Les trois couronnes

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Émile MATHIEU

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ASSIS sur la lisière d’un bois de chênes qui dominait une vaste lande, un jeune garçon d’environ quinze ans s’occupait à tresser un panier rustique, tout en ayant l’œil sur un troupeau de ces petites vaches noires, tachées de blanc, nées sur le sol de la Bretagne. Le pâtre, parfois, se levait prestement et faisait rentrer dans le devoir une bête indocile, puis, se remettant à son travail, il fredonnait un chant monotone en langue bretonne. Tout à coup, il s’arrêtait et regardait le ciel longtemps, hochant quelquefois la tête avec satisfaction, ou bien accentuant son mouvement d’un air qui signifiait : Voilà des nuages qui ne promettent rien de bon !... Car Yves, le pauvre pâtre, avait tant et tant considéré le ciel, qu’il eût pu prédire à coup sûr les changements et perturbations de l’atmosphère, comme un véritable baromètre. Aussi disait-on dans le village : Il pleuvra ! ou : Il fera beau ! selon qu’Yves l’avait décidé. Et pourtant, le misérable garçon ne comptait guère parmi ses compatriotes. Son savoir d’astronome, que d’ailleurs nul ne lui contestait, était le seul avantage qu’on voulût bien lui reconnaître, car il passait pour ce qu’on nomme discrètement au village un innocent, mot qui équivaut à idiot. « C’est un simple d’esprit ! » répétait-on ; mais on ajoutait : « Il est doux et serviable. » Cependant, nul ne lui en savait gré. On trouvait tout naturel qu’il donnât son temps, ses forces, au besoin sa vie pour les autres.

On eût même été fort surpris qu’il en fût autrement. Il semblait que le pauvre garçon dût appartenir à tous sans avoir le droit d’exiger le moindre salaire ou le plus léger sentiment de reconnaissance.

Qu’était donc Yves ? Hélas ! c’était un malheureux enfant resté orphelin à l’âge de dix ans ; il n’avait point de proches parents dans le village ; et ceux qui eussent pu revendiquer ce titre, ne songeaient nullement à le réclamer. Comment l’orphelin avait-il vécu ? Demandez aux oiseaux comment ils trouvent leur nourriture !... Yves gardait les vaches, les moutons et, pour cela, de l’un il recevait un morceau de pain, d’un autre du lard, du fromage ; on le payait en nature. Quelques métayers, plus aisés, ou pour mieux dire moins pauvres, désireux de reconnaître plus généreusement ses bons et loyaux services, l’avaient, par un sentiment de justice et par amour de la décence, revêtu de leurs vieilles souquenilles. Yves trouvait un refuge dans ce qu’on pouvait nommer la hutte paternelle, car c’eût été difficile de donner le nom de chaumière à l’amas de terre dont les murs étaient formés et aux mottes de gazon qui simulaient un toit.

Quant à l’intérieur : un grabat, un vieux coffre, une table et trois escabeaux. C’est le seul héritage que ses parents lui eussent laissé. N’ayant jamais connu que la misère, le pauvre enfant ne se trouvait point à plaindre. Quand il faisait froid, il se chauffait à son foyer ; quand il pleuvait, n’avait-il pas un abri ?

– Je suis plus heureux que les oiseaux, se disait-il ; les braves gens me nourrissent, me vêtissent. Que me faut-il de plus ?

Et le pauvre petit ne se disait pas que si les braves gens le nourrissaient et le vêtissaient, il leur donnait en échange son temps, sa peine ; ils lui étaient donc de beaucoup redevables. Mais il n’avait jamais réfléchi à cela, et trouvait tout naturel que l’on exigeât de lui ce qu’on ne demandait pas aux autres. Dans son humilité, le généreux enfant ne comptait que ce qu’il recevait et oubliait le bien que son excellent cœur le portait à faire à tous sans distinction. Que de fois il avait exposé sa vie en sauvant des enfants de l’eau, du feu !... Un événement fâcheux arrivait-il dans le village, vite on disait :

– Il faut aller quérir Yves ; il est fort, le gaillard, il nous aidera.

