois de Soissons, de France ou Neustrie, et d’Austrasie, sont réunis en conseil secret dans une des salles les plus reculées du palais de Chlother. Quel est le sujet de la délibération ? Personne ne le sait ; mais chacun s’inquiète et attend avec une certaine anxiété. S’agit-il d’une guerre à entreprendre, de conquêtes à faire ? Faut-il fournir un aliment nouveau à l’ardeur de ces Franks qui portent jusque dans les plaisirs la violence de leur caractère originaire ?

Un ordre a été donné : des pas d’hommes armés se font entendre ; une porte latérale s’ouvre, et un bel adolescent aux longs cheveux blonds serrés par un cercle d’or paraît devant les rois mérovingiens. Sa contenance est ferme, sa taillée élevée, son visage empreint de dignité. À la vue des souverains il sourit avec confiance ; car depuis son enfance il s’est accoutumé à les considérer comme des protecteurs et des amis.

Mais, contre l’habitude, il ne reçoit d’eux qu’un accueil froid et contraint. Malgré l’imprévoyance de son âge, il s’étonne, il se trouble. D’un regard rapide il embrasse le cercle devant lequel il se trouve nulle sympathie ne vient s’écrire sur les visages, et ce sont, au contraire, des menaces et des dangers qu’il croit y lire.

« Amalafroy, dit Chlother, quel emploi faites-vous de votre temps ?

– Seigneur, répondit le jeune prince de Thuringe, nul mieux que votre auguste Sérénité ne sait à quelles occupations je me suis consacré depuis que le Ciel m’a fait vivre à la cour du roi de Soissons.

– Oui, en apparence du moins. Vous montez à cheval, vous vous exercez à manier les armes. Mais, parlez franchement, avez-vous quelques rapports avec les leudes thuringiens ? »

Amalafroy pâlit. Cette question lui révélait un piège terrible. Cependant, comme avant tout il obéissait aux lois de sa conscience et de sa dignité, il n’hésita point à dire, – dût cet aveu le perdre :

« Jamais, ô mon noble protecteur ! jamais je ne déguiserai la vérité, quelque grave que puisse être pour moi la réponse qu’on me demande. Oui, j’ai des rapports avec d’anciens serviteurs de mon père. Ils ont reporté sur moi l’attachement qu’ils eurent pour l’infortuné Berther.

– Vous l’entendez, mon frère, dit Téoderik, les leudes de Thuringe nourrissent l’espoir de rendre l’indépendance à leur patrie, de nous arracher notre conquête et de poser la couronne sur la tête du descendant de leurs anciens souverains !

– Oh ! de grâce, s’écria le jeune prince avec un accent d’angoisse, ne vous abandonnez pas à de pareils soupçons. Aucun de ceux que vous accusez ne m’a jamais exprimé cette pensée, qui d’abord eût été folle : car comment songer qu’une province démembrée, ruinée, puisse se relever et se soustraire à la domination des Franks ! Cette pensée, en outre, eût été coupable. Après la défaite des Thuringiens, j’étais condamné, perdu d’avance, si le très illustre roi Chlother n’eût daigné avoir pitié de mon extrême jeunesse. Il me fit élever à sa cour, dans un rang digne de mes aïeux ; il me permit d’oublier la mauvaise fortune de ma famille ; enfin il me combla de l’honneur le plus enviable en épousant ma sœur, ma chère Radegonde, une captive. Et, pour prix de ces bienfaits, j’aurais conspiré contre mon bienfaiteur !... Non, cela n’est pas, cela n’a jamais été ! »

Téoderik et Hildebert, loin d’être touchés par des raisons si plausibles, avaient peine à contenir leur colère. Plus le jeune prince conservait de noblesse dans son maintien et plus étaient frappantes les apparences de son innocence, plus les rois d’Austrasie et de Neustrie sentaient croître leur fureur sauvage et leur soif de sang.

« J’ignore, dit Hildebert en fermant son poing ganté de fer, j’ignore si mon frère de Soissons et mon frère d’Austrasie n’ont qu’à s’applaudir de vos témoignages de reconnaissance ; mais je sais que la Thuringe s’agite, que votre nom est un danger pour nous, et je suis sûr que vous avez menti.

– Moi ! s’écria Amalafroy enflammé d’indignation et oubliant toute prudence en recevant cet outrage, moi, mentir !... Tuez-moi, si ma vie vous gêne, mais ne m’accusez pas de mensonge !

– Il nous brave ! dit à son tour Téoderik, il nous menace ! Mes frères, qu’avez-vous résolu au sujet de ce rebelle ? »

Le sombre Chlother échangea un regard avec Téoderik et Hildebert, puis il fit un signe aux soldats.

Amalafroy comprit que pour lui tout était fini.

« Rois des Franks, dit-il, vos cœurs sont impitoyables. Vous me condamnez, bien que je ne vous aie jamais offensés. Mais ce crime pèsera dans la balance céleste. Je vous appelle devant Dieu !... »

On l’entraîna. La lourde porte s’était à peine refermée sur lui, que dix épées exécutaient à l’envi la sentence des trois souverains.

 

 

 

IV

 

 

LA MEILLEURE COURONNE

 

 

Dépeindre la douleur dont Radegonde fut accablée à la nouvelle de ce meurtre serait impossible. Elle avait si tendrement aimé ce frère que l’on venait de frapper ainsi avec une cruauté froide et implacable ce frère pour qui elle était une mère plutôt qu’une sœur !... Pauvre Amalafroy..., c’en était donc fait !...

« Ô mon frère ! mon frère ! » s’écriait de temps en temps Radegonde.

Puis elle penchait sa tête sur sa poitrine, laissait s’échapper les larmes de ses yeux, et s’abandonnait aux plus douloureuses réflexions. C’était à peine cependant si sa bouche trahissait par quelques paroles entrecoupées les pensées amères que cet évènement lui inspirait. Se plaindre, plaindre aussi trop vivement une victime bien chère condamnée par les hommes, mais que Dieu avait sans doute accueillie dans sa miséricorde, c’eût été se rendre coupable de murmure ; or jamais Radegonde, – même à ces heures où l’on est tenté de s’écrier : « Mon père, faites que ce calice s’éloigne de moi ! » – jamais Radegonde n’avait murmuré.

