La petite Esther

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

E. de PRESSENSÉ

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’était à la fin d’une triste journée de décembre. Un brouillard épais avait envahi Paris ; les passants se heurtaient sans se voir sur les trottoirs, ou s’ils s’apercevaient à la lueur blafarde des réverbères, se faisaient réciproquement l’effet de spectres. Les voitures qui marchaient au pas pouvaient être prises pour autant de convois funèbres. Au dehors tout était lugubre et glacé, aussi quelle joie de se trouver tout à coup dans une chambre bien close, de voir sourire des visages amis à la lueur d’un feu brillant. Comme tout semblait beau et hospitalier, même dans le plus humble intérieur.

Une jeune fille venait de monter rapidement cinq étages d’un étroit escalier, elle frappait à une porte.

– Ouvre, cria-t-elle, c’est moi, Paul ; ouvre vite !

La porte fut ouverte aussitôt et un petit garçon de huit ou dix ans montra sa tête ébouriffée.

– Qu’apportes-tu, Madeleine ? Montre-moi vite ce que tu as. Oh ! le beau géranium ! Jamais je n’en ai vu de si touffu. Il est tout couvert de fleurs !

– Il peut bien être beau, j’ai eu assez de mal à le trouver pour le prix que je voulais y mettre.

– Et as-tu quelque chose de bon pour le dîner ?

– Oui, regarde.

Elle découvrit son petit panier ; Paul regarda avec admiration ce qu’il contenait.

– Comment as-tu pu acheter tout ça, Madeleine ? tu n’avais pas beaucoup d’argent.

– Non, mais j’ai eu de la chance aujourd’hui, tout le monde était bon pour moi. Une marchande m’a mis ces belles pommes en plus parce que, disait-elle, elles étaient fraîches comme mes joues ; une autre m’a donné ces noix pour rien. Ça fait que nous avons deux assiettes de dessert. Voyons, allume vite le feu pendant que je vais peler mes pommes de terre ; puis tu mettras le couvert et tout sera prêt quand le père viendra.

Madeleine allait, venait, rangeait chaque chose sur son passage sans avoir l’air d’y toucher, s’occupait de tout à la fois et ne négligeait rien.

– Paul, tu n’es pas peigné. Allons, vite, va dans ma chambre et donne-toi un coup de brosse. Je veux que tout ait bonne façon ce soir. Et le pain, Paul, je l’ai oublié. Cours chez le boulanger, et rapporte-nous un pain de quatre livres. Il faut qu’il soit bien cuit, entends-tu ? Ne te laisse pas mal servir comme tu fais quelquefois.

Paul courut exécuter la commission de sa sœur, revint chargé d’un pain aussi grand que lui et d’une qualité irréprochable, fit de vains efforts pour imprimer une direction convenable à ses cheveux rebelles, et commença à mettre le couvert en chantant.

La table fut approchée du feu, car il faisait bien froid, et couverte de la nappe unique que possédait la gentille ménagère. Au milieu, le beau géranium flanqué des pommes et des noix, don généreux des bonnes dames du marché, trois assiettes autour, et des couverts d’étain bien reluisants de propreté. La chambre où se préparait ce petit festin faisait plaisir à voir. Elle n’était pas bien grande : le lit où Paul couchait avec son père occupait l’angle le plus éloigné de la cheminée ; un fourneau de fonte, disposé devant celle-ci, servait de cuisine ; une petite armoire contenait toute la vaisselle ; sur la commode, Madeleine avait étalé avec goût quelques modestes porcelaines, des vases, des tasses, une lampe et un petit déjeuner en miniature qui faisait l’admiration des voisines. La cheminée était ornée d’une pendule et de deux flambeaux de cuivre. Près du feu se trouvait un vieux fauteuil que personne n’occupait jamais que le père, au retour du travail. Paul avait, dans un coin, une petite table où il rangeait ses livres, ses cahiers, et faisait ses devoirs pour l’école. La chambrette de Madeleine ne contenait que tout juste son lit, une table et une chaise ; mais, là encore, l’esprit d’arrangement de la jeune fille se montrait au premier coup d’œil. Le petit lit était bien blanc, et pas un objet ne se trouvait hors de sa place ; il y avait quelques fleurs dans un verre, et, sur une petite planche au-dessus du lit, une boîte à ouvrage et deux ou trois livres.

Le dîner était cuit, et les enfants commençaient à prêter l’oreille à tous les bruits qui se faisaient entendre. La maison était très-habitée : à chaque instant, un pas retentissait dans l’escalier, une porte s’ouvrait ou se fermait, mais l’espoir de voir arriver leur père était toujours déçu.

– Il est tard, dit Madeleine en regardant la pendule. Quel malheur si le père n’allait pas revenir aujourd’hui ! J’ai peur que les pommes de terre ne soient toutes desséchées.

– Il reviendra, bien sûr ; tu sais qu’il nous a promis qu’il reviendrait au plus tard ce soir, par le train de sept heures. Il nous aurait écrit sans cela. Oh ! c’est lui, cette fois, j’en suis sûr !

On montait, en effet ; c’était bien le pas d’un homme fatigué, un pas lourd et un peu lent, mais il n’était pas seul ; on entendait comme de petits pieds qui trébuchaient dans l’escalier noir, et Madeleine déclara que ce ne pouvait pas être son père.

Cependant, on s’arrêta devant la porte, on frappa. Paul ouvrit et se trouva en face de M. Gérard, qui tenait par la main une petite fille à peine vêtue de quelques misérables haillons, et toute bleue de froid. Elle regarda autour d’elle d’un air étonné et un peu sauvage.

– Tiens, dit M. Gérard à Madeleine, qui restait immobile d’étonnement, je t’apporte un cadeau, ma fille. Comment le trouves-tu ?

– Oh ! père..., dit la jeune fille interdite.

– Attends que je la réchauffe, je la présenterai plus tard. Donne tes mains, petite, qu’on te les frotte avant de te laisser approcher du feu ; sans cela, elles te feraient trop mal. Voyons, es-tu contente d’être arrivée ?

