Le bassin d’or

 

(RÉCIT DU FAUCHEUR)

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

E. DU LAURENS DE LA BARRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un vieux faucheur, assis auprès de nous sur le gazon de la prairie, nous disait un soir, tout en battant le fer de sa faulx : – « À vous qui hochez la tête ou qui avez l’air de rire quand un ancien raconte devant vous les merveilles du temps passé, allez donc, en revenant de dire vos prières à Rumengol ; allez, par un beau clair de lune, dans la forêt du Kranou ; allez plus loin que les ruines de l’Ermitage ; approchez-vous sans bruit des pierres et des dolmens qui sont là couchés sous les ronces ; écoutez au milieu du silence du soir... Vous ne verrez venir ni le Ramier bleu, ni le Dragon aux trois têtes, ni le Nain noir qui gardait le Bassin d’or ; mais vous verrez passer les ombres des aventuriers morts dans ces lieux, les ombres des soldats francs tombés sous les coups de Lez-Breiz et de son page ; vous entendrez leurs gémissements et leurs soupirs.

Je me hâtai d’ajouter, en voyant le sourire de l’incrédulité monter aux lèvres de mon jeune compagnon : – « Qui oserait douter de vos discours et rire des choses terribles que vous savez et que vous allez nous conter, n’est-ce pas ? »

Rassuré par mon air sérieux, le vieux Faucheur prit la parole :

– « Il est bon de vous dire qu’autrefois, il y a mille ans et plus, tous les jeunes paotred qui avaient du foin dans leurs galoches 1 s’arrêtaient, en revenant de Rumengol, au village de Quimerch. Ils ne manquaient pas d’entrer chez Yvon ar Pinvidik (le riche) et, connaissant très bien son avarice, ils lui offraient poliment du butun mad (bon tabac), pour avoir le temps de voir sa fille, la bonne et charmante Bellah, en lui faisant les doux yeux. Yvon fumait tranquillement une pipée, puis il prenait le joli garçon par la main et lui disait :

Kénavézo (au revoir), l’ami ; garde tes yeux bleus et les soupirs de ton cœur : Bellah est la fiancée du Billig aour (du Bassin d’or) ; elle est promise à celui qui lui apportera en dot le beau bassin qui change en or le cuivre et le fer ; il se trouve au château de Kivaro 2, dans la forêt du Kranou. Tiens, voilà le chemin...

À ces mots, Yvon plantait là le camarade et refermait promptement sa porte. Souvent le pauvre innocent allait errer dans la forêt, s’y égarer et mourir ; d’autres plus finauds partaient pour consulter les sorciers, chercher un louzou ou autre chose, mais aucun ne revenait. Bellah soupirait tristement et commençait à avoir peur de rester fille.

Un soir, cependant, un jeune paysan, orphelin, sans bien ni rente, mais d’une figure d’ange et d’une piété de saint, passa devant la maison de Bellah, se rendant à Rumengol en pèlerinage. La Pennhérez (héritière), pensive à la petite fenêtre, regardait les nuages passer et les oiseaux voler dans le ciel. Le petit voyageur, accablé de fatigue, s’assit sur la pierre devant la porte, souhaita le bonsoir à la paysanne et lui demanda des nouvelles de toute la maisonnée (an tiad-holl). Yvon était absent. Les jeunes gens causèrent sans témoins... Que se dirent-ils ? nous n’en savons rien ; toujours est-il que Lanik (c’était le nom du petit pèlerin) s’éloigna joyeux de la maison, en regardant une bague qu’il n’avait pas avant d’avoir causé avec Bellah. Il se rendit à Rumengol, fit bien dévotement ses prières, trempa son anneau dans le bénitier et s’en revint à la nuit close. Il se dirigea vers la forêt du Kranou, s’étendit sur la fougère et attendit le petit jour. À son réveil, quel fut son étonnement de voir, perché sur une branche, à deux pas de lui, un beau ramier bleu qui roucoulait en le regardant. Lanik admira le bel oiseau pendant quelques minutes, puis il se leva et prit le premier sentier qui s’offrit à ses regards ; mais le Ramier alla se placer encore sur un buisson voisin, en battant des ailes avec tant de force que le paysan s’arrêta tout surpris. Changeant alors de direction, le Ramier voltigea si doucement devant lui que Lanik le suivit instinctivement. Il s’amusait à tailler avec son couteau une branche de houx et en faisait une petite croix blanche. Bientôt il aperçut à travers les arbres les hautes tourelles et le colombier d’un manoir.

– « C’est sans doute Kivaro », se dit tout bas Lanik, et il fit le signe de la croix en pensant à Bellah qui devait prier pour lui.