En y songeant sans relâche, elle en vint à se dire qu’elle devait offrir à Dieu, comme un sacrifice bien pénible, mais aussi bien méritoire, le sang de ce frère chéri, qui resterait séparé d’elle dans le temps, mais non dans l’éternité. Elle se dit encore que le courage résigné, le sacrifice généreux d’Amalafroy, quittant sans se plaindre les espérances de la jeunesse, lui avaient été comptés là-haut. Ses malheurs faisaient aujourd’hui sa gloire ; car il faut qu’il tombe péniblement sur la terre, celui qui va se relever aux cieux.

Elle se dit enfin qu’il y avait dans la mort du jeune prince moins un supplice qu’une délivrance, et qu’il n’était pas surprenant que cet arrêt impitoyable eût été porté contre le fils d’un ancien ennemi, lorsqu’un autre meurtre, – plus horrible peut-être, puisqu’il avait eu pour auteurs les oncles mêmes des victimes, – avait pu atteindre les enfants de Chlodomir, malgré les supplications de la vénérable et sainte Chlotilde.

Radegonde vit dans cet évènement l’ordre que depuis six ans elle attendait du Ciel, – l’ordre de quitter le monde, d’abjurer ces richesses, ces dignités que les hommes considèrent comme le souverain bien, d’aller chercher le repos dans cette retraite qu’elle avait toujours appelée de ses vœux les plus ardents. Déjà révoltée à la vue des désordres de la cour, des unions illicites que le roi contractait à son gré, elle avait entretenu Chlother de son vif désir d’embrasser la vie monastique.

Chlother y consentit enfin.

Quelques jours à peine s’étaient écoulés, lorsqu’une femme couverte de vêtements royaux, admirable de beauté, illuminée de rayons angéliques, entra dans l’église où officiait saint Médard, l’évêque de Tournay et Noyon, le successeur de saint Éleuther. Elle tomba aux pieds du vénérable prélat en s’écriant :

« Mon père, prenez-moi en miséricorde ! Je veux fuir le monde et ses agitations, je veux déposer à la porte d’un cloître ces ornements qui me pèsent. Donnez-moi la vêture et la bénédiction. »

L’évêque fut d’abord étonné de cette demande ; mais lorsqu’il eut appris que Chlother avait autorisé son épouse à entrer dans la vie religieuse, il donna le voile à la pieuse reine, et les assistants ne purent se défendre d’un sentiment unanime d’attendrissement et d’admiration.

Mais quelle était la joie de Radegonde ! Enfin elle était libre des liens terrestres, enfin elle pouvait se consacrer tout entière à son Dieu, se vouer au service des pauvres, des souffrants, des infirmes, se renfermer dans l’accomplissement des pratiques et des labeurs de la charité !

Son premier soin fut de partager son bien entre les indigents et les églises. Comme pour compléter sa rupture avec le passé, elle voulut de ses mains mettre en pièces ses ceintures d’or, sa couronne, ses bracelets, et donner tous ces débris précieux à ceux qui manquaient de pain. Sa libéralité n’oublia aucun sanctuaire, et encore moins le tombeau de saint Martin, où elle répandit autant de larmes que de présents, et sous la sauvegarde duquel elle s’était placée.

Mais tandis qu’elle préludait ainsi à sa vie de sainteté, elle sut que le roi commençait à déplorer son absence, à faire entendre des plaintes, des murmures, en un mot, qu’il se repentait de lui avoir tant accordé ; et elle s’inquiétait et s’affligeait, quand elle reçut d’un pieux ermite, nommé Jean, cet avis précieux : « Ma sœur, ne craignez rien. À votre intention j’ai passé la nuit dernière en oraison. Dieu a daigné m’apprendre que les efforts du roi pour vous reprendre seront inutiles, » En même temps le cénobite lui envoya un cilice, emblème des austérités auxquelles désormais elle devait s’habituer.

Rassurée par ce message, Radegonde se rendit du domaine de Laix, en Touraine, où elle s’était réfugiée, à Poitiers, près du tombeau de saint Hilaire.

Là, sur l’ordre exprès du roi, l’évêque Pientins et le duc Ostrapius lui firent élever un monastère dont la vaste enceinte renfermait une belle église, des cloîtres, des salles destinées au travail et des jardins.

Dès que la retraite fut prête, la nouvelle recluse s’entoura de jeunes vierges heureuses de quitter le monde pour Dieu et avec elle.

Toutes les religieuses qui s’étaient réunies à la voix de la reine et s’étaient engagées à vivre selon la règle de saint Césaire, évêque d’Arles, ayant été appelées dans la salle du chapitre, Radegonde leur dit :

« Mes filles, mettons-nous en oraison. »

Puis :

« Mes filles, demandez pour moi à l’Esprit-Saint ses ineffables lumières. »

Et enfin elle ajouta :

« Tout troupeau a besoin d’un berger. Je vais désigner celle d’entre vous à qui sera commise la direction des autres. Approche, Agnès.

– Moi, ma mère ?... murmura Agnès confuse et tremblante.

– Oui, ma mie. Ce n’est pas d’aujourd’hui que je t’aime. J’ai élevé ton enfance, j’ai cultivé ton intelligence, formé ton cœur et ta raison. Comme une plante délicate qui a été l’objet d’une culture assidue paye en couleurs brillantes et en parfums exquis la prévoyante sollicitude du jardinier, ainsi, mon Agnès, tu as donné à mon amour la plus douce récompense qu’il pût ambitionner. Et parce que je t’ai nourrie dans la crainte du Seigneur, dans la simplicité et la modestie, parce que je t’ai instruite à obéir, je te juge digne de commander. À toi donc la direction du monastère que j’ai réussi à ériger, à toi le pouvoir, ô ma fille ! De ce jour tu es notre abbesse, et j’offre l’exemple de la soumission envers toi.

– Que faites-vous, ma mère ! » s’écria Agnès.

Mais Radegonde s’était agenouillée, et toute la communauté avait imité cette marque de respect, tandis qu’Agnès, hors d’état de prononcer un mot de plus, ne pouvait comprendre comment elle devenait la supérieure de celle qui avait été non seulement sa reine, mais sa protectrice, sa seconde mère.

Ainsi Radegonde assurait à la fois l’avenir de sa communauté et son propre repos dans le monde, ne voulant pas plus régner dans un cloître qu’à la cour de Chlother. Son but était atteint vivre ignorée, mourir obscure, sous le regard de Dieu.

 

 

 

V

 

 

LE POÈTE FORTUNAT

 

 

C’est en 554 que Radegonde a pris le voile. Plusieurs années ont passé comme un jour.

Subissant à son insu l’influence du temps, l’ancienne épouse de Chlother a réussi à oublier qu’elle dut autrefois apporter le poids d’une couronne. Mais, hors elle, personne n’en a perdu le souvenir. La dignité du caractère et de la physionomie, quand elle est innée, survit à l’élévation du rang et à l’exercice du pouvoir.

