Madelinette
par
Isabelle KAISER
Après trois années, Madame Marie ne s’était pas résignée.
Le jour elle vaquait à sa besogne, soignant des ménages étrangers, n’ayant presque plus de chez soi, tant sa solitude était absolue. Dans sa petite maison au bout du village, il n’y avait plus aux croisées le sourire en fleurs des œillets et des géraniums vivaces ; le jardinet même était en friche, l’ivraie y montait en graines et, entre les pierres déjetées de l’escalier abandonné, les pariétaires prospéraient : Madame Marie n’était ni négligente ni paresseuse, mais sa petite fleur vivante étant morte, elle n’en voulait plus d’autre.
Depuis qu’elle n’avait plus à subvenir aux besoins de personne, elle sentait plus lourdement sa pauvreté : sa vraie misère datait de la perte de l’enfant.
Car Madelinette ne revenait pas.
Des fleurs ! non, elle n’avait même pas, comme d’autres mères privilégiées, dans le champ du cimetière, un petit morceau de terre sainte où elle pût déposer l’offrande qui réjouirait peut-être la petite endormie.
Si elle était morte de maladie, choyée jusqu’au bout, passant des bras de la mère dans ceux de la mort, sans déchirement, sans conscience, Madame Marie se serait soumise comme tant d’autres croyantes, et dans un orgueil de foi naïve elle aurait dit : « C’est un ange ! » ; elle l’aurait aisément vu jouer en songe sur les pelouses du Paradis, et pousser du pied les petits nuages pommelés qui l’empêchaient de regarder vers la terre...
Mais l’enfant avait disparu... enlevée de dessus terre comme une feuille engloutie par le vent de malheur... qui souffle... emporte et ne laisse pas de traces.
Un jour, vers le crépuscule, comme la petite tardait à rentrer du village où elle était allée jouer, Madame Marie alla au-devant d’elle sur le sentier de la forêt, appelant :
– Madeline ! Madelinette !...
Rien n’avait répondu.
Une nuée de corbeaux s’était levée sur ses pas. Le cœur lourd d’inquiétude, elle chercha, de maison en maison, une espérance fuyant à tire d’aile devant chaque réponse négative...
– Avez-vous vu Madelinette ? Avez-vous vu Madelinon ?
Tous les échos disaient :
– Non !
Quand la nuit tomba, elle donna l’alarme au village, et quelques hommes de bonne volonté rôdèrent aux alentours, à la recherche ; la jeune femme torturée les suivit pas à pas, criant d’horreur quand ils fouillaient les puits et les basses-fosses des fermes voisines, tremblant de voir à la clarté des lanternes un chiffon familier, une mèche sombre s’accrocher aux tridents des fourches.
La nuit s’écoula dans de vaines perquisitions. Opiniâtre, la mère espéra que l’enfant avait été prise de sommeil à l’improviste, qu’elle riait aux anges peut-être au fond de quelque hallier où les mûres rougissaient, et qu’à l’aube, éveillée par la rosée, elle pleurerait de froid, trousserait sa robe déchirée par les ronces et s’en reviendrait toute piteuse de son équipée.
Le soleil parut... Le jour tomba... Les rayons chaque jour franchirent la porte de Madame Marie... mais l’enfant jamais plus...
On chercha au fond des abîmes, on dragua le lit du ruisseau, on dessécha les fontaines, on fouilla les granges... rien. De longtemps la mère n’osa plus aller puiser de l’eau, frémissante à la crainte de voir une épave flotter, et elle ne regarda plus les vagues d’écume sans trembler de froid, comme si on l’immergeait toute, soudainement.
La nuit elle s’éveillait en sursaut pour un trottinement de souris dans la cloison, croyant entendre des pas menus courir sur le plancher. Quand la lune se glissait au travers des lamelles des persiennes, elle se dressait effarée : Madelinette, vêtue d’une chemise blanche tombant jusqu’à ses pieds, traversait la chambre silencieusement, revenait... allait lui passer les bras autour du cou ; et d’instinct elle inclinait la nuque au-devant de la salutation bénie.