L’enfant regarda en dessous et ne répondit pas.

– N’as-tu pas de langue, ou ne veux-tu pas t’en servir ?

Toujours pas de réponse.

– Allons, ça viendra ; il ne faut pas la tourmenter. Sa langue se déliera sans doute quand elle nous connaîtra un peu.

– Mais, papa, d’où vient-elle donc ? demanda Madeleine, qui avait l’air consterné.

– C’est toute une histoire ; donne-nous d’abord à dîner, et je vous la dirai ensuite quand elle dormira. Qu’il vous suffise, pour le moment, de savoir qu’elle est votre cousine.

– Notre cousine ! répéta Madeleine, dont l’étonnement allait croissant.

– Oui, votre cousine germaine. Mais qu’est-ce que je vois là de si beau ? s’écria M. Gérard en regardant la table servie. Des fleurs !... un repas de roi ! Es-tu donc folle, fillette ?

– Père, tu as donc oublié que c’est aujourd’hui le 17 décembre ?

– Radicalement oublié, en effet ; et tu t’en es souvenue, toi ! Ce que c’est que d’avoir un bon petit cœur. Allons, embrassez-moi, mes enfants ; la vue de vos joyeux visages est encore ma meilleure fête, mais je ne fais fi ni des fleurs ni du bon dîner. Eh bien, le repas que vous avez préparé en mon honneur sera en même temps le repas de bienvenue de cette petite-là. Elle n’en a peut-être jamais eu de pareil.

On pouvait le supposer à voir ses grands yeux qui semblaient dévorer tout ce qui l’entourait. Mais si elle ouvrait les yeux, elle n’ouvrait toujours pas la bouche.

– Allons, dit M. Gérard, il faudra bien qu’elle desserre les dents pour manger cette soupe qui sent si bon. Mets un couvert pour elle, Paul, nous allons voir ce qu’elle sait faire.

On s’approcha de la table, mais la petite fille recula jusqu’au fond de la chambre quand on voulut la faire asseoir. Il n’y eut pas moyen, ni par prière ni par menace, de lui faire desserrer les dents pour avaler quoi que ce fût, pas plus que pour parler. Elle ne pleurait pas, elle ne paraissait pas avoir peur, mais sa figure exprimait une résolution si obstinée qu’on ne pouvait espérer de la vaincre.

– Allons, dit M. Gérard d’un air découragé, la faim finira bien par la mater, mais il paraît que notre tâche ne sera pas facile.

– Est-ce que nous allons la garder ? demanda Madeleine.

– Sans doute. Elle n’a personne au monde que nous.

– J’en serais bien content si elle n’avait pas l’air si maussade, dit Paul.

Madeleine, qui portait une cuillerée de soupe à sa bouche, la reposa sur son assiette en entendant ces paroles de son père, et prit une expression qui n’était nullement propre à égayer un repas de fête. Tous les visages s’étaient assombris autour de la petite table ; on eût dit vraiment que, en un instant, la lumière de la lampe avait pâli et les fleurs s’étaient fanées. M. Gérard semblait soucieux, et Madeleine ne disait mot. À ce moment, on frappa à la porte.

C’était un voisin, M. Ravaud, qui habitait la chambre d’en face. Il avait coutume de venir quelquefois le soir.

– Vous dînez tard aujourd’hui, dit-il en regardant avec surprise autour de lui.

– Oui, je viens seulement de rentrer, dit M. Gérard ; j’ai été en voyage, comme vous savez. Mettez-vous là, voisin, et prenez votre part de notre festin. Savez-vous pourquoi Madeleine a mis des fleurs sur notre table, et a préparé un repas dont le fumet vous a fait sortir de votre chambre ? C’est parce que j’ai aujourd’hui quarante-huit ans.

– Voilà bien de quoi se réjouir ! Qu’est-ce que vos quarante-huit ans ont à faire avec des fleurs ?

Sur un signe de son père, Paul s’était levé et avait offert une chaise au voisin Ravaud.

– Non, non, je vous rends grâce. Je resterai ici, dit le misanthrope en s’asseyant près de la porte. C’est bien assez de respirer de loin l’odeur de votre soupe.

– Ne mangez-vous donc jamais de soupe ?

– Moi !... non, Dieu merci ! je mange mon pain sec. Quand il est si dur qu’il me casserait les dents, je le fais cuire avec un peu d’eau et de sel ; mais ce n’est pas souvent que je me donne tant de peine.

– C’est que vous n’avez pas une bonne fille comme la mienne pour tenir votre ménage.

– Non, Dieu merci ! Ce n’est pas pour vous fâcher, Mademoiselle Madeleine, mais j’ai moins de souci que ceux qui ont des enfants, on ne peut pas dire le contraire.

– Et moins de joie, dit le père en regardant sa jolie fille d’un air un peu fier.

Mais il fut forcé de s’avouer que l’expression maussade de Madeleine ne l’embellissait pas et donnait quelque peu raison aux propos du vieux garçon.

– Qu’est-ce que c’est que cette petite chose noire que je vois là-bas ? demanda M. Ravaud en clignant les yeux dans la direction où était l’enfant.

– C’est une petite fille que j’ai ramenée aujourd’hui.

– Pourquoi faire ?

– Pour la garder.

– Où l’avez-vous ramassée ?

– Elle m’a été léguée.

– Joli legs, ma foi ! À votre place, j’aurais refusé la succession. N’en avez-vous pas assez de deux ? Elle a l’air d’une sauvagesse, cette petite. Vient-elle de la Nouvelle-Zélande ?

– Je demande que personne ne lui fasse de la peine, dit M. Gérard avec sérieux.

– Oh ! ne vous fâchez pas. Je n’ai rien contre la petite, mais que voulez-vous ? je ne comprends pas qu’on aime à avoir autour de soi tant de marmots.

– Vous trouvez-vous bien heureux comme vous êtes, sans personne à aimer ?

– Heureux ! non... Qui est-ce qui songe à être heureux ? Mais tranquille au moins. C’est quelque chose.