Si Radegonde s’imposait dans son couvent les œuvres les plus humbles et descendait volontairement aux détails les plus pénibles, se croyant faite pour servir et non pour être servie, l’ascendant de son ancien rang, de ses vertus, de son mérite n’en pouvait être affaibli. Chacune de ses sœurs reconnaissait toujours dans la simple religieuse la reine des Franks.

Il était agréable à Radegonde de mener pour son propre compte une vie austère, mais en même temps d’ouvrir les portes du couvent aux hommes les plus distingués de l’époque, à des prélats, à des laïques même. Au reste, l’emploi de la journée était parfaitement réglé dans la maison. « L’étude des lettres figurait au premier rang des occupations imposées à toute la communauté ; on devait y consacrer deux heures par jour, et le reste du temps était donné aux exercices religieux, à la lecture des livres saints et à des ouvrages de femme. Une des sœurs lisait à haute voix durant le travail fait en commun, et les plus intelligentes, au lieu de filer ou de broder, s’occupaient dans une autre salle à transcrire des livres pour en multiplier les copies 4. » Ainsi, à une époque d’ignorance et de ténèbres, quelques saintes filles comprenaient le trésor de la science, de l’éloquence, de la poésie ; et peut-être leur doit-on la conservation de plus d’un chef-d’œuvre.

Parmi les personnages qui se faisaient honneur d’être admis dans la précieuse intimité de Radegonde et d’Agnès, il faut surtout citer Venantius Fortunatus, le poète italien, l’auteur immortel du Vexilla Regis ; Fortunatus, le dernier chantre latin, écho affaibli, mais encore harmonieux, d’une langue et d’une littérature qui allaient s’éteignant de plus en plus dans les ténèbres du VIe siècle. La réputation de son savoir, acquis dans les écoles de Ravenne, des vers charmants qu’il avait semés partout en France, la grâce de sa conversation, la vivacité de ses images, la douceur de ses manières et la pureté de sa vie, tout en lui était de nature à lui concilier l’estime et l’affection de Radegonde. Il devint son ami, son poète, son commensal ; Radegonde était sa mère, et Agnès sa sœur.

« Quand je pense, s’écria-t-il un jour, que j’étais vécu en ce pays d’abord pour honorer le tombeau de saint Martin, à l’intercession duquel je suis redevable de la guérison de mes yeux ; puis, ô ma mère ! que, vous ayant vue, j’ai fait de mon voyage un séjour perpétuel, et de cette contrée étrangère ma patrie définitive..., j’ignore si je rêve !

– Non, dit Radegonde en souriant, non, mon fils, vous ne rêvez pas. Vos vers et votre prose illustreront votre patrie nouvelle.

– Cependant, dit Agnès, vous devez au fond du cœur nous dédaigner, nous autres barbares, filles des Franks aux longs cheveux.

– Dieu me garde d’être aussi injuste ! s’écria le poète. Et quand bien même cette fausse opinion ne serait pas détruite ici par la vue de domna Radegonde et de ma sœur Agnès, n’ai-je pas bien des souvenirs qui combattraient une telle erreur ? Écoutez seulement ces vers que j’ai écrits en l’honneur de Viltura, dame de la nation des Franks : « Elle était née dans la ville de Paris, de sang noble ; issue de parents barbares ; elle avait toutes les inclinations d’une Romaine. »

– C’est un noble hommage, dit avec cordialité Radegonde. Mais puisque nous parlons franchement, avouez-le-moi, ne trouvez-vous pas quelquefois mon amitié et ma confiance un peu importunes ? Je vous occupe beaucoup, mon cher fils, et je ne me fais faute de vous donner sans cesse des messages.

– Je ne m’en plains certainement pas, reprit Fortunatus. Grâce à ces messages dont vous honorez mon dévouement, j’ai pu connaître les plus saints hommes et les plus éminents caractères de ce temps : Germain de Paris, Nicet et Magneric de Trèves, Ageric de Verdun, Félix de Nantes, Willicus de Metz, Syagre d’Autun, et tant d’autres auxquels je donne place dans mes vers, comme mes aïeux les Romains se plaisaient à ranger en galerie les images des personnages célèbres.

– Hélas ! dit Radegonde, ne vous étonnez pas, mon cher fils, de l’activité que je vous impose : elle naît de celle de mon esprit, trop préoccupé du passé pour pouvoir jamais demeurer tranquille. J’ai besoin de me plonger le plus possible dans le sein de Dieu, afin de ne point me souvenir de mes pères, de ma patrie ! J’ai pleuré mes parents morts, et il faut aussi que je pleure ceux qui sont restés en vie. Quand mes larmes cessent de couler, quand mes soupirs se taisent, mon chagrin ne se tait pas. Lorsque le vent murmure, j’écoute s’il m’apporte quelque nouvelle ; mais, hélas ! il n’arrive pas de nouvelles des régions mystérieuses d’où je voudrais en avoir ! Tout un monde me sépare de ceux que j’aime le plus. En quels lieux sont-ils ? Je le demande au vent qui siffle, je le demande aux nuages qui passent... Je voudrais que quelque oiseau vînt murmurer à mon oreille un secret que personne ne me dit et que j’attends toujours.

– Votre activité, repartit Fortunatus, est une suite de mérites aux yeux de Dieu ; car elle multiplie vos bonnes œuvres. Quant à ces souvenirs du passé, ne les éloignez pas. S’ils ont leur tristesse, ils ont aussi leur douceur, et, si vous le permettez, je leur consacrerai un poème.

– Si je le permets ! s’écria Radegonde. Oh ! je vous le demande ! Pour un jour, rendez-moi ma Thuringe ! »

Fortunatus se mit à l’œuvre. À quelque temps de là, il apportait aux deux recluses ses beaux vers sur la ruine de la nation thuringienne. En les entendant, Radegonde, qui avait jusque-là comprimé son émotion, jeta ce cri de désespoir :

« Ô mon frère !... mon bien-aimé Amalafroy ! »

Puis deux ruisseaux de larmes descendirent le long de ses joues amaigries.

Fortunatus, qui n’avait pas assez prévu l’effet terrible de son élégie, s’arrêta décontenancé, regrettant certes moins de ne pouvoir poursuivre la lecture d’un poème si beau, que d’avoir causé une si grande affliction à la vertueuse princesse de Thuringe. Il était resté muet en présence d’une douleur si profonde, lui qui avait espéré y appliquer un baume par la peinture de malheurs bien grands, il est vrai, mais éloignés, et que l’âme chrétienne de Radegonde avait courageusement supportés.