Neuzé (alors) 3, il ne put voir sans trembler que les murs avaient cent pieds de haut, et que les portes, brillant au soleil, paraissaient doublées d’argent et de fer ; de plus, il vit au-dessus du grand portail un Korrigan dû (nain noir), qui avait un œil sur le milieu du front et un œil derrière la tête, si bien que quand un œil dormait l’autre veillait ; et ce vilain moricaud, tout tortu-bossu (tortik), tenait une longue lance à la main. Mais comme Lanik était à deux cents pas du château, il continua de marcher sans crainte. Tout à coup, la lance du nain s’abaissa de son côté et s’allongea tellement que c’en était fait de notre imprudent, s’il n’eût tendu en avant son bras armé de la petite croix blanche. Frappé de surprise et d’effroi, le pauvre enfant regarda le Ramier bleu qui, perché sur un buisson, l’observait et semblait dire par les battements de ses ailes :

Chétu eur génaouek braz.

(Voilà un nigaud bien embarrassé.) 4

Alors, il se rappela que le recteur, en chaire, avait dit que la patience et la vertu triomphent de tous les obstacles et des pièges du démon ; il se mit à genoux pour dire un Pater, et ensuite il s’assit sur ses sabots pour réfléchir. Le pigeon bleu commença sous le feuillage ses tendres roucoulements : Lanik ne trouva rien de mieux que d’imiter son compagnon emplumé et chanta plusieurs cantiques bretons ; le Ramier roucoulait plus fort ; le petit paysan, en souvenir de Bellah, entonna l’air de la Cornouaille :

 

          Ann hini gouz e va dous,

          (La vieille est ma douce)

          Ann hini iaouank a zo koant.

          (La jeune est jolie)...

 

Alors le korrigan, qui sans doute aimait la gavotte, se mit à danser et à se trémousser sur le rempart. Le chanteur riait tout bas dans son cœur de la danse de ce vilain être – car c’est fort drôle un nain bossu qui danse sur un mur – mais, à la troisième gavotte, la lance du monstre lui échappa des mains et roula sur la terre ; de peur qu’il ne s’en aperçût, Lanik continua le bal par un jabadao 5, si bien qu’épuisé de fatigue, le korrigan tomba sur le mur tout de son long en soufflant comme un pémoc’h (porc). Lanik chanta encore quelques airs plus doux, puis une complainte bien triste, dont les accents endormirent le bossu qui poussa bientôt des ronflements effroyables. Le chanteur s’avança alors vers le manoir ; mais comment ouvrir une porte aussi solide ?

Le sommeil du nain était tellement agité qu’il avait l’air de vouloir danser encore ; à force de se tourner et retourner, il roula sur le mur et tomba au pied du rempart. Le petit paysan vit avec frayeur s’ouvrir un de ses yeux. Il se dit que le salut de tant de chrétiens, que ce monstre avait tués, lui commandait d’agir sans peur, et saisissant la lance du korrigan, il le cloua contre la terre. Ce ne fut pas sans regret, pour le sûr, car notre garçon était humain et n’aimait ni à dénicher les nids, ni à martyriser les bêtes, comme tant de méchants enfants.

Quand le nain fut bien mort, Lanik saisit le trousseau de clefs qui pendait à sa ceinture, choisit la plus grosse, et ouvrit le portail : il vit une cour immense, et au milieu un dragon attaché par une chaîne dont les anneaux s’allongeaient de manière à lui permettre d’atteindre aux coins les plus reculés de la cour. Au surplus, le dragon lançait du feu par ses trois têtes. La place était couverte des ossements d’une foule d’hommes venus là pour le Bassin d’or et dévorés par le Dragon et par le Korrigan. Le jeune garçon avait bien pour se défendre la lance du nain mort, mais, outre qu’elle ne s’allongeait plus dans ses mains, il n’aurait jamais eu ni la force, ni le courage de soutenir un pareil combat. Il fit une prière mentale, et se repentit d’avoir commis un meurtre inutile. Il se prit même à pleurer et fouilla sa poche pour y prendre son mouchoir : au lieu de ce pillot, il y trouva une galette de blé noir qu’il avait oublié de manger la veille à son souper, tant les affaires l’occupaient déjà. Comme il n’avait pas encore faim, il cassa en deux morceaux sa galette et en jeta la moitié au Dragon qui la dévora subitement avec des grognements de satisfaction. Pour un pauvre innocent de Cornouaillais, ne sachant guère que manger des mûres ou des guignes, et hâner 6 ses prières, vous allez voir que Lanik n’était pas trop bête : il se dit que puisque le Dragon avait gloutonné la première moitié de sa galette avec tant de plaisir, il avalerait la seconde sans y regarder davantage. Là-dessus il sortit de la cour, arracha du bout de la lance un fer pointu et tranchant des deux côtés, enveloppa ce fer dans le morceau de galette, après avoir tracé par-dessus un signe de croix avec sa bague, et rentra dans la cour, puis, montrant au dragon alléché le morceau friand qu’il lui avait préparé, il se rapprocha un peu, et lui dit :

Dragounik-Kez (Cher petit dragon).