Et Yves s’empressait d’accourir ; et lorsqu’en échange de ses services on lui faisait manger la soupe, c’était de son côté que venait la reconnaissance. Le jour donc où nous le voyons assis devant la lande, occupé de la confection de son panier, après avoir achevé son ouvrage, voyant le soleil disparaître, il rassembla son troupeau, et, tout en soufflant dans une flûte qu’il avait ingénieusement fabriquée, il se dirigea vers le village. Il atteignait les premières maisons lorsqu’il entendit une voix qui l’appelait :

– Oh ! Eh ! garçon ? lui cria un vieillard. T’es attendu là-bas, chez la mère Nicolette.

– Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Yves.

– Il y a, mon gars, que son vieux s’est cassé la cuisse. On est allé quérir le regougneux qui a remis les os à leur place ; mais le blessé crie comme un possédé. La mère Nicolette est embarrassée, vu qu’il est aussi lourd que du plomb et qu’il n’est pas facile à remuer. Aussi elle m’a dit : « Père Colinet, quand Yves ramènera ses bêtes, ne manquez pas de lui dire qu’il vienne cette nuit veiller mon homme. Donc, voilà ma commission est faite. »

– J’vas tout de suite conduire mon bestiau aux étables et j’irai sans retard, père Colinet.

Aussitôt libre, Yves s’empressa de se rendre auprès du malade.

– Tu viens bien tard, mon gars, dit ce dernier d’un ton de reproche.

– J’vas vous dire pourquoi, se hâta de répondre le pauvre gars, qui crut devoir s’excuser. Mes vaches étaient si volages ce soir, que j’ai eu grand’peine à les rassembler.

– Ah ! aussi, je me disais pourquoi donc il n’vient pas ? reprit la mère Nicolette. Tiens, mon gars, y s’agit d’retourner l’vieux dans son lit. Et c’est pas facile, comme tu vois.

– Attendez, j’vas toujours essayer... Voyons, j’vous fais t’y pas d’mal ?

– Aïe !... Aïe !... cria le patient. Ah ! m’y voilà !... J’suis mieux dans c’te position-là... Vois-tu, mon gars, ma femme n’a jamais pu venir à bout de me remuer.

– Avec ça, mon homme, qu’t’es aussi massif que l’saint Christophe qu’est à la porte d’ not’église.

– Allons, mon enfant, voilà une bonne écuillée d’soupe aux choux et un pichet d’cidre. Mange à ta faim, bois à ta soif et campe-toi dans c’te grande chaise à bras ; t’y seras pas mal pour y passer la nuit. Quand l’vieux t’appellera, tu l’aideras à changer de position ; moi, j’vas m’étendre sur c’te paillasse pour essayer de dormir, car j’suis vannée d’fatigue. L’malheur dans tout ça, c’est que j’peux pas être aidée par mes enfants. Et ça se conçoit : ils ont leurs occupations. Ma fille, la Marie-Anne, est malade ; sa sœur, la Guillemette, a son homme et huit marmots à soigner ; l’aîné de mes garçons s’est embauché dans une vente de bois ; sa femme a assez à faire dans son ménage ; mon cadet s’est loué pour la saison chez un fermier à deux lieues d’ici. Tu vois donc que je ne peux attendre aucun service de mes enfants. Faut être juste, ils n’peuvent pas m’aider. Allons, mange ta soupe... Bonsoir, mon gars. Et la mère Nicolette s’étendit sur son grabat, laissant au pauvre Yves le soin de veiller son mari.

Le simple garçon ne se dit pas : Ces gens-là ne me tiennent de rien et ils agissent avec moi comme si je leur devais mon temps et mes forces. Non, il pensa tout bonnement que ce que lui racontait la mère Nicolette était juste. Ses enfants, en effet, ne peuvent lui venir en aide, se dit-il, il faut bien alors qu’elle ait recours à moi. Elle est trop vieille et trop faible pour soigner et secourir son homme. Sur cette judicieuse réflexion, il appuya sa tête au dossier du fauteuil rustique et s’endormit pour se réveiller vingt fois dans la nuit, appelé par le malade, lequel, aigri par la souffrance, finit par se montrer exigeant et se fâcha même sérieusement lorsqu’à l’aube, Yves fit timidement observer à la vieille femme qu’il devait partir afin de rassembler son troupeau pour le conduire au pâturage.

– Eh ! ben, mon gars, fit-elle d’un air résigné, va donc.

Et se tournant vers le malade, qui maugréait à cette déclaration :

– Faut pourtant ben que c’garçon-là gagne sa vie, mon homme ; on n’peut pas l’empêcher de s’rendre à son travail !

– Pars, mon enfant. Mais tu reviendras ce soir, ajouta-t-elle.