– D’où vient que vous quittez quelquefois votre solitude pour venir passer un bout de soirée avec nous ? Ce n’est pas pour vous le reprocher, voisin ; vous savez bien que nous sommes toujours contents de vous voir. Mais n’est-ce pas parce que vous avez besoin d’un peu de société, d’un peu d’affection, peut-être ?

– Non pas d’affection, répondit M. Ravaud ; mais quand on a travaillé tout le jour à copier de mauvaises paperasses, ça vous égaye un peu d’entendre des voix et de voir des figures humaines.

– Vous avez raison : ça égaye, ça repose, même quand ce sont des figures indifférentes. Mais quand ce sont des figures aimées, alors ça vaut la peine de travailler tout le jour pour les retrouver heureuses et gaies le soir au logis. Croyez-moi, voisin, la vie ne vaut que par les affections et par le travail. J’ai tous les deux, et je suis content ; mais je vous plains d’être seul.

– Vous n’aviez pas besoin, en tout cas, d’un enfant de plus.

– Aussi ne l’ai-je pas cherché. Mais puisqu’il est venu, je ne me plains pas.

– C’est votre affaire, voisin, répondit M. Ravaud d’un air morose. Moi, je trouverais plus naturel que le bon Dieu envoyât des enfants à nourrir dans cette grande maison, de l’autre côté de la rue, où il n’y en a pas et où les gens ne savent à quoi passer leur temps et employer leur argent.

– À la bonne heure ! Mais ce n’est pas là la question.

– Tout est bien mal arrangé dans ce monde.

– D’accord, mais j’aime encore mieux ma part que celle du propriétaire d’en face.

– Allons ! vous êtes décidé à être content quand même. Je vous souhaite le bonsoir.

– Quoi ! vous ne voulez pas rester un peu avec nous ? Est-ce parce que je suis content ?

– Je vais me coucher. C’est encore la meilleure manière de passer son temps. Au revoir, mon voisin ; je vous souhaite bien du plaisir avec votre trouvaille.

– Pauvre homme ! dit M. Gérard, il ne sait pas comme on est heureux de se retrouver chez soi après deux jours d’absence. Allons, enfants, embrassez-moi.

Paul se jeta dans les bras de son père, mais Madeleine s’approcha lentement et déposa sur son front un baiser qui n’avait ni chaleur ni tendresse. M. Gérard, espérant que cette mauvaise humeur se dissiperait peu à peu, ne voulait faire aucune observation pour ne pas aggraver les choses.

– Où est-ce qu’elle couchera ? demanda Madeleine d’une voix sèche.

– Il me semble que ton lit est assez grand pour qu’un brimborion d’enfant comme ça ne te gêne pas trop.

Madeleine ne répondit pas un mot. Elle déshabilla la petite comme elle eût pu faire d’une poupée de carton, la fourra dans le lit, et s’éloigna sans lui adresser une parole. L’enfant s’était laissé faire sans rien dire absolument, comme si elle acceptait son rôle de chose inanimée. M. Gérard suivait tout cela des yeux.

– Paul, dit-il tout à coup comme saisi d’une idée subite, va dire à Madame Minette que j’ai un service à lui demander, et que je voudrais savoir si elle peut me recevoir.

Madame Minette était une mère de famille modèle, qui habitait à l’étage au-dessous. Toujours gaie, active, proprette et de bonne humeur, elle avait un sourire et une parole bienveillante pour tous ceux qui se trouvaient sur son chemin, et, pour ceux qui avaient besoin d’elle, un bon conseil ou un acte d’obligeance. Avec ses cinq enfants, dont le dernier était en permanence sur ses bras, elle ne paraissait jamais ni trop pressée pour rendre un service, ni de trop mauvaise humeur pour écouter une confidence. C’était toujours à elle que Madeleine avait recours quand elle était dans quelque embarras en l’absence de son père. Le mari de Madame Minette était un employé à quinze cents francs, et avec cette somme et le produit de quelques menus travaux d’aiguille, elle trouvait moyen de nourrir, de vêtir sa famille, et de tenir son petit logement dans un ordre parfait. Il est vrai que le superflu était banni de la maison ; on n’y savait guère ce que c’était qu’une bouchée de trop ou un objet qui ne fût pas de première nécessité.

En recevant le message de M. Gérard, Madame Minette déclara que, comme les enfants étaient en train de se mettre au lit, elle préférait monter chez lui. Elle remit les plus jeunes aux soins de sa fille aînée, qui avait huit ans et une raison étonnante pour son âge, disait la maman, toute fière des beaux résultats de son éducation, et elle partit avec le poupard, qui, lui, ne possédait qu’une dose de raison modérée, même pour son âge, car il avait coutume de faire incessamment un vacarme effroyable en poussant des cris de joie quand il ne poussait pas des cris de colère. Malgré sa nature passionnée, il était gros, gras et frais à faire plaisir, et sa maman le considérait comme le plus beau spécimen de ce que doit être un enfant bien soigné, bien nourri et bien né.

Il fallut d’abord le calmer et l’amener, à force de caresses, à un état de silence comparatif, afin de pouvoir s’entendre. Quand on y fut parvenu :

– J’ai un service à vous demander, Madame Minette, dit M. Gérard ; mais là, voyez-vous, un service d’ami.

– Tant mieux, voisin ; vous savez bien que vous me faites plaisir.

– Eh bien, venez d’abord voir ce que j’ai ramené de mon voyage.

Il prit la lampe et entr’ouvrit la porte de la petite chambre de Madeleine. Madame Minette aperçut, avec une surprise extrême, la tête noire de la nouvelle venue sur l’oreiller, et ses grands yeux creux et ardents qui brillaient comme des charbons allumés.

– Qu’est-ce que vous avez là ? cria-t-elle.

– On ne vous a donc encore rien dit de ma nouvelle acquisition ? répondit M. Gérard ; j’ai rapporté cela de voyage.

– Cela !... mais n’est-ce pas un enfant ?

– Oui, c’est un enfant qui me tombe du ciel.