Le monstre à trois têtes ouvrit sa gueule du milieu, de peur de manquer une aussi belle proie, que Lanik y lança vivement et qui fut engloutie d’un seul trait. Mais, au bout de trois secondes, les yeux de ce lontek (glouton) s’allumèrent ; des flots d’écume, de feu et de sang sortirent avec des sifflements affreux de ses trois têtes ; le paysan effrayé s’enfuit et referma le portail pour ne pas être témoin de cette hideuse agonie. Le vacarme dura longtemps dans la cour de Kivaro, car le monstre avait la vie dure ; le ciel était couvert d’oiseaux de proie attirés par l’odeur de ce carnage inusité ; à la fin, les hurlements diminuèrent, s’affaiblirent, et tout rentra dans le silence. Ce ne fut qu’après trois quarts d’heure au moins que notre faézer (vainqueur) osa s’aventurer dans la cour ; il fit un long circuit dans l’enceinte remplie d’une fumée épaisse, afin d’éviter le dragon qui brûlait encore, pareil aux ruines d’un incendie mal éteint. Il arriva enfin à la porte du manoir, où, après avoir soulevé un loquet d’or garni de clous du même métal, il entra dans un vestibule spacieux et magnifique ; au milieu, sur un meuble charmant, d’un bois dont le nom est inconnu, se trouvait le Billig aour, le Bassin d’or !... Lanik se saisit à la hâte de ce talisman précieux, et jetant les yeux dans la pièce voisine, il vit des choses si belles, si belles qu’il allait y porter ses pas, lorsque du dehors les roucoulements plaintifs du Ramier parvinrent à ses oreilles ; il s’arrêta sur le seuil, détourna ses regards éblouis, et s’élança hors du château. Revenu dans la forêt, il se jeta à genoux en pleurant de joie, fit une courte prière, et quand il releva la tête, les hautes murailles de Kivaro avaient disparu ; il ne vit plus qu’un tas de cendres fumantes à la place où le dragon avait brûlé.

Pour en finir, – car il est temps d’aller se coucher, mes amis, – Lanik retrouva son pigeon bleu, qui vint l’aider à sortir de la forêt. Alors le Ramier se changea, dit-on, en une belle dame, en une sainte. Elle lui apprit qu’elle était venue du paradis pour le protéger, parce qu’il était pieux, et chasser le démon qui régnait à Kivaro, depuis le crime d’un ancien seigneur ; finalement la dame disparut dans un nuage bleu. L’heureux paysan rapporta le Bassin d’or au vieil Yvon, et ne tarda pas à épouser sa fille. Il y eut même de fort belles noces qui durèrent trois jours, et auxquelles assista celui qui a composé cette histoire : il y eut des sonneurs, du lard, du cidre et de tout... Mais, hélas ! Yvon eut beau jeter chaque jour des pièces de toutes sortes dans le bassin, jamais elles ne changèrent de nature, tellement que, trompé dans ses calculs d’avarice, il mourut de dépit et de chagrin.

Cependant, le Bassin d’or n’en fut pas moins le prix de la piété de Lanik, et le bonheur qu’il lui procura, en lui faisant épouser Bellah, valait à ses yeux mille fois plus que des métaux précieux.

– « Sans doute, ajouta mon sceptique camarade ; mais je crois que quelques pièces d’or n’auraient pas fait de mal au ménage de Bellah ? »

– « Pardonnez-moi, reprit le Faucheur ; il resta au bon Lanik un bassin toujours plein d’or : c’était son cœur rempli de vertu et d’amour du travail, exemple précieux que, mieux que la fortune, les pères doivent léguer à leurs enfants. »

 

 

 

E. DU LAURENS DE LA BARRE,

Les veillées de l’Armor, 1842.

 

Recueilli dans Contes populaires et légendes de Bretagne,

textes rassemblés par Nathalie Bernard

et Laurence Guillaume, 1976.

 

 

 

 

 



1 Expression qui désigne les paysans aisés.

2 Kivaro se prononce Ker-ivaro, le village de la mort.

3 Alors, pour lors, neuzé, enamzér-zé. Il faut pardonner la répétition de ces mots dans nos récits. Le conteur Breton s’en sert à chaque phrase.

4 Mot à mot : un grand nigaud.

5 Jabadao, danse vive et animée.

6 Terme à l’usage des pédagogues de village : azenna, ânonner.

 

 

 

 

 

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