Cependant Agnès comprenait qu’il fallait laisser cette douleur ravivée suivre son cours, sans chercher à la combattre ni à l’abréger. Lorsqu’elle jugea la crise à peu près terminée, elle montra du doigt à Radegonde le grand crucifix suspendu à la muraille, image perpétuelle du dévouement et de la résignation, du supplice infâme et de la gloire éternelle. Ce geste n’avait été accompagné d’aucune parole, cependant Radegonde le comprit. Aussitôt rendue à son angélique sérénité, non seulement elle se calma en appliquant sa vue, sa pensée et son amour aux plaies ineffables du céleste Époux, mais encore elle eut regret d’avoir pu verser tant de larmes pour des évènements humains, elle qui, en abdiquant les grandeurs du monde, avait dû en répudier les misérables agitations. Elle ouvrit ses bras à Agnès, et ces deux nobles cœurs s’unirent dans une mutuelle étreinte.

Le poète s’était levé pour se retirer. Radegonde dirigea vers lui un regard rempli de bienveillance.

« Mon fils, dit-elle, vous reviendrez, j’espère, aujourd’hui. Nous vous tiendrons prêt un petit repas comme vous les aimez avec vos goûts italiens. Si notre règle nous défend de nous mettre à tsb !e avec vous et de modifier jamais notre régime sévère, du moins est-ce un plaisir pour nous de vous servir.

– Oh ! Madame !

– Comment, Madame ?. Ne m’appelez jamais autrement que votre mère, de même qu’Agnès est votre sœur dans vos aimables poésies. Vous reviendrez à midi, n’est-ce pas ?

– Ainsi, ô ma vénérable mère, vous me pardonnez l’émotion que mes vers vous ont causée ?

– Si je vous la pardonne ! s’écria Radegonde avec une bonté indéfinissable. Donnez-moi vos tablettes... Redevenue calme et plus digne de moi, je lirai et relirai sans cesse cette touchante peinture, qui me rendra un moment les êtres bien-aimés que j’ai perdus. »

Fortunatus sortit, soulagé du pénible poids qui avait chargé sa conscience, et admirant plus que jamais le courage et la résignation de Radegonde.

 

 

 

VI

 

 

LA LUTTE. – DERNIÈRES ANNÉES

 

 

L’heure qui devait ramener Fortunatus n’avait pas encore été marquée par la clepsydre. Tout à coup il se présente au monastère ; il était pâle, agite. On l’introduit.

Dans une salle basse se trouvaient Radegonde et Agnès ; elles ornaient la table avec une sorte de recherche.

« Ah ! vous arrivez trop tôt, dit Agnès en souriant. La surprise que nous vous ménagions ne sera point complète.

– Une surprise ? répéta le poète. En effet, je vois s’épanouir une quantité de fleurs brillantes. À peine un champ tout entier contient-il autant de roses qu’il y en a sur cette table. Mais, hélas ! pourquoi faut-il que ma reconnaissance ne puisse s’exhaler qu’à travers la tristesse ! Pourquoi, en revenant auprès de ma mère et de ma sœur, dois-je les affliger !

– Non, mon fils, dit doucement Radegonde, je ne m’abandonnerai plus à la faiblesse. Parlez, parlez ouvertement.

– Ce matin, quand j’évoquais le souvenir du passé, vous avez versé des larmes, quoique ce ne fût qu’une image. Maintenant c’est le présent même qui vous menace. »

Radegonde, cette fois, leva les yeux vers te crucifix sans avoir besoin d’y être engagée par Agnès. Fortifiée d’avance, elle dit alors :

« Avouez-moi tout, mon fils, je me suis préparée, Quelque évènement qui survienne, quelque malheur qui puisse m’accabler, je n’aurai aucune de ces défaillances qui prouvent la faiblesse de la nature humaine. Du moins y ferai-je mes efforts ; car répondre de soi, c’est de l’orgueil ; trop présumer de ses forces, c’est de la folie. Je vous écoute.

– En venant ici, ô ma noble mère ! dit Fortunatus, en prenant le voile et en élevant ce monastère, vous avez cru que vous mettiez entre vous et les hommes une barrière infranchissable ?

– Il est vrai, je l’ai espéré.

– Eh bien ! si cette généreuse résolution devait échouer au moment où rien ne semblait plus devoir la combattre ; si le lien que vous avez voulu briser devait se renouer ; si le roi Chlother.

– Ô Ciel !... s’écrièrent à la fois les deux religieuses également pâles d’effroi.

– Je me hâte d’achever, car c’est doubler le supplice que de faire attendre une mauvaise nouvelle. Oui, le roi Chlother, au comble de la puissance et de la gloire, maître de presque toute la Gaule par la mort de ses frères, s’ennuie au sein de cette gloire, de cette puissance. Il a épuisé les plaisirs ; malgré l’inconstance de ses goûts et de ses passions, c’est à vous seul qu’il est resté attaché, et sa pensée n’a cessé de se reporter sur vous avec un regret encore augmenté par l’absence. Enfin, prétextant un pèlerinage au tombeau de saint Martin, il est parti de sa capitale, et demain peut-être il sera arrivé à Tours. Vous comprenez aisément que de là il ne tardera point à venir à Poitiers. Le bruit s’en répand partout. Il est évident que Chlother veut ramener à la cour la reine dont il était jadis si fier. Que fera Radegonde pour se soustraire à ce péril ?

– Ce qu’elle fera ? dit Radegonde avec inspiration. En vous écoutant, ô cher fils ! j’ai mesuré du regard l’étendue du danger, et je ne vois qu’un moyen de l’éviter. Il me serait plus doux de mourir que de retourner au sein d’une cour dissolue, où rien n’est respecté, où tantôt le vin coule à flots dans les repas bruyants, tantôt le sang dans les querelles et les combats de l’ambition. La résistance serait inutile : elle ne servirait qu’à irriter le roi. Un homme seul peut exercer quelque empire sur Chlother : c’est Germain, le vénérable évêque de Paris.

– Comment le prévenir ?

– Par une lettre. Voulez-vous la lui porter, Fortunatus ?

– Écrivez, Madame, et je pars.

– C’est bien ; je n’attendais pas moins de vous. »

Une heure après cet entretien, le poète Fortunatus Venantius était à cheval sur la route de Poitiers à Paris : il emportait la lettre confidentielle de Radegonde.