Puis elle pleurait de déception.
Tout le jour elle laissait la porte de sa maison ouverte pour que la petite pût entrer tout de suite. Elle ne craignait plus les voleurs : on lui avait dérobé son trésor.
Après le mystère du départ, ce serait peut-être le miracle du retour.
Que de fois, quand l’un de ces petits êtres venait mendier à sa porte, ou croisait son chemin, n’avait-elle pas interrogé avidement leurs yeux et leurs traits ; et nul n’avait les yeux de Madelinette, ces yeux très sombres, cillés d’or et changeants comme une moire, des yeux qu’elle aurait reconnus entre mille, dès l’abord. C’étaient les yeux du père, un bûcheron piémontais qu’on lui avait rapporté sur un brancard de feuillage, écrasé par le chêne que sa cognée abattait.
Si la constante incertitude du sort de l’enfant n’excluait pas toute espérance, en revanche elle suscitait dans le cœur de la mère les pires angoisses et des déchirements intimes que la mort reposante eût apaisés sous son doigt de glace.
Le petit lit était toujours au pied de sa couche, offrant la blancheur de ses oreillers intacts ; la poupée, les mains bêtes, était encore juchée sur sa chaise et regardait vaguement ce vide.
Des voisines compatissantes ne se lassaient pas de lui répéter que l’enfant avait péri ; elle finissait par le croire, et se reposait parfois de toutes ses anxiétés dans l’idée de la mort douce, calmant les maux sous ses mains endormeuses.
Alors, au crépuscule, elle se surprenait à chanter à mi-voix, comme autrefois pour endormir l’enfant, ce cher refrain :
Avez-vous vu ma fillette
Dans sa robe de linon,
Avez-vous vu Madelinette,
Avez-vous vu Madelinon ?
Et il lui semblait que le vent qui venait du ciel disait : « Non. » Alors elle se reprenait à espérer.
*
Ce dimanche de décembre, en sortant de chez le syndic où elle était allée s’engager pour la couture de la semaine, Mme Marie vit sur la place du village des badauds rassemblés autour des roulottes de quelques bateleurs forains, attirés par l’approche de la fête sainte qui rend le cœur des hommes sensible à la miséricorde. Le vieux saltimbanque en maillot clair savait bien que ces gens étaient plus disposés à mettre un sou dans l’escarcelle alors que Dieu leur mit un sauveur dans la crèche. C’était là toute la religion de l’homme qui avait faim, et vagabondait de par le monde, ayant toujours la misère à ses trousses.
Une pipe aux lèvres, il ameutait la jeunesse, puis débitait son boniment :
– En avant la musique ! voici l’instant... et le moment...
Sur des tréteaux improvisés, les tambours battaient, et le flonflon des trompettes déchirait l’air.
Quelques singes vêtus de rouge s’ébattaient, selon la coutume de ces bêtes, sur le dos d’un chameau frileux. Entre les roues des voitures ambulantes, des chiens savants, en casaques de velours et les pattes tondues, reniflaient parmi les détritus, ou dressés sur leurs pattes mendiaient, affamés. Une maigre rosse jeûnait tristement au milieu de ces paysans qui sentaient bon le foin et l’étable chaude.
La représentation allait commencer. Les places étaient libres. On ferait la quête, dit gracieusement le vieux saltimbanque. Quelques femmes avaient rejoint Madame Marie, et la gardèrent près d’elles.
Après les exercices des bêtes, les génuflexions du chameau qui subissait sa déchéance avec une mélancolie de proscrit, après le tir des singes et les tours de l’équilibriste qui promenait une échelle sur son nez, le vieux annonça avec emphase :
– Julinka, l’artiste aveugle... la Fille de l’air.