– Du ciel ! oh ! voisin, c’est bien noir pour venir du ciel. C’est égal, c’est gentil tout de même avec ces grands yeux. C’est une petite fille, n’est-ce pas ? Est-ce qu’elle comprend ce qu’on dit ?

– Je n’en sais rien, car je n’ai pas encore pu obtenir d’elle une réponse. Laissons-la dormir.

En revenant dans l’autre chambre, M. Gérard reprit :

– C’est une nièce de ma pauvre femme, et elle n’a plus que nous au monde ; sa mère vient de mourir. Madame Minette, je veux vous demander de nous prêter pour elle les vêtements de votre aînée, pendant que Madeleine lavera et raccommodera les siens... Ensuite, on lui en fera de deuil, car il faut qu’elle soit en noir, cette pauvre petite.

– Je vous prêterai le costume du dimanche de Suzon.

– Non, Madame Minette, mettez à Suzon son costume du dimanche pour un jour ou deux, et prêtez-nous l’autre, ça vaudra mieux.

– Je vous aiderai à lui faire son deuil, Madeleine, dit Madame Minette. Comme ça va être gentil de travailler pour elle ! Je suis sûre que vous l’aimez déjà de tout votre cœur.

Madame Minette ne se piquait pas d’être perspicace et jugeait toujours les autres d’après elle-même, en sorte qu’elle ne s’étonna pas du silence de Madeleine et n’en tira aucune conclusion. La jeune fille se détourna pour ne pas voir le regard triste et interrogateur de son père. Elle était en lutte avec elle-même.

La voisine apporta bientôt les vêtements de Suzon, et, toute réconciliée avec la petite tête noire ébouriffée par le plaisir de lui rendre service, pronostiqua avec assurance que l’enfant serait une source de satisfaction et de joies de toute espèce pour ceux qui l’adoptaient.

– Les enfants ne sont jamais de trop dans une maison, dit-elle. Tenez, moi, j’en ai cinq, n’est-ce pas ? croyez-vous que je voudrais en avoir un de moins ? Je disais à mon mari, quand mon petit dernier est venu, que j’étais encore plus joyeuse que pour le premier. Voilà Madeleine qui va être toute contente de faire la petite maman. Et Paul, il raffolera de cette petite cousine.

– Moi ! dit Paul que la mauvaise disposition de sa sœur gagnait peu à peu, oh ! non, elle est trop laide.

– Attends qu’elle soit bien lavée, bien peignée et habillée comme une petite chrétienne, et tu m’en donneras des nouvelles. Elle a des yeux qui brillent, en tout cas. Bonsoir, voisin ; bonsoir, enfants. Voilà mon garçon qui s’endort ; il faut le mettre coucher et en profiter un peu pour dormir pendant que monsieur le permet.

Et sans s’étonner du silence de Madeleine, Madame Minette, qui avait l’habitude de faire demandes et réponses tout d’une haleine, s’en alla persuadée que l’arrivée de la petite fille aux yeux noirs était considérée par tous comme un bienfait du ciel,

Quand M. Gérard se retrouva seul avec ses enfants, il se tourna vers Madeleine :

– Je suis sûr qu’elle se nomme Esther, dit-il, elle lève les yeux quand on l’appelle ainsi. Ce nom d’Esther ne te rappelle-t-il rien, Madeleine ?

La jeune fille garda d’abord son air hostile et embranché, puis rougissant tout à coup :

– Oh ! dit-elle, il me semble que j’ai beaucoup aimé une personne qui s’appelait Esther.

– Tu ne te trompes pas. Quand tu étais toute petite, tu as beaucoup aimé une personne qui s’appelait Esther. C’était une jeune sœur de ta mère qu’elle aimait comme son propre enfant. Esther a passé avec nous les premières années après notre mariage, puis elle nous a quittés, malgré nos supplications, pour épouser un homme que nous connaissions à peine, un étranger qui nous inspirait une grande défiance. Depuis lors nous n’avons jamais eu de ses nouvelles. L’inquiétude et le chagrin ont ruiné la santé de ta pauvre mère ; ses dernières paroles ont été pour sa sœur : « Je ne m’inquiète pas pour nos enfants, disait-elle ; je sais que tu prendras bien soin d’eux, mais ma pauvre sœur... Ah ! si j’avais pu la revoir avant de mourir... »

Bien des années se sont encore écoulées sans que j’apprisse rien d’elle. J’avais même fini par ne plus y penser que de loin en loin ; je me figurais qu’elle était morte dans quelque pays lointain où son mari l’avait emmenée. Avant-hier j’ai reçu une lettre d’un de mes anciens amis qui m’annonçait qu’une femme malade, exténuée et sans ressources, était arrivée dans le village qu’il habite ; elle disait être en route pour Paris et se recommandait de moi. La faiblesse et la maladie l’avaient empêchée d’aller plus loin. Bien qu’elle n’eût dit ni son nom ni sa parenté avec moi, je ne doutai pas un instant que ce ne fût Esther ; mais je ne voulus rien vous dire avant d’en être sûr. Quand je suis arrivé hier matin dans le village où elle s’était arrêtée, elle était morte depuis quelques heures. Je l’ai vue sur le lit où la charité l’avait recueillie, et je l’ai immédiatement reconnue. Pauvre Esther ! elle si fraîche et si gracieuse autrefois, comme elle doit avoir souffert avant de mourir ainsi d’épuisement et de misère. Elle n’avait avec elle ni argent, ni papiers, ni vêtements ; on lui avait sans doute tout volé, ou elle avait perdu ce qui pouvait la faire reconnaître. On l’a enterrée ce matin, et l’enfant serait restée à la charge de la commune si je n’avais été là pour l’emmener avec moi. La brave femme chez qui ta tante est morte a pris soin d’elle jusqu’au moment où nous sommes partis, et elle n’a pas prononcé une parole, si ce n’est une fois pour demander sa mère. Elle n’a pas pleuré, elle n’a pas dormi en chemin de fer ; je voyais toujours ses yeux grands ouverts. C’est une étrange petite créature.

– Oui, dit Madeleine, bien étrange.

– Il faut voir ce que les soins et l’affection pourront faire d’elle.