Le trouble est dans le palais du roi frank ; sa redoutable colère fait trembler tous ceux qui l’approchent.

« Oui, disait-il, ma volonté brisera les vaines résistances et dissipera les craintes mal fondées, les scrupules de Radegonde. Avant d’être la reine des Franks, elle était ma captive ; si elle l’a oublié, je saurai le lui rappeler. À ce double titre, elle me doit obéissance comme à son époux, comme à son maître. Eh quoi ! j’aurai vu toutes les femmes briguer mon choix, et une femme qui m’est légitimement unie me bravera du fond de sa cellule !... On dit qu’elle ne veut pas remonter sur ce trône eu je l’avais fait asseoir... On le dit, et l’on ne songe pas que des Alpes au Rhin il n’y a qu’une voix qui ait droit de commander : la mienne !

– Mon noble père a raison », ajouta Sighebert, le fils de Chlother et d’Ingonde, qui avait accompagné jusqu’à Tours le roi frank, et qui, loin de le calmer, semblait s’étudier à exciter son courroux.

Cependant Chlother marchait à grands pas, secouant sa longue chevelure mérovingienne qui s’échappait du capuchon de son manteau de voyage ou bardocuculle, et dardant sur ses leudes effrayés les yeux fauves d’un lion.

En présence de l’emportement du souverain, un seul homme avait conservé le calme et l’énergie de la bonne conscience : c’était Germain, évêque de Paris, que le roi avait appelé, pensant que ses paroles sacerdotales auraient une puissante action sur l’esprit de Radegonde. Germain, au lieu de se plier aux volontés de Chlother, ne prévoyait pas sans un profond chagrin la violence morale qui allait être exercée. Il présenta donc au maître ces objections :

« De grâce, que Votre Sérénité daigne m’entendre. Je ne suis qu’un pauvre vieillard, mais je porte un caractère sacré, et j’ai peut-être droit d’être écouté non seulement comme sujet fidèle, mais comme prêtre. »

Chlother fronça les sourcils.

« Déjà, dit-il, tu ne m’as que trop prêché. Je suis las de tes discours. Que vas-tu me répéter ? Que je ne puis retirer Radegonde de son monastère et lui rendre sa couronne ?...

– Ce pouvoir vous l’avez, seigneur. Toute contestation à cet égard serait téméraire. Mais devez-vous ici user de votre pouvoir ? La question est là, et vos sentiments de chrétien vous imposent l’obligation d’y bien réfléchir.

– J’ai suffisamment réfléchi ; ma conviction est formée.

– Encore un mot.

– Le dernier, j’espère.

– Germain, dit à son tour Sighebert d’un ton qui sentait presque la menace, prenez garde d’irriter mon auguste père.

– Je ne crains que Dieu, répondit tranquillement l’évêque. Ce que j’avais à ajouter, c’est que la reine a déposé volontairement la couronne, que la lui restituer ce serait lui mettre sur la tête des liens d’épines, et qu’enfin il n’est pas permis d’enlever à Jésus-Christ une de ses épouses. »

Chlother se prit à rire étrangement.

« Radegonde, dit-il, servira encore mieux te Dieu que nous adorons tous lorsqu’elle sera revenue à sa véritable place, car elle pourra procurer le bien de mes sujets et s’occuper d’une foule de malheureux que je n’aperçois pas dans l’ombre où ils végètent. Ce n’est donc pas une idée de révolte contre le Ciel qui m’anime. Et, puisqu’il faut descendre à un aveu, tenez, Germain, je suis effrayé de mon isolement. Depuis que je suis privé de Radegonde, il me semble que j’ai perdu mon étoile ; il me semble que le bonheur de mon règne s’est évanoui. Chramn, mon fils ingrat, a péri dans la lutte qu’il avait provoquée. Les Saxons m’ont vaincu, moi Chlother, moi qui n’avais jamais connu que la victoire ! Vous voyez bien que j’ai besoin de ma Radegonde, et malheur à qui s’opposerait davantage à ma volonté ! »

Un silence général suivit ces paroles violentes, que le roi avait accompagnées d’un geste de sa main droite ; posée sur la garde de son glaive.

Soudain des pas précipités se font entendre. Deux hommes paraissent : Euphronius, l’évêque de Tours, et Fortunatus, le dernier des poètes italo-latins.

Euphronius s’est incliné respectueusement devant le roi. Il est grave et ferme ; l’autorité de ses vertus met une auréole autour de son front. Il n’a pas encore parlé, et attend l’ordre de Chlotber pour donner l’explication de sa présence.

« Qu’est-ce ? demanda le roi. Cet évêque vient-il aussi me combattre ? »

Autorisé par cette question à s’expliquer, Enphronius répondit :

« Si les rois de ce monde ont la puissance, les prêtres ont la parole. Déjà, j’en suis certain, déjà mon vénérable frère Germain a dû représenter à Votre Sérénité ce que son action, si elle s’accomplissait entièrement, aurait de blâmable.

– J’avais raison, s’écria impétueusement Chlother, celui-là est l’auxiliaire de Germain !

– Mon père, c’en est assez ! dit non moins vivement Sighebert ; vous avez montré trop de patience... Les chevaux sont attelés à la basterne... Partons pour Poitiers.

– Arrêtez ! reprit Euphronius. Je n’avais pas achevé, mais vous m’avez compris. Dussiez-vous me faire ôter la vie, je rappellerai un souvenir qui vous a créé des devoirs. Vous êtes le fils du grand Chlodowig, dont la piété égala le courage ; de Chlodowig, qui ne craignit pas de se déclarer le client des évêques ; de Chlodowig, dont la libéralité envers les couvents n’eut pas de bornes ; de Chlodowig, qui protégea ouvertement Euspicius de Verdun, Eptadius d’Autun, Deodatus Maxent, devant qui il se prosterna après la bataille de Vouillé ; Germanius d’Aquitaine, à qui il donna, pour la sépulture des morts, autant de terrain que sept paires de bœufs pourraient en labourer en un jour ; Fridolin, l’ardent missionnaire de la Grande-Bretagne, qu’il daigna charger de dons pour reconstruire la basilique de Saint-Hilaire de Poitiers...