Et quand, le soir, Yves revint, il eut à subir le long récit des souffrances du blessé et des doléances de la vieille femme.

Cette vie durait depuis quatre nuits, de sorte que, malgré sa bonne volonté, tout en gardant son troupeau pendant le jour, Yves succombait sous la fatigue. Une somnolence finit par s’emparer de tout son être... Par un puissant effort de volonté, il combattait cet engourdissement qui l’envahissait sans qu’il eût la force de s’en défendre. Peu à peu ses yeux se fermèrent, et il s’endormit si profondément, qu’il ne s’éveilla qu’en se sentant fortement secouer par deux bras vigoureux. Il souleva lentement ses paupières alourdies et ne distingua pas d’abord celui qui imprimait un mouvement si rapide à toute sa personne.

– Gueux !... Coquin !... Scélérat !... criait une voix mâle avec colère. Tu es la cause que toute ma récolte est perdue... Regarde, misérable ! le dégât fait par tes vaches.

Cette avalanche d’injures acheva de réveiller le malheureux Yves, qui, d’un bond, se retrouvant sur ses jambes, s’élança devant plusieurs animaux qui, rebelles aux cris du propriétaire, s’obstinaient à brouter le blé noir d’un champ. Le pauvre garçon en eut bientôt raison ; mais il constata avec terreur la gravité du dommage. Un ruisseau de larmes inonda son visage.

– Coquin !... Brigand !... criait toujours l’homme, qui venait de couper une forte branche de saule et qui, d’une main vigoureuse, en cinglait les épaules du pâtre.

– Holà !... Holà !... gémissait ce dernier à chaque coup trop violent qu’il recevait... Et, toujours poursuivi par son bourreau, il fit son entrée dans le village, escorté d’une troupe de gamins et de tous ceux qui se trouvaient sur le chemin. En arrivant sur la place de l’église, la foule s’amassa... L’évènement fut raconté par le plaignant. Les propriétaires des vaches se révoltèrent devant les réclamations exagérées du maître des champs.

– Il me faut des dédommagements !... hurlait celui-ci... Ma récolte est perdue... Non seulement le bétail l’a piétinée, mais mangée presque en entier. Vous me paierez le délit causé par vos bêtes.

Et tous accablaient de reproches le pauvre Yves, qui, suffoqué par les sanglots, répétait :

– Ça n’est pas ma faute ; il y avait quatre nuits que je veillais le père Nicollet ; le sommeil m’a empoigné malgré moi.

– Quand on est pâtre, on fait son métier, criaient vingt voix, et l’on ne va pas garder les malades.

– Pourquoi qu’on vient toujours me chercher ? Vous étiez tous les premiers à le faire.

– Oui, dit une voix compatissante, celle d’une femme. Je suis témoin que, lorsqu’il y a quelqu’un de dangereusement malade, c’est Yves que l’on va quérir pour le veiller.

Le pauvre garçon regarda la femme avec reconnaissance. Pendant cette discussion, les vaches, par instinct, avaient regagné leur domicile. Une véritable dispute venait de s’engager entre le plaignant et les délinquants. La femme qui avait pris la défense d’Yves, profitant du débat, s’approcha de lui :

– Viens avec moi, mon enfant, dit-elle. Tu m’as rendu service et je m’en souviens.

Le pâtre se faufila dans la foule et suivit la bonne femme, qui l’emmena chez elle et le fit largement souper. Mais, soudain, remarquant que le pauvre Yves avait parfois un mouvement d’épaules qui produisait une contraction douloureuse sur son maigre et pâle visage :

– Qu’as-tu donc ? demanda la paysanne. Tu as l’air de souffrir.

– Oh ! ne faites pas attention, mère Yvonnette, c’est que ça me tire dans le dos.

– Qu’est-ce qui te tire ?

– C’est rapport aux coups que le fermier m’a appliqués si rudement.

– Voyons donc, petiot !

Et la bonne femme, détachant le sarreau du petit misérable, jeta un cri d’horreur en voyant ses reins labourés d’énormes déchirures d’où coulait encore un sang épais adhérent à la grosse toile du vêtement, ce qui produisait un frottement des plus douloureux.

– Sainte Vierge ! s’écria la paysanne, comme il l’a arrangé, le bourreau ! Ah ! pauvre enfant, que tu dois souffrir !