Une enfant de huit ans parut dans l’enceinte. Elle avait aux lèvres un sourire figé de fillette morte à la joie, et des yeux vidés, lamentables à voir dans une frimousse vieillotte aux traits sommeillants. Le corps d’un élancement fluet était recouvert d’un maillot pâle et d’une courte robe rose à falbalas bouffants, pailletés d’argent, et la nuque frêle était chargée de colliers de similor ; tout le clinquant doré de la misère noire.
Sourieuse, avec un automatisme de geste douloureux à voir, elle s’apprêtait à monter sur une corde, tendue à quelques mètres au-dessus du sol, entre deux pieux fichés en terre.
Elle prit le balancier, essaya tâtonnante la corde qui ployait sous son pied souple et nu, puis, avec un bercement gracieux, s’avança lentement sur sa route étroite et périlleuse.
Les villageois, bouche bée, ouvraient des yeux stupides...
– Quelle maligne... cette bouèbe ! des chèvres n’y auraient pas passé... c’était fort tout de même...
Madame Marie était au pied de la corde où la fillette exécutait sa danse aérienne dans une pose ankylosée par l’effroi de crouler dans le vide que sa cécité rendait plus terrifiant encore. Madame Marie ne la quittait pas des yeux...
Son cœur resta muet.
Ce ne fut que par contraste que cette créature défigurée, aux yeux vides, qui excitait sa pitié, lui rappela, plus charmante encore, l’enfant aimée dans sa grâce angélique et tendre.
– Votre petite aurait cet âge-là, maintenant, dites, Madame Marie, observa une voisine qui lui voyait des larmes aux yeux.
La mère tressaillit.
– Madeline ? fit-elle à voix haute, comme arrachée à son rêve... oui, oui, Madelinette aurait eu huit ans à la moisson...
Avec cette finesse d’ouïe particulière aux aveugles, la petite misérable qui planait là-haut perçut le doux petit nom de Madelinette, et la voix triste, la voix inentendue, espérée, la voix unique à laquelle les enfants obéissent jusqu’à la mort ; et, saisie, frémissant toute, dédaignant le danger, elle perdit l’équilibre, jeta son balancier au hasard et se laissa tomber à terre...
Puis, avec une rapidité de boulet, elle courut tête baissée et saisit à pleines mains la robe de Madame Marie, en balbutiant :
– Mammy !... Madelinette...
Blanche jusqu’aux lèvres, Madame Marie renversa l’enfant entre ses bras et d’un geste fou souleva les boucles brunes de la petite créature, interrogea les traits ; mais les sombres yeux changeants comme une moire, ces yeux qu’elle aurait reconnus entre mille dès l’abord, n’étaient plus que des trous noirs... Mais là... les paupières cillées d’or... et ce sourire... ce vrai sourire épanouissant la petite bouche finement arquée...
– Ô Madelinette...
Le vieux bateleur, troublé par cette interruption qui annulait la recette, crut à un accident et s’approcha. Mais la muraille humaine s’était refermée d’instinct sur le groupe de la mère et de l’enfant, pressentant le drame.
Il s’inquiéta en face de cette foule soudainement hostile, et quand la police prévenue voulut arrêter toute la caravane, le pauvre vieux se défendit avec désespoir. Il avait acheté cette petite avec le caniche savant, à la mort d’un vieux brigand qu’on avait trouvé pendu dans la forêt. Cette petite lui appartenait de droit ; il n’était pas un voleur, mais un pauvre bohême de la fantaisie, qui devait amuser les gens pour ne pas mourir de faim. Il invoqua le témoignage de l’enfant qu’il aimait à sa façon parce qu’elle personnifiait à ses yeux une recette certaine, un objet à exciter la pitié, comme le loup pelé ou le chameau mourant.
Madelinette, cramponnée aux jupes de sa mère, assura qu’elle avait changé de maître, il y avait peu de temps, qu’autrefois on la fouettait pour la faire marcher sur la corde, et qu’elle avait eu mal aux yeux, toujours... comme si une invisible bête l’eût rongée dans sa nuit.
Le vieux bateleur innocent fut libéré, mais il se lamentait. La représentation n’avait rien donné, demain serait jour de chômage, et l’estomac chômait si souvent.