– Tais-toi, vieillard, tais-toi, murmura Chlother, devenu pensif. Ces souvenirs sont inutiles. Et d’ailleurs, je n’ai pas démérité de la gloire de Chlodowig. Moi aussi j’ai fait de larges donations aux monastères, par la sainte confarréation et par l’anneau, sans redevance, péage ni exaction d’aucune sorte. J’ai toujours adoré la Trinité sainte, indivisible, égaie et consubstantielle, et j’ai fait écrire en tête du pacte salique : « Vive le Christ, qui aime les Franks ! » Tes reproches sont injustes, et ton insistance serait dangereuse pour toi. N’étouffe pas le respect que j’éprouve pour ton âge et ton nom. Va-t’en, ou laisse-moi partir !

– Eh bien, Seigneur, prenez seulement le temps d’entendre cette lettre.

– Une lettre ?... de qui ?

– De domna Radegonde. »

Chlother tressaillit. Il rompit le fil qui retenait le sceau et tendit à son garde-notes la lettre ouverte, avec ordre de la lire à haute voix. Cette missive de supplication était conçue en ces termes :

 

« À mon maître et seigneur Chlother, roi des Franks. – Salut et bénédiction en Dieu.

« Du fond de la retraite que je me suis choisie, et où vous avez daigné m’autoriser à me plonger, ma voix s’élève vers vous, ô mon roi, qui avez autrefois placé à côté de vous, sur le trône de vos pères, la captive, l’étrangère, et qui, au lieu des fers que vous eussiez pu imposer à ses mains, avez mis une couronne sur sa tête.

« Cependant vous avez vu combien cette grandeur me pesait et combien j’étais malheureuse de ce qui ferait le bonheur de tant d’autres femmes, triste de ce qui serait un sujet d’ineffable joie pour le reste de mon sexe. Plus les honneurs humains m’entouraient, plus je ressentais d’effroi devant cette pompe, cette agitation, ce tumulte, cet éclat du monde périssable ; plus on me vantait ces biens, ces titres, ce rang, cette puissance, auxquels ma naissance me donnait droit, et que votre généreuse pitié m’avait rendus, plus j’éprouvais de répugnance à les conserver, de remords même à en jouir. Combattue sans cesse par ma conscience, en butte aux reproches que je m’adressais, pleurant tant d’heures perdues pour le ciel, quand nous n’avons que le court espace d’une vie fragile pour gagner la vie éternelle, je souffrais, oh ! je souffrais cruellement.

« Voilà qu’un ange du Seigneur m’est apparu. Il m’a soulagée en m’indiquant la voie où je devais entrer et où, avant cette bienheureuse vision, je n’eusse peut-être jamais osé m’engager.

« Ai-je besoin de vous rappeler, ô puissant Chlother, que si j’ai pu songer à abandonner votre cour et à quitter votre palais, c’est que j’ai voulu obéir à l’ordre direct émané de Dieu. Quand Dieu a daigné parler, qui peut, – même parmi les rois –, refuser de lui obéir ?

« J’étais dans la retraite, j’avais commencé la vie religieuse, cette préparation à la mort. Je me recueillais, je priais pour vous, pour votre peuple. Une nouvelle affligeante, inattendue, arrive jusqu’à moi et trouble le calme de mon âme et le silence de ma cellule : vous réclamez, vous exigez mon retour ; vous venez même me chercher jusqu’à Poitiers et me reprendre, fut-ce de force, à ces murs sacrés auxquels vous m’avez confiée. En agissant ainsi, vous n’oubliez qu’une chose : le serment que vous avez prononcé devant Notre-Seigneur Jésus-Christ et sur les saintes reliques au jour où vous m’accordâtes la liberté de me retirer dans le cloître.

« Ce serment, je pourrais surtout l’invoquer ; et je me trompe fort, ou il vous enchaînerait : car je connais vos sentiments chrétiens, et vous vous diriez qu’un roi ne peut donner l’exemple d’un manque de foi.

« Mais non, telle ne sera point mon arme : c’est de votre volonté seule, de votre seule générosité que j’attends une décision qui me confirmera dans ma joie et ma paix précédentes, ou bien me causera une vive et profonde affliction.

« Songez, ô vous dont j’ai été l’épouse soumise et fidèle, songez que je suis sans défense ; que, semblable à la colombe, je puis être frappée par la flèche du chasseur, et que je n’ai même pas, ainsi que l’oiseau, des ailes pour fuir. Mon unique refuge est en vous, en votre esprit de justice : c’est de celui-là même qui cause mon mal que j’attends ma guérison.

« Ayez pitié de moi. Si jamais vous m’avez aimée si vous aimez Dieu, qui nous voit ; si vous craignez, en lui retirant une de ses servantes, d’offenser ce Dieu qui nous jugera tous, faites-moi grâce et laissez-moi parmi ces saintes filles qui m’entourent de leur affection, me couvrent de leurs faibles bras et m’inondent de leurs larmes, comme si le jour de l’éternelle séparation était arrivé. J’ai foi en votre honneur, et je suis bien certaine que le grand Chlother ne fera pas violence à l’humble

« RADEGONDE. »        

 

À la lecture de la lettre de Radegonde avait succédé un profond et effrayant silence. Chacun tremblait intérieurement, chacun s’attendait aux éclats de la fureur du roi. On savait bien, en effet, que jamais Chlother n’avait supporté une contradiction ni reculé devant un obstacle.

Chlother reprit la lettre et y fixa les yeux, comme s’il eût voulu s’unir plus intimement, par cette contemplation, à la pensée qui avait dicté ces paroles, à la main qui avait tracé rapidement ces caractères.

Alors on l’entendit s’écrier :

« Cette femme a été grande sur la terre, mais elle sera plus grande encore dans les cieux. Je lui dois les seules joies pures et sans mélange que j’aie connues. Mais elle veut se retirer de moi... en priant pour moi, il est vrai. Malheur à qui la détournerait de sa voie ! malheur à qui porterait un doigt sacrilège sur l’œuvre de Dieu !... Partons !

– Pour Poitiers, mon père ? demanda Sighebert, frémissant d’un courroux mal contenu.

– Pour Soissons, mon fils », répondit tranquillement le roi, tandis que Fortunatus, heureux de rapporter la bonne nouvelle à sa mère bien-aimée, s’élançait sur la route qu’il avait parcourue naguère, et, en recommençant le voyage, forgeait dans sa tête une épître latine.

L’évêque Germain n’avait pas tardé à suivre le poète : il était chargé, par Chlother, d’une mission auprès de Radegonde.

À peine était-il arrivé à Poitiers, qu’il se rendit au monastère, où la reine attendait son arrêt avec anxiété. Pour l’évêque, toutes les portes s’ouvrirent, et immédiatement Germain fut conduit à l’oratoire, dédié sous le vocable de Sainte-Marie, où Radegonde était alors en prières. Il s’agenouilla devant elle, pénétré d’un tendre respect, et resta ainsi, quelque effort qu’elle fit pour qu’il se relevât.