Et, prenant de l’eau tiède, la bonne femme lava soigneusement les plaies ; puis elle y appliqua du beurre frais et les recouvrit d’une toile usée et douce.

– Oh ! que vous êtes bonne, mère Yvonnette ! Grâce à vous, je ne souffre presque plus ; demain, ce sera fini.

– Maintenant, viens avec moi dans l’étable. Tiens, couche-toi près de la crèche vide, sur ce lit de paille fraîche... C’est ça. Allons, dors bien. Adieu, pauvre petit ; au jour, je viendrai t’apporter du lait. Surtout, n’essaie pas de conduire tes vaches aux champs ; tu n’en aurais pas la force.

Non, il n’en avait pas la force, le malheureux enfant, car lorsqu’au matin la mère Yvonnette entra dans l’étable, il était en proie à une fièvre ardente. Pendant plusieurs jours, sa charitable hôtesse eut pour lui les soins d’une mère. Bon nombre de paysans, mus par l’intérêt, vinrent s’informer de la santé du petit misérable, car aucun pâtre n’eût pu égaler le pauvre Yves dans la garde des animaux.

Après une assez longue convalescence, il reprit ses fonctions habituelles, promettant d’être désormais plus attentif à surveiller son troupeau. Le père Nicolet réclama plus d’une fois son infirmier, mais la mère Yvonnette déclara nettement qu’il ne fallait plus compter sur lui après ce qui venait d’arriver.

Deux mois après cet évènement, une nuit, le pâtre fut réveillé par des cris d’alarme :

– Au feu ! Au feu ! clamaient des voix avec terreur, Yves !... Yves !... vite, lève-toi, la chaumière du grand Yan brûle !...

Le pâtre apparut soudain, à demi vêtu.

– Alerte !... Alerte !... mon gars. C’est un feu de cheminée qui menace de se communiquer au toit. Il n’y a que toi qui grimpes comme un écureuil, qui puisses se risquer à monter jusque-là.

Le pauvre enfant s’élança à la suite de ceux qui l’appelaient, et arriva bientôt devant le foyer de l’incendie. Des échelles étaient dressées.

– Monte, monte vivement, cria le propriétaire à Yves ; nous allons tous te tendre des seaux d’eau.

– Eh ! pourquoi que vous ne montez pas vous-même, Yan ? cria la mère Yvonnette avec colère.

– Pourquoi ? Parce que moi j’suis un père de famille, et que j’n’ai pas l’droit d’exposer ma vie, tandis que lui n’ferait d’faute à personne.

– Allons, ajouta-t-il, pas tant de paroles inutiles, dépêche-toi d’grimper à l’échelle !

– Je lui défends d’y monter, moi, dit une voix forte.

– Monsieur le recteur ! cria la foule, qui s’écarta respectueusement devant le prêtre.

– Mais ne voyez-vous pas que mon toit va s’embraser ? hurla Yan avec fureur.

– Je vois que si cet enfant essaie de monter, il est perdu et, pour l’exciter ainsi à le faire, il faut que vous soyez tous des lâches, s’écria le recteur avec indignation. Oui, des lâches !... car il ne s’agit pas ici d’exposer sa vie pour sauver son semblable, mais simplement pour tâcher de préserver une misérable chaumière à demi consumée. Vous le voyez bien, continua-t-il, en entendant la détonation causée par l’écroulement de la cheminée, vous l’ai-je prédit ? Si le malheureux enfant vous eût obéi, c’en était fait de lui.

Les assistants, confondus devant ce fait, gardèrent le silence. En quelques minutes, l’embrasement devint général.

– Cet évènement est très fâcheux, fit le prêtre ; mais, grâce à Dieu, nous n’avons aucun mort à déplorer. Viens, mon enfant, dit-il doucement à Yves, qui, étonné, le suivit docilement.

Monsieur le recteur n’habitait le pays que depuis deux mois. Il avait remplacé un curé tellement âgé, que le pauvre pasteur n’avait plus la force de veiller sur son troupeau. Le nouvel arrivant, encore jeune et d’une grande fermeté de caractère, avait eu à s’occuper de tant de réformes et de soins divers, qu’il connaissait à peine les gens de sa paroisse. On lui avait vaguement parlé du misérable pâtre, et c’est en arrivant sur le théâtre de l’incendie qu’il le voyait pour la première fois. Il avait été frappé de l’air de bonté, d’humilité et de résignation du pauvre garçon ; aussi, tout en marchant, se mit-il à l’interroger.