La jeune fille ne répondit rien.

– Crois-tu que tu pourras l’aimer ?

Madeleine baissa la tête,

– Voudrais-tu laisser à la merci de la charité publique l’enfant de cette sœur que ta mère a tant aimée ?

– Non ; mais ne me demandez pas de l’aimer encore, je tâcherai...

– Je ne comprends pas que ce soit difficile d’aimer un être aussi faible et aussi abandonné, répondit M. Gérard d’un ton un peu sévère

On se sépara tristement. Madeleine entra dans sa chambrette et jeta sur son lit un regard de répugnance. L’enfant dormait. Elle s’était blottie tout au fond et ne laissait voir que le sommet de sa tête et quelques boucles noires éparpillées autour d’elle. La jeune fille se mit à genoux pour sa prière du soir, mais elle ne put rassembler ses pensées ni calmer son agitation. Elle sentait qu’elle aurait dû demander à Dieu de mettre dans son cœur un amour généreux pour cette pauvre petite créature qui avait besoin d’elle ; mais elle ne le pouvait pas et restait révoltée contre ce changement si inattendu qui venait de se faire dans sa vie. Madeleine, restée seule avec son père et son petit frère, avait eu toute jeune de sérieux devoirs à remplir. Elle l’avait toujours fait avec conscience, mais elle s’était habituée à être le centre de la famille ; son père lui avait toujours témoigné son approbation d’une manière qui flattait son amour-propre, et elle avait dans le cœur moins de vrai dévouement qu’elle ne le croyait. Elle pensait que son père aurait dû la consulter avant de lui imposer une charge nouvelle. – Nous étions heureux à nous trois, se disait-elle, pourquoi faut-il que cette petite étrangère vienne gâter notre vie ? Enfin elle se coucha, mais tout au bord du lit, de manière à ne pas toucher l’enfant qui l’occupait avec elle. Elle aurait voulu dormir bien vite et oublier, elle ne le pouvait pas : dès que ses yeux se fermaient, un tressaillement nerveux la secouait de la tête aux pieds. Elle résolut de ne plus même essayer de sommeiller afin de ne plus éprouver cette secousse désagréable. Bientôt sa pensée voyagea en arrière et retourna du présent au passé. Madeleine était bien petite quand sa jeune tante était partie, mais elle croyait revoir pourtant d’une manière indistincte, il est vrai, sa figure gracieuse, et il lui semblait se souvenir de ses caresses. À force de penser à ce passé lointain qui s’était peu à peu effacé de sa mémoire, parce que sa mère n’était plus là pour lui en parler, elle se rappela plusieurs petites scènes où la figure de sa tante Esther lui apparut ; elle n’avait eu d’elle que des tendresses et des gâteries, et ne pouvait retrouver que des souvenirs aimables et doux. Puis elle se rappela la tristesse de sa mère quand cette jeune sœur avait quitté la maison. Que de fois elle l’avait vue verser des larmes et n’avait pu obtenir de réponse à ses questions d’enfant. Et maintenant cette sœur tant aimée était morte dans la misère et l’abandon le plus affreux ; il ne restait plus que sa petite fille pour recueillir l’héritage de la tendresse que lui gardaient les siens, malgré son éloignement volontaire et son ingrat silence ; et cette tendresse, Madeleine se sentait incapable de la donner à la pauvre orpheline. Elle versa des larmes bien amères pendant cette longue nuit, des larmes qui brûlaient ses paupières fermées. Mais que faire ?... Cette petite cousine lui avait inspiré dès le premier abord de l’antipathie et une sorte d’effroi ; ses traits n’avaient aucun rapport avec la figure blonde et riante que Madeleine voyait flotter dans ses souvenirs. Était-elle bien vraiment la fille de sa tante Esther ? Celle-ci n’avait pas pu en rendre témoignage elle-même ; Madeleine se plaisait à en douter afin de justifier son aversion pour l’enfant. Son père ne s’était-il pas trop pressé de prendre sur lui cette charge qui peut-être n’était point un devoir ? N’aurait-il pas dû au moins consulter Madeleine, qui, après tout, en aurait le plus lourd à porter ? Pour avoir constamment un enfant à surveiller, à soigner, à instruire, il faudrait l’aimer, et Madeleine savait bien qu’elle n’aimerait jamais cette petite fille, non, jamais...

La nuit s’écoula presque tout entière dans ces pensées et ces révoltes. Vers le matin cependant, comme les rues commençaient à redevenir bruyantes, Madeleine s’endormit. Quand elle se réveilla, un jour gris pénétrait par la petite fenêtre ; elle n’avait pas encore repris conscience d’elle-même et de ce qui s’était passé lorsqu’un sanglot étouffé la fit tressaillir. Elle se rappela tout, se souleva et chercha des yeux sa petite compagne ; l’enfant s’était accroupie au pied du lit, aussi loin que possible de Madeleine, et pleurait, la figure cachée dans ses deux mains.

– Qu’as-tu ? demanda Madeleine d’un ton qui n’avait rien de bien encourageant.

La petite fille pleurait toujours sans répondre. Enfin elle laissa échapper un cri douloureux :

– Maman ! où est maman ? je veux revoir maman !...

– Pauvre petite ! dit la jeune fille plus émue qu’elle n’eût, un instant auparavant, cru possible de l’être, laisse-moi te remettre sous les couvertures, tu es toute glacée. Attends, je vais vite m’habiller et j’allumerai le feu pour te donner à déjeuner ; tu n’as rien mangé hier.

L’enfant se laissa faire, mais ne cessa pas de pleurer. Pendant que Madeleine s’habillait, elle suivait tous ses mouvements de ses grands yeux attentifs ; la jeune fille ne put s’empêcher de convenir avec elle-même que c’étaient les plus beaux qu’elle eût jamais vus, mais ils la mettaient mal à l’aise. Il lui semblait que ces yeux profonds devaient lire dans son âme et que la petite fille savait combien elle était peu disposée à l’aimer. Son silence aussi lui paraissait étrange chez une enfant aussi jeune ; cela lui aurait semblé naturel qu’elle babillât à tort et à travers, mais se taire et ne laisser qu’une seule fois échapper un cri de douleur, le nom de sa mère, ce n’était pas la manière de sentir de cet âge.