« Non, dit-il, ô ma souveraine ! je ne quitterai pas cette posture de suppliant ; car c’est un suppliant qui se trouve en votre présence.

– Vous, mon père ? dit-elle avec surprise.

– Je vous supplie, au nom du roi Chlother, de le prendre en votre miséricorde, et, s’il vous a inquiétée, troublée dans vos œuvres de salut, de lui octroyer indulgence et pardon ; de vouloir bien considérer ce qu’il a perdu en vous de bonheur, de consolation, de force ; et par conséquent, en excusant sa violence, d’agréer l’expression de son regret, et de lui accorder quelquefois une de vos bonnes et ferventes prières.

– Ô mon père ! répondit Radegonde, vous m’apportez la nouvelle qui pouvait combler mes vœux en ce monde, et vous me demandez un pardon pour mon seigneur et maître !... Ah ! dites au roi que tout est oublié, ou plutôt que je me souviendrai jusqu’à ma dernière heure des bontés qu’il m’a témoignées. S’il a commis envers d’autres des violences bien autrement graves, j’espère que Dieu agréera son repentir. »

L’évêque étendit la main sur le front de celle qui avait porté une couronne, et qui était appelée à faire tant de miracles dans le cours de son existence cénobitique.

En ce moment Fortunatus parut conduit par l’abbesse.

« J’ai été devancé, dit-il ; le vénérable prélat a déjà apporté la nouvelle. »

Radegonde posa un doigt sur ses lèvres pour inviter au silence le poète italien. Puis l’enveloppant d’un regard de tendresse maternelle :

« Mon fils, dit-elle, vous arrivez à temps pour recueillir les paroles que Dieu me dicte à votre sujet. Vous avez été jugé avec bonté, avec faveur ; car une immense grâce vous est réservée : il faut que vous serviez le Ciel autrement que par votre foi et vos hymnes ; il faut que vous receviez les ordres sacrés.

– Moi, ô ma mère se peut-il ?... Un ministère si redoutable !...

– Écoutez, Fortunatus, vous serez évêque de Poitiers. Et vous, 6 Germain daignez le bénir à son tour. »

Fortunatus s’agenouilla, pénétré de respect, d’émotion, et se demandant intérieurement s’il parviendrait à mériter les fonctions glorieuses qui lui étaient offertes.

Agnès, ne pouvant contenir sa joie, s’écria :

« Mon Dieu, je vous rends grâces ! Votre service va conquérir Fortunatus Venantius, ce noble cœur, cet esprit si élevé, et notre couvent conserve son étoile, sa fondatrice, son modèle ! »

Les deux saintes femmes s’unirent dans une étreinte mutuelle et confondirent leurs larmes, tandis que Germain et Fortunatus s’éloignaient de ce lieu sacré : le premier, heureux du spectacle qu’il lui avait été donné de contempler, et se promettant de redire à Chlother tout ce qu’il y avait de pur et de dévoué chez la religieuse de Poitiers ; le second, réfléchissant avec une sorte d’effroi à ce qui lui était commandé, et s’interrogeant intérieurement pour savoir s’il était bien digne de la tâche qu’il avait à remplir, de l’honneur auquel il devait aspirer.

Quant à Radegonde, elle pensait aussi avoir besoin de mériter la faveur que Dieu avait daigné lui faire en lui laissant le bien précieux de la liberté, le privilège de la prière. Elle allait s’astreindre désormais à des austérités inouïes ; elle allait exercer sur son corps la surveillance inquiète et dure que le geôlier exerce sur le prisonnier ; se faire, elle si bonne pour tous, son propre juge, un juge inflexible ; accorder largement la part aux besoins d’autrui, et se refuser presque le nécessaire. Les prières, les veilles, les lectures pieuses se succédaient et n’étaient interrompues que par les soins prodigués aux pauvres, aux pèlerins, dont elle voulait laver les pieds et qu’elle servait à table. Ces mets, qu’elle partageait si volontiers entre les indigents, il semblait que ses lèvres ne dussent plus y toucher. La nourriture céleste était la seule qui excitât ses désirs et qui lui parût digne d’être goûtée. Ses filles en Dieu étaient devenues son unique famille, sa seule affection ; elle ne se souvenait pas d’avoir eu des parents, un époux.

Elle n’était pas cependant devenue tellement étrangère et indifférente au monde qu’elle ne prît le plus grand souci du bien des peuples, et ne souhaitât le maintien de la paix entre les rois. Aussi, dans les circonstances graves, lorsqu’un écho du dehors venait apporter au mur de son couvent un bruit d’armes et une clameur de violence, Radegonde ne manquait pas d’employer tout ce que son cœur pouvait trouver d’éloquence pour concilier les intérêts, apaiser les ressentiments.

Souvent, à sa voix, la paix un moment troublée se rétablit, et les peuples apprirent à bénir de nouveau comme patronne celle qu’ils avaient chérie comme reine ; celle qui, par ses vertus, se fit un royaume incomparablement préférable au royaume terrestre qu’elle avait abandonné. Son nom, qu’elle croyait enfoui dans le passé et hors du souvenir des hommes, retentissait, au contraire, sous le chaume du pauvre aussi bien que dans les villas des leudes : il brillait surtout à l’esprit des infortunés, des souffrants. Invoquer Radegonde, tel était le premier moyen que la douleur inspirait.

Cependant, chaque jour de nouvelles postulantes demandaient à partager la retraite et le repos de la sainte. Il en venait de toutes parts : perles précieuses comme le paradis en contient tant, et que Radegonde savait découvrir. Pour trouver une aide en ses filles, pour les encourager contre l’ennemi commun, pour les pénétrer de cette grande affaire du salut qui était devenue le soin unique de sa vie mortelle, souvent elle leur répétait :

« Recueillez, recueillez le bon grain du Seigneur ; car je vous le dis en vérité, mes sœurs, mes enfants, vous avez peu de temps pour la moisson. »

Et elle ajoutait :

« Prenez garde, mes filles ! En ce moment vous êtes dans l’abondance de toutes choses ; mais le temps n’est pas loin peut-être où la faim et la soif vous seront envoyées ; non pas faim de pain et soif d’eau, mais faim et soif de la parole de Dieu. »

Pressentiment prophétique dont le sens échappait alors à la communauté, mais qui ne se réalisa que trop quand les filles du monastère de Sainte-Croix de Poitiers cherchèrent vainement leur mère chérie.