– On m’a dit, mon enfant, que tu étais toujours prêt à rendre service à tous sans distinction ?

– Dame ! mon pasteur, faut bien.

– Ah ! pauvre petit, sans mon intervention tu allais monter sur ce toit qui commençait à s’embraser !

– Il valait mieux que ce fût moi que le grand Yan, mon pasteur, car, comme il disait, lui : « Je suis un père de famille » ; tandis que moi, ça n’est pas la même chose.

– Tu n’as donc point de parents ?

– Ils sont morts.

– Et tu n’as plus personne qui s’intéresse à toi ?

– Faites excuse, mon pasteur, j’ai la mère Yvonnette qui est bien bonne pour moi. Et puis, ce qui vaut mieux encore, l’autre.

– Qui l’autre ?

– Eh ben, la Sainte Vierge. La mienne est sur le manteau de la cheminée. Elle est vieille !... vieille !... mais ça n’empêche pas que je la trouve belle, moi. Je lui ai creusé un morceau de chêne en manière de vase, et tous les jours je lui apporte un bouquet de fleurs sauvages. Je me figure que ça lui plaît ; puis, comme je suis un simple d’esprit, à ce qu’on dit, ne pouvant avoir de conversations avec personne, c’est avec elle que je cause. Je lui raconte tout ce que je fais, tout ce que je pense.

– Tu es un brave cœur, dit le prêtre avec émotion. Aime bien cette mère-là, mon pauvre enfant, car elle te protégera toujours. C’est elle qui, sans doute, m’a inspiré d’accourir vers la chaumière embrasée afin de te sauver... Nous voici arrivés. Entre avec moi à la cure pour y passer le reste de la nuit. Anne, cria-t-il à une vieille servante à demi endormie qui venait à sa rencontre, donnez à manger à ce jeune garçon et faites-le coucher à l’étable. – Viens me voir demain soir à ton retour des champs, mon enfant, dit le prêtre.

Il n’eut garde d’y manquer, le pauvre Yves, car il comprenait qu’il venait de trouver un protecteur. Et le bon curé le protégea si bien, que la vie du misérable orphelin se trouva subitement transformée. Grâce à la bonne influence du prêtre, ce ne fut plus en aumônes que le pâtre fut payé, mais en numéraire que monsieur le recteur se chargea de recevoir des gens qui employaient le jeune garçon, lequel fut désormais nourri et vêtu comme les autres paysans. Aussi, que de reconnaissance envers son bienfaiteur ! Il faut croire que celle qu’il appelait sa bonne mère voulait récompenser son zèle à l’honorer et à la servir. Par l’évènement qui va suivre, nous verrons que la divine Vierge protège toujours ceux qui l’implorent avec foi et confiance.

On était en 1746, et bien que le village habité par notre héros fût situé près de la mer, sur les côtes de Bretagne, les bruits de guerre d’Angleterre parvenaient rarement dans ce pauvre pays ; plusieurs patrons de barques avaient bien répandu quelques nouvelles d’outre-mer, mais elles n’avaient produit qu’une impression fugitive sur ces gens simples et primitifs, absorbés par les besoins incessants de la vie et des rudes occupations journalières. Quelques marins anglais racontaient que le prétendant Charles-Édouard, fils de Jacques III, après avoir échoué dans une première tentative pour conquérir la Grande-Bretagne, loin de se décourager du mauvais succès de son expédition, formait l’audacieux projet de faire une descente en Écosse avec quelques fidèles officiers ; ils disaient vrai, car ce prince s’embarqua sur une frégate dont un négociant de Nantes, Irlandais d’origine, lui fit présent. Huit cents sabres, douze cents fusils, quarante-huit mille francs composaient toutes ses forces. À son arrivée en Écosse, une troupe qui allait grossissant vint se ranger sous ses ordres. Il se trouva bientôt à la tête de 1 500 montagnards. Les rois de France et d’Espagne lui firent plusieurs fois passer des secours d’argent. Charles-Édouard se porta sur la ville de Perth, s’en empara, et s’y fit proclamer roi d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande pour son père, Jacques III ; il devint maître de Dundee, de Drummond, de Nowbourg et, enfin, d’Édimbourg. Il fut également proclamé, dans toutes ces villes, régent pour son père, après de nombreux succès dans plusieurs batailles et surtout dans celle de Falkirch. Mais il fut battu par les Anglais à Culloden ; et, ne pouvant rallier le reste de son armée, il dut chercher son salut dans la fuite. Et le malheureux prince, fuyant d’île en île, de rocher en rocher, se cachant dans les cavernes, fut cent fois sur le point d’être pris et traîné à l’échafaud.