Cependant le cœur de Madeleine était un peu adouci. Elle se hâta d’allumer le feu et de préparer le café. Son père était sorti et Paul allait partir pour l’école. Elle lui donna son déjeuner, puis elle mit du pain dans une tasse, versa le lait bouillant dessus et la porta à la pauvre enfant ; mais celle-ci refusa encore obstinément d’y toucher. Impatientée, Madeleine posa la tasse près du feu et se mit en devoir de l’habiller. L’enfant regarda avec étonnement les vêtements d’emprunt qu’on lui présentait et les repoussa. Après quelques essais infructueux, Madeleine jeta bas et jupons sur le lit et s’en alla, décidée à ne plus s’occuper de cette rebelle. Trop irritée et trop mécontente d’elle-même pour avoir envie de manger, elle remit la cafetière dans l’armoire, enleva tout ce qui était sur la table et commença à nettoyer, à ranger, à frotter avec une sorte de fureur. Comme elle était occupée de ces soins domestiques, Madame Minette entrouvrit doucement la porte.

– Comment va la petite fille ? demanda-t-elle sans remarquer la rougeur et l’excitation de Madeleine.

– Je n’en sais rien ; on n’en peut pas tirer un mot, dit celle-ci.

– A-t-elle dormi ?

– Oui, elle a dormi.

– Et a-t-elle mangé ce matin ?

– Non.

– Et vous la laissez comme ça à jeun ? Mais c’est très-mauvais pour une enfant de cet âge. Il faut lui donner bien vite à déjeuner.

– Je n’avais pas besoin qu’on me le dît, Madame, répondit Madeleine avec dignité ; c’est elle qui n’a rien voulu prendre.

– Voyons, laissez-moi essayer ; je ne me découragerai pas si vite. Où est son déjeuner ? Et, voyant la tasse de lait sur le fourneau, la bonne petite dame la prit d’une main, tandis que de l’autre elle tenait son gros bébé, et s’approcha de l’enfant d’un air souriant.

– Eh bien ! mignonne, dit-elle, on n’a pas encore déjeuné ? Voilà une petite paresseuse qui aime mieux dormir que manger. Regarde ce petit-là, il a déjà déjeuné deux fois ce matin ; aussi a-t-il une belle mine, n’est-ce pas ? Voyons, je vais le poser sur le lit et nous allons faire notre petit repas à nous deux. Ça sera bientôt fini. Allons, ouvrez la bouche et fermez les yeux !

Mais la petite figure pâle ne se dérida pas, la bouche de l’enfant ne sourit pas, les yeux noirs restèrent ouverts, grands et tristes, et fixés sur celle qui parlait ainsi. Madame Minette essaya de toutes sortes de cajoleries et de ruses sans obtenir que l’enfant mangeât. Enfin, à bout de ressources, elle s’avisa de lui dire :

– Tu me fais beaucoup de peine, car je t’aime, vois-tu. Je veux que tu manges, parce que cela te fera du bien.

En entendant ces paroles, les yeux de l’enfant s’adoucirent ; la petite figure, crispée par une résolution énergique, se détendit ; elle entr’ouvrit ses lèvres et reçut bouchée après bouchée de la main de la compatissante voisine, sans cesser de la regarder pendant tout le temps que dura son repas.

– Veux-tu te lever, maintenant ? demanda celle-ci.

La petite regarda les vêtements que Madeleine avait jetés sur le lit, et parut disposée à se prêter à la toilette qu’elle avait refusée un moment auparavant.

Madame Minette prit de l’eau chaude, la lava avec soin, peigna et brossa ses épais cheveux noirs, puis prenant le bébé qui, pendant tout ce temps, avait roucoulé joyeusement sur le lit, s’amusant de tout ce qui se passait autour de lui, elle amena l’enfant dans la chambre, et la fit asseoir près du fourneau pour se réchauffer un peu.

– Maintenant, dis-moi comment tu t’appelles ?

– Je m’appelle Esther, comme maman, dit l’enfant d’une voix claire et douce qui était très-agréable à entendre.

– Eh bien, Esther, ma petite fille te prêtera une poupée pour t’amuser ce matin.

– Je veux aller avec vous.

– Non, je ne puis pas t’emmener, mais je reviendrai. Parlez-lui, de temps en temps, tout en travaillant, Madeleine, afin qu’elle ne s’ennuie pas trop.

L’humeur de Madeleine ne s’était pas améliorée en voyant que Madame Minette réussissait si bien là où elle-même avait échoué. Elle ne voulait pas se rendre compte que celle-ci avait employé des moyens dont elle n’avait pas même essayé de faire usage, la bonne humeur, la tendresse, la douce persuasion. Plus que jamais, elle se sentait incapable d’aimer la petite Esther. Celle-ci retomba dans son silence, et quand Paul revint de l’école, il la trouva blottie dans un coin de la chambre, d’où elle regardait Madeleine d’un air très-peu bienveillant.

– Tu vas surveiller le fourneau et cette petite, pendant que j’irai jusqu’au grand magasin du coin, dit la jeune fille à son frère.

– Que vas-tu y faire, Madeleine ?

– Acheter de l’étoffe pour une robe de deuil ; mon père m’a donné l’argent.

Paul se rapprocha de l’enfant et ne la trouva pas si sauvage qu’il l’avait cru. Elle se laissa intéresser par son oiseau, et l’aida à nettoyer la cage et à lui donner sa pâture. Quand le chardonneret apprivoisé vint se poser sur sa tête, elle eut même un joyeux éclat de rire ; mais lorsque Madeleine rentra, Esther reprit sa place dans le coin le plus retiré de la chambre et retomba dans son silence obstiné. Il n’y eut pas moyen de l’engager à se mettre à table pour déjeuner ; elle mangea sur ses genoux la portion que Paul lui porta, puis quand il fut retourné à l’école, tenant la vieille poupée serrée dans ses bras, elle recommença à suivre des yeux tous les mouvements de Madeleine, comme elle l’avait fait le matin.