 

 

 

VII

 

 

LA MORT D’UNE SAINTE

 

 

Toutes ses filles étaient rassemblées autour de Radegonde mourante. Le lit d’agonie était baigné de larmes. Ah ! comme ces cœurs, comme ces mains eussent voulu, s’il eût été possible, retenir cette vie qui se terminait, ce souffle qui allait s’exhaler ! Moment terrible et solennel, heure cruelle et décisive où la séparation vient mettre une barrière infranchissable entre ceux qui s’aimèrent, et où ceux qui partent laissent aux vivants la part la plus lourde, celle du regret !

On n’entendait que des gémissements, des sanglots, des coups appliqués sur la poitrine en signe de deuil et de pénitence.

« Malheureuses que nous sommes, quelle épreuve nous est imposée ! Oh ! que ferons-nous ? Très pieuse maîtresse, que n’as-tu obtenu de Dieu que les brebis rassemblées par tes soins t’aient précédée ! Du moins alors tu eusses, comme le bon pasteur, suivi tes brebis pour les présenter au Seigneur. »

Et tandis que ces lamentations continuaient, la sainte souriait à la mort, c’est-à-dire à la délivrance. Son faible corps, tout amaigri par les veilles, par les rigueurs de l’abstinence, ne retenait plus l’âme que par un imperceptible lien. Radegonde cependant semblait étrangère à ce deuil, à ces alarmes, à ces gémissements. Calme, radieuse, elle paraissait telle que l’oiseau qui dilate ses ailes, prêt à s’envoler pour les plaines célestes.

Vers la quatrième heure du jour, la sainte reine prit possession de son royaume éternel. C’était le 13 août de l’an 887, date que l’Église a consacrée.

Aussitôt, du sein des prières et des pleurs, une voix s’éleva, la voix d’Agnès, disant :

« Malheur à nous, car nous avons péché ! L’affliction accable nos cœurs. Nous avons perdu notre plus cher trésor : mais étions-nous dignes de le conserver ? »

Sitôt après le triste évènement qui frappait la maison de Sainte-Croix, un serviteur fut envoyé à Grégoire, le vénérable évêque de Tours, qui devait relater dans son livre des Miracles ceux dont il fut témoin.

Grégoire se transporta en toute hâte au couvent. Lorsqu’il entra dans la salle où reposait la dépouille de celle qui avait été Radegonde, quelle fut sa stupéfaction ! Ce ne fut pas un visage humain qu’il crut voir, mais la face d’un ange brillante de la blancheur du lis et du pourpre de la rose.

« Autour du cercueil, dit le saint hagiographe dans son traité de Gloria confessorum, il y avait une grande quantité de religieuses, au nombre de deux cents environ, que la parole de Radegonde avait entraînées vers une sainte vie ; plusieurs d’entre elles qui, selon les idées du monde, étaient de haute naissance, devaient le jour à des sénateurs ; il y en avait même de race royale : elles florissaient ainsi au sein de la religion. À notre arrivée, elles pleuraient abondamment. Pour moi, qui sentais aussi couler mes larmes, m’étant tourné vers l’abbesse, je dis : “Modérez un peu votre douleur, et songez plutôt à accomplir les choses nécessaires. Notre frère Mérovée, évêque de cette ville, n’a pu se rendre ici, retenu qu’il est par une tournée pastorale. Prenez donc garde que le saint corps ne soit exposé trop longtemps aux injures de l’air, et que la grâce mise par Dieu dans ces bienheureux membres ne s’efface, si vous différez le moment de la sépulture. Hâtez-vous de faire les obsèques, de rendre avec solennité sa dépouille au tombeau.” L’abbesse répondit : “Que ferons-nous si notre évêque ne vient pas ? Le lieu où Radegonde doit être enterrée n’a pas été consacré par la bénédiction sacerdotale.”

« Alors les citoyens de la ville et autres hommes distingués qui étaient venus assister aux funérailles de la reine commandèrent à mon humilité, en disant : “Ayez confiance en la charité de votre frère, et bénissez le cercueil. Nous croyons pouvoir affirmer que non seulement il ne le trouvera point mauvais, mais encore qu’il vous en rendra grâces.” Soumis à l’ordre qui m’était donné par tous, je bénis le cercueil dans la cellule même. Mais dès qu’ayant levé le noble corps, nous commençâmes à le conduire en psalmodiant, nous vîmes des possédés se tordre en confessant la sainteté de Radegonde.

« Nous passâmes le long du mur extérieur : alors la foule des religieuses, se montrant aux fenêtres des tours et sur les créneaux même de la muraille, se mit à pousser des cris et des lamentations. Le bruit de leurs sanglots arrachait des larmes de tous les yeux ; et les clercs, dont l’office est de réciter les psaumes, avaient peine à continuer l’antienne au milieu de ces larmes et de ce deuil.

« “Par grâce, demandèrent les religieuses, que le cercueil s’arrête encore quelques moments au pied de la tour ; nous ne pouvons consentir à la voir disparaître.”

« Émus par cette fervente supplication, les porteurs posèrent à terre leur fardeau précieux. Et voici qu’en cet instant le Ciel voulut rendre un témoignage éclatant aux vertus de sa servante bien-aimée. Il y avait là un aveugle, dont la cécité datait de longues années ; il priait comme tout le monde, et comme tout le monde il chantait les louanges de Radegonde. Soudain le rayon visuel revint dans ses yeux : sans être soutenu par aucun guide, l’infirme se mit à suivre le cercueil, et il marcha ainsi d’un pas ferme jusqu’au lieu de la sépulture. »

Après la cérémonie funèbre, Grégoire voulut revenir au monastère de Sainte-Croix pour faire ses adieux aux orphelines dont il venait d’emmener la mère. Agnès le conduisit dans tous les lieux où Radegonde avait eu l’habitude soit de prier, soit de lire.

« Voici, disait Agnès, la place où elle s’agenouillait... Voici le livre sur lequel elle aimait à jeter les yeux...Voici l’arbre dont elle préférait l’ombrage. »

Et les larmes de l’abbesse et des sœurs redoublaient. Le pieux évêque y joignit les siennes.

« Et, dit-il, je fusse sorti accablé si je n’eusse su que Radegonde avait pris possession du bonheur éternel. »

 

 

Alfred DES ESSARTS, Récits légendaires, 1880.

 

 

 

 

 



1  Proscrits.

2  Présent de noce.

3  Homme de loi.

4  Augustin Thierry.

 

 

 

 

 

 

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