Par un véritable miracle, il parvint à s’échapper, n’ayant plus pour compagnon qu’un célèbre poète italien qui l’avait suivi, et qui, dans ses revers, ne l’avait jamais abandonné. Le prince et son fidèle serviteur réussirent, après mille dangers, à se soustraire aux recherches de leurs ennemis et gagnèrent à prix d’argent le patron d’une petite embarcation. Cet homme promit de les conduire en France ; mais des vents contraires firent échouer le frêle esquif sur les côtes de la Bretagne ; les malheureux naufragés, battus par la tempête, furent jetés sur la plage par une sombre nuit, et demeurèrent étendus sans connaissance plusieurs heures sur le sable. Lorsqu’ils revinrent à eux, ils étaient si faibles qu’à peine purent-ils se relever et suivre, en se traînant, un sentier qui serpentait à travers les falaises. Parvenu au sommet, Charles-Édouard, s’affaissant, tomba sur ses genoux, et dit à son compagnon :

– Je ne me soutiens plus, abandonne-moi, et emploie le peu de force qui te reste à chercher un refuge.

– Monseigneur, répondit l’Italien, je ne vous quitterai pas, dussé-je mourir à vos côtés. Du courage, prenez mon bras, faites un dernier effort, et que Dieu nous aide...

Soudain, poussant un cri de joie :

– Nous sommes sauvés ! fit-il, j’aperçois une chaumière.

Et, soutenant le prince qui chancelait, ils parvinrent jusqu’à la misérable cabane qu’Yves habitait. Elle était déserte, aucune voix ne répondit aux appels réitérés de l’Italien.

Celui-ci, apercevant la lueur de quelques charbons à demi éteints, s’approcha de l’âtre, et trouvant sous sa main des morceaux de branches sèches, les jeta dans le foyer. Aussitôt, une vive lueur éclaira la chaumière. Voyant alors le misérable grabat du pâtre, le compagnon du prince aida ce dernier à s’y coucher, et, malgré l’extrême faiblesse que lui-même ressentait, il se mit à inspecter la pauvre cabane, dans l’espoir d’y trouver quelque nourriture, car les deux malheureux naufragés n’avaient rien mangé depuis quarante-huit heures. Hélas ! ses recherches furent vaines : pas le moindre morceau de pain. L’Italien, sentant sa vue se troubler et ses jambes fléchir, s’avança en trébuchant vers le lit, et s’étendit auprès de Charles-Édouard.

– Souffrez-vous, Monseigneur ? lui demanda-t-il d’une voix éteinte.

– Je meurs de faim, murmura le prince. Oh ! mourir d’inanition, lorsqu’on a sur soi une ceinture remplie d’or... N’est-ce pas cruel !... Et toi ?

– Moi, Monseigneur, oh ! j’ai d’étranges visions... Il me semble être devant une table magnifiquement servie... je crois respirer l’odeur de mets délicats... je...

Il n’acheva pas, saisi par la faiblesse... Instinctivement, les mains des deux hommes s’enlacèrent, une somnolence s’empara d’eux, et ils demeurèrent dans l’immobilité de la mort... À ce moment, une voix qui chantait un refrain monotone se fit entendre... elle approchait... et bientôt le chanteur, qui n’était autre que le pâtre, ouvrit la porte de sa chaumière. Son premier soin fut de raviver le feu à demi éteint. Après avoir allumé une torche de résine, il déposa sur la table une large couronne de pain de seigle... puis étouffa un cri en voyant son grabat occupé par les deux hommes. Il s’avança, et comprit, en touchant leurs vêtements mouillés, qu’ils venaient d’échapper à la violente tempête qui régnait depuis quarante-huit heures.

Aussitôt, il tira de son vieux coffre un flacon enfoui dans un amas de loques. C’était un présent du bon recteur, lequel lui avait dit : « Tu rentres du pâturage souvent mouillé jusqu’aux os, mon pauvre enfant ; dans ce cas, bois une gorgée de cette liqueur, elle te réchauffera et préviendra le mal qui pourrait survenir. »

« Pour le coup, c’est bien le moment de l’employer », pensa le simple garçon.