Le ventre creux, il avalait chaque jour de l’étoupe enflammée, des sabres et des poignards, mais du pain : Non ! c’était chic et rare.
Madame Marie ne marchanda pas, elle racheta à prix d’or l’enfant qu’elle avait porté dans son sein, elle paya sa rançon à ce vieil homme qui apparut à ses yeux tel que l’ange annonciateur d’une grande joie aux bergers de Judée.
Car le Sauveur revient toujours sur la terre, mais parfois sous une forme si humble, si déconcertante que nous le laissons passer sans le reconnaître, que nous fermons notre porte quand il frappe à nos hôtelleries. Que de fois Jésus doit aller dormir encore entre les douces bêtes du troupeau, dans l’étable de Bethléhem !
L’innocente raconta qu’un soir qu’elle revenait au village par le sentier de la forêt, un homme l’avait emmenée... loin. Elle entendit à ce moment sa mère appeler : « Madeline... Madelinette, où es-tu ? » Elle avait voulu répondre. On l’avait bâillonnée. La nuit, elle dut dormir sur la paille avec d’autres enfants, qu’elle ne vit jamais, car ses yeux ne s’ouvrirent jamais plus au soleil.
Tous les incidents de sa misérable existence durant trois années s’étaient effacés de sa mémoire, rien ne fit plus impression sur elle, ni les coups ni les caresses ; elle écoutait toujours dans ses ténèbres une voix appeler : « Madeline... Madelinette ! » et le timbre de cette voix et son accent d’inquiétude et de tristesse s’étaient gravés si fortement en elle, que rien autre ne subsistait plus.
Le présent, l’avenir étaient lettre morte pour l’aveugle ; le passé, c’était cette voix qui l’appelait dans l’ombre ; et quand elle l’avait entendu résonner près d’elle, si vivante, elle n’avait plus connu que l’impérieux besoin de courir vers la femme qui disait : « Madeline ! » avec l’assurance que cette femme serait sa mère...
*
Au printemps, Madame Marie bêcha son jardinet en friche.
L’enfant la suivait partout comme une ombre fluette. Elle marchait sans guide dans la maison, allant droit aux objets, évitant les angles qui blessent, frôlant toutes choses de ses mains divinatrices, et choisissant avec sagesse.
Elle avait gardé de sa courte vie d’équilibriste une démarche quelque peu aérienne : ses pieds semblaient frôler la terre sans s’y poser, ses mains frémissantes tendues en avant semblaient porter un invisible balancier sur une étroite et périlleuse route d’ombre.
Mais elle jouait comme les enfants heureux et éprouvait des joies inconnues, intenses, pour un pépiement d’oiseau, un murmure de source, un bruissement de ramures. Un jour elle caressa un rayon de soleil qui dorait le plancher, le trouvant doux et tiède ; elle le vit partir comme un ami, et l’attendit presque chaque jour.
Madame Marie sema dans son jardin des fleurs rouges ; des fleurs multicolores, au hasard, d’un geste de semeuse bénie qui magnifiait le printemps.
Mais soudain elle resta la main en suspens, découragée. « À quoi bon les fleurs, les belles fleurs du bon Dieu, l’enfant ne les verrait jamais plus. »
Madelinette, avec cette divine prescience des enfants éprouvés, venait de se pencher vers les bordures de buis vivace, et d’un geste sûr elle cueillait de-ci de-là les violettes blotties, et les respirait gloutonnement, le visage rose de plaisir :
– Maman, comme elles sentent bon les fleurs ! elles ont la couleur de ta voix quand tu dis : « Madelinette ! » Écoute, j’entends pousser les herbes et s’ouvrir les roses, c’est comme une petite porte qui s’ouvre sur le ciel... N’entends-tu rien ?
– Non, Madelinette, tout fait silence...
– Le silence... maman... c’est plein de musiques.
Beckenried. Novembre 1899.
Isabelle KAISER.
Paru dans La Semaine littéraire le 16 décembre 1899.