La journée se passa ainsi. Madame Minette ne put remonter que plus tard.

– Quoi ! dit-elle, toujours tranquille et muette dans son coin ! Oh ! je n’aime pas ça, moi, ce n’est pas naturel. Je l’emmènerais bien chez moi pour l’émoustiller un peu, si ce n’est que mon petit Jean est malade et que j’ai peur que ce ne soit une mauvaise fièvre qui commence. Voyons, petite, pourquoi ne joues-tu pas comme les autres enfants ? Vous devriez vous faire aider par elle à mettre votre couvert, Madeleine, ça l’amuserait. Cette enfant tombera malade à être là tout le jour sans bouger et sans parler.

– On ne peut rien en tirer, répéta Madeleine.

– C’est que vous ne savez pas vous y prendre. Les enfants, c’est comme les plantes, ça s’épanouit au soleil. Il faut les aimer, voyez-vous, ma fille, sans ça ils ne deviennent ni beaux ni gentils. Voyez mon gros garçon, s’il ne sentait pas que je l’aime, croyez-vous qu’il me rirait au nez tout le jour et me tripoterait la figure avec ses petites mains comme il fait maintenant ? Allons, bébé, embrasse la petite fille ; donne-lui un gros baiser, là, bien gros, de tout ton cœur.

Mais au moment où la cérémonie commençait et promettait d’égayer Esther, une petite voix se fit entendre au bas de l’escalier :

– Maman, viens vite ! Jean veut se découvrir, il dit qu’il a trop chaud.

Madame Minette courut à son devoir maternel, et un moment après, un des enfants vint dire que sa mère ne monterait plus, parce que le petit avait la rougeole et qu’elle ne voulait pas risquer de l’apporter.

Esther se trouvait donc livrée aux soins de Madeleine. Quand Paul rentra, sa petite figure s’anima un peu, elle se laissa même engager à quitter son tabouret, et à aller et venir dans la chambre. Elle mangea ce qu’on mit sur son assiette, puis resta immobile, les yeux toujours attachés sur Madeleine, qui mettait tout en ordre. M. Gérard paraissait préoccupé. Quand l’enfant fut couchée, il dit à sa fille :

– J’ai peut-être eu tort d’amener cette petite.

– Pourquoi, père ?

– Parce que je vois que tu es tout autre depuis qu’elle est ici. Je ne te reconnais plus, Madeleine, toi si active, si joyeuse, si gaie.

Madeleine baissa la tête sans répondre.

– Pense combien elle est à plaindre, Pas une âme dans ce monde pour l’aimer, pauvre enfant ! Madeleine, je n’aurais jamais cru que tu eusses le cœur si dur.

– Je n’ai pas le cœur dur.

– Je ne le croyais pas non plus. Tu as toujours été pour moi une bonne fille, une bonne sœur pour ton frère. D’où vient que tu ne peux pas aimer cette enfant ?

– Pourquoi a-t-elle l’air d’une petite sorcière ? Quand elle est entrée chez nous, il m’a semblé que le malheur entrait avec elle.

– Je ne vois sur sa figure que la trace de souffrances qui ont commencé trop tôt. C’est une enfant qui, sans doute, a été repoussée et traitée rudement, ainsi que sa mère ; c’est ce qui lui a donné ce regard un peu farouche que tu lui reproches. Est-ce sa faute ? Qu’elle soit seulement aimée et traitée avec douceur pendant quelque temps, et tu verras comme elle changera. Elle deviendra même une jolie petite fille.

Madeleine ne répondit pas. Pendant la nuit, elle fut réveillée par les mouvements d’Esther et l’entendit murmurer :

– Maman, oh ! maman, viens, viens me chercher.

Puis toutes deux se rendormirent et Madeleine oublia, ou crut que c’était un rêve.

Elle avait taillé et préparé la robe noire ; mais quand elle voulut la faire essayer à Esther, celle-ci s’y refusa absolument.

– Je ne veux pas de robe noire, disait-elle, je ne veux pas de robe noire.

– Il faut bien que tu mettes une robe noire à cause de ta maman, dit enfin Madeleine impatientée.

L’enfant tourna vers elle des yeux pleins d’effroi.

– Maman n’aime pas les robes noires ; elle est au ciel où on met des robes blanches. La bonne dame m’a dit qu’elle est allée voir le bon Dieu et que j’irais vers elle. Elle viendra bientôt me chercher.

– Non, elle ne viendra pas te chercher ; ta pauvre maman est morte.

En entendant ce mot, Esther se retourna comme une petite lionne.

– Ce n’est pas vrai, elle n’est pas morte ! C’est papa qui est mort... Je l’ai vu sur son lit ; il ne pouvait plus bouger, plus parler, il avait bien froid. Maman pleurait et moi je l’appelais, mais il ne répondait pas, et des hommes sont venus le prendre pour le mettre dans la terre. Je ne l’ai plus revu. Ça ne m’a pas fait beaucoup de peine, parce qu’il battait toujours maman et que je ne l’aimais pas beaucoup. Mais maman n’est pas morte. Elle m’a embrassée et puis la bonne dame m’a emmenée parce qu’elle voulait dormir, et le lendemain, quand je me suis réveillée, on m’a dit qu’elle dormait toujours. Alors le Monsieur est venu et m’a emmenée avec lui dans la grande voiture qui va si vite.

Esther avait dit tout cela d’une voix aiguë, et avec une extrême précipitation, comme pour s’étourdir elle-même par ses paroles. Émue pour la première fois par la pensée de ce malheur, auquel l’enfant ne voulait pas croire, Madeleine l’attira vers elle, et pressant la petite tête bouclée contre sa joue :

– Pauvre petite ! dit-elle.

Esther répéta avec une sorte de colère :

– Maman viendra me chercher, elle viendra bientôt.

– Non, elle ne peut pas venir te chercher, elle est morte. C’est à cause de cela que je te fais une robe noire.