Versant alors quelques gouttes du liquide dans une cuillère, il l’introduisit entre les lèvres de l’Italien. Un léger soupir lui prouva que le remède opérait. Il renouvela l’expérience à plusieurs reprises...

– Oh ! quant à celui-ci, fit-il en voyant la pâleur cadavérique du prince, il est bien mort... C’est égal, essayons toujours...

Au bout de quelques minutes, il eut la joie de voir le mourant se ranimer... L’Italien, lui, ouvrit les yeux et respira bruyamment.

– Buvez, lui dit Yves, en lui présentant la cuillère pleine, que le malade absorba d’un trait.

– À l’autre, fit le pâtre en introduisant la liqueur dans la bouche de Charles-Édouard.

Tout à coup, l’Italien se souleva, et se mettant sur son séant :

– Encore ! dit-il.

Yves augmenta la dose. Cette fois, le jeune homme, réconforté, s’écria :

– J’ai faim !

Et, se laissant glisser hors du lit, il se trouva sur ses jambes... Soudain, il jeta un cri, s’élança vers la table, saisit la blonde et appétissante couronne, et, revenant près du prince, qui, lui aussi, venait de reprendre ses sens, il s’écria joyeusement :

– Monseigneur, nous sommes sauvés !... Voyez ! Du pain !... du pain !... Charles-Édouard s’empara de la couronne avec l’avidité d’un animal, en cassa un morceau, qu’il dévora en une seconde.

– Halte là, Monseigneur, cria l’Italien, la bouche pleine. Votre estomac, trop longtemps privé de nourriture, ne pourrait sans danger supporter celle-ci ; arrêtons-nous pendant quelques instants, et sachons maîtriser notre faim.

Les deux hommes, alors, par un puissant effort de volonté, firent taire leur féroce appétit et demeurèrent en arrêt devant la trop séduisante couronne, parfois en détachant un morceau... s’arrêtant pour bientôt recommencer, tandis que le pâtre les regardait, stupéfait de leur voracité.

– Sais-tu à quoi je pense, mon poète ? dit tout à coup Charles-Édouard à son compagnon. Eh bien, je me dis que devant ma couronne, devenue, hélas ! un mirage trompeur, et devant celle d’or, récompense de tes magnifiques poésies, cette simple couronne de pain est encore la plus appréciable. Et, ce disant, le prince en engloutit un énorme morceau.

Lorsque parut le jour, les deux hommes, réconfortés par la nourriture, se disposèrent à partir.

– Écoute, mon enfant, dit Charles-Édouard en mettant une poignée d’or dans la main du pâtre, grâce à toi, nous avons été sauvés. Prends ceci en témoignage de ma reconnaissance. Celui qui te fait ce présent est l’ex-roi d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande.

Et comme Yves le regardait sans comprendre.

– Souviens-toi du prétendant Charles-Édouard, lui dit-il.

Et il disparut suivi de l’Italien.

Plusieurs années passèrent sur cet évènement, et bien des choses s’accomplirent... L’or donné au pauvre pâtre par le prince avait fructifié entre les mains du bon recteur. La chaumière d’Yves fut rebâtie, deux vastes champs bien cultivés l’entourèrent, l’orphelin jadis abandonné en devint l’heureux propriétaire, car, à cette époque reculée, on pouvait acquérir beaucoup de terre pour peu d’or. L’innocent d’autrefois, grâce à l’excellent prêtre qui avait, pour ainsi dire, régénéré son âme et formé, redressé son intelligence, étouffée par la misère et la solitude ; oui, le pauvre était devenu un homme comme les autres paysans ; de plus, il était beau, quand, le dimanche, il paraissait à l’église dans ses habits de fête.

– Qui aurait dit, répétait-on, que ce gars-là deviendrait le plus bel homme du village, et avec ça riche ! car il possède un bon bien qui ne doit rien à personne.

Mais, un jour, on apprit qu’Yves allait épouser la fille de la mère Yvonnette. Grand émoi dans le pays, et tout le monde de s’écrier :

– Se peut-il ! Yves, qui est riche, épouser une fille pauvre et qui est loin d’être belle.

– Si elle n’est pas belle, elle est bonne, répondait la servante du curé. Car, comme dit M. le recteur : il fallait à Yves un cœur comme le sien.

 

 

 

Émile MATHIEU, Les aventures de Toini,

Desclée De Brouwer, s. d.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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