Esther regarda un instant Madeleine d’un air de doute, de terreur ; puis, poussant un cri perçant, elle tomba à la renverse. Ses traits étaient décomposés ; elle était en proie à une violente crise de convulsions.

Madeleine descendit l’escalier quatre à quatre, appela Madame Minette et remonta avec la même rapidité. Les premiers soins furent immédiatement donnés à l’enfant, dont les mouvements nerveux se calmèrent bientôt, mais sans qu’elle reprît connaissance. On l’étendit sur le lit, et Madeleine resta seule auprès d’elle, lui mettant des compresses et la frictionnant doucement pour ramener la vie dans ses petits membres roidis. Madame Minette avait dit que tout danger était passé, mais cela ne la rassurait pas entièrement ; Esther était si pâle, si glacée, si absolument immobile. C’était effrayant de la voir ainsi. Oh ! que n’aurait-elle pas donné pour un mouvement, pour un signe de vie !

Quand M. Gérard revint, il fut si effrayé de l’état de l’enfant, qu’il alla immédiatement chercher un médecin. Celui-ci parut inquiet, et parla de la possibilité d’une maladie du cerveau ; il laissa quelques prescriptions et promit de revenir le lendemain. Comme la nuit parut longue à la pauvre Madeleine ! Que de pensées se pressèrent dans son esprit pendant que l’aiguille de la vieille pendule faisait tant de fois et si lentement le tour du cadran ! Comment avait-elle pu être si dure pour cette enfant ? Elle se détestait pour son égoïsme incompréhensible, elle demandait à Dieu avec ardeur de lui laisser le temps de réparer ses torts, mais elle n’osait croire que sa prière serait exaucée ; elle méritait d’être punie, cruellement, elle le savait bien, et son cœur se brisait en pensant qu’Esther ne rouvrirait peut-être jamais les yeux.

Trois jours se passèrent dans des alternatives de crainte et d’espérance. M. Gérard, qui quittait à tout moment son travail pour voir comment allait l’enfant, venait de repartir.

Madeleine mettait une compresse sur son front brûlant quand Esther ouvrit les yeux, la regarda, referma les paupières, puis les ouvrit encore, et un pâle sourire se dessina sur ses lèvres décolorées. Elle murmura quelque chose. La jeune fille se pencha sur elle pour l’entendre.

– Vous ressemblez à maman, disait-elle.

Madeleine se contint pour ne pas l’embrasser trop fort en entendant ces paroles, et pour ne rien lui dire qui pût l’émouvoir. Un moment après, l’enfant reprit :

– Est-ce que maman ne va pas venir ?

– Elle est au ciel, dit Madeleine doucement ; tu iras vers elle.

– Bientôt ?

– Oui, bientôt, mais pas tout à fait encore. Ne veux-tu pas rester avec nous en attendant ? je t’aimerai bien. Je t’aime, Esther, le sais-tu ?

L’enfant regarda longtemps Madeleine. La souffrance, la faiblesse, un mélange d’étonnement et de confiance, donnaient à ses yeux une étrange douceur.

– Maman m’aime aussi, dit-elle.

– Oui, pauvre petite, elle t’aime. Je ne pourrai peut-être pas t’aimer autant qu’elle, mais je tâcherai pourtant que tu sois heureuse avec nous. Maintenant, tiens-toi bien tranquille. Nous ne voulons pas causer, cela te fatiguerait, mais je vais rester près de toi.

Esther laissa retomber sa tête sur l’oreiller avec un air de contentement qu’on ne lui avait pas encore vu. Madeleine lui donna un long, un tendre baiser. Oh ! comme elle était payée de ses trois nuits de veille et d’angoisses ! comme elle était heureuse de l’aimer !

Quelques jours plus tard, M. Gérard, au retour de son travail, regardait d’un air joyeux les trois enfants réunis. Paul, assis devant sa petite table, faisait ses devoirs ; Madeleine cousait, et Esther, qui avait quitté le lit pour la première fois, assise tout près d’elle sur son tabouret, encore faible et languissante, mais déjà moins pâle que lorsqu’elle était arrivée, appuyait sa tête contre les genoux de la jeune fille et lui tendait fil, épingles ou ciseaux quand elle en avait besoin. Une fois ou deux, elle avait dit tout bas, moitié comme adressant une question à Madeleine, moitié comme pour se l’affirmer à elle-même :

– Maman n’est pas morte, elle est au ciel.

– Oui, ma petite chérie, disait Madeleine, elle est au ciel.

Le père s’approcha du groupe et caressa les cheveux blonds de sa fille :

– J’ai retrouvé ma petite Madeleine, dit-il à demi-voix.

Elle leva sur lui des yeux brillants et pleins de larmes.

– J’ai été bien méchante, père, n’est-ce pas ?

– Tu sauras maintenant, ma fille, que ce n’est pas toujours tout naturel et tout simple d’aimer.

– Oh ! qu’est-ce que je serais devenue si elle ne s’était pas guérie ? Je n’aurais jamais pu me pardonner.

– Dieu merci, tu n’as pas été mise à cette épreuve. Et maintenant, tu vas avoir beaucoup à faire pour la soigner et l’élever. Tu dois être pour elle une vraie petite maman, Madeleine, et c’est sérieux à seize ans.

Madame Minette entra comme M. Gérard prononçait ces paroles. Retenue par la crainte d’apporter la rougeole, elle n’avait pas revu Esther depuis la crise de convulsions.

– Oh ! oh ! s’écria-t-elle après un examen de quelques secondes, comme elle fait donc plaisir à voir, cette petite apprivoisée ! Dirait-on que c’est la même qui nous regardait de travers il y a quinze jours ? Je vous l’avais bien dit, Madeleine, qu’il n’y a qu’à aimer les enfants pour qu’ils deviennent aimables.

– Tu entends, père ? dit Madeleine. Ne t’inquiète donc pas. Nous l’aimerons tant que nous l’élèverons bien.

 

 

 

É. de PRESSENSÉ, Scènes d’enfance et de jeunesse, 1878.

 

 

 

 

 

 

 

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