L’orphelin

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

É. de PRESSENSÉ

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I

 

 

M. Lassalle possédait, à une vingtaine de lieues de Paris, une belle habitation où il passait tous les étés avec sa famille. C’était vraiment un séjour délicieux, non pour les amateurs de pittoresque, mais pour ceux qui cherchent avant tout, dans la nature, la fraîcheur, le calme, et à qui ne déplaît pas une grâce un peu mélancolique. L’horizon que l’œil embrassait de la terrasse du château était uniforme. Un vaste ciel à peine échancré par les ondulations du terrain, qui ne s’élevaient nulle part à la hauteur de vraies collines ; de grands bois, et, plus près, les contours sinueux d’une rivière se déroulant comme un ruban argenté au travers des prairies, disparaissant entre ses rives devenues tout à coup escarpées ou derrière un bouquet de bois, puis se montrant de nouveau tout étincelante au soleil, tel était le tableau qui s’offrait aux regards charmés plutôt qu’éblouis. De loin en loin, le clocher d’un village apparaissait au-dessus des arbres fruitiers, et de beaux troupeaux paissaient dispersés dans les grands prés. Du côté du couchant, un gigantesque peuplier s’élevait seul et immobile, dominant toute la contrée, et vers le soir, étendant au loin son ombre immense, brisée ici et là par les haies et les accidents du terrain. Quand le ciel était sombre et qu’un vent d’orage agitait en tous sens les branches des arbres, le peuplier si haut, si fier, si tranquille, ne se courbait même pas et semblait défier ses efforts. Il était arrivé pourtant qu’on l’avait vu se plier et se tordre sous l’ouragan, mais alors il avait failli être déraciné, tant il opposait de résistance au vent furieux qui l’attaquait. Ce bel arbre pouvait donner lieu à toute espèce de rapprochements ingénieux. Était-ce le sage qu’il représentait ? était-ce l’orgueilleux ? Il était là, solitaire, inutile, ne donnant pas même, dans ses branches, asile à quelques nids d’oiseaux. À quelques pas de lui, le pommier, au bord de la route, laissait tomber son ombre sur la tête des passants et ses fruits à leurs pieds. Lequel avait le mieux compris la mission d’un arbre ici-bas, le pommier bienfaisant ou le fier peuplier ?

Au moment où nous pénétrons dans le parc du château, le peuplier semble absorber toute l’attention d’un de ses habitants, avec lequel nous allons tout premièrement faire connaissance. C’est un petit garçon de neuf ans à peine, maigre, pâle, frêle, aux grands yeux pensifs. À quelque distance de la maison, sous un tilleul dont les vastes branches ombragent la pelouse, il est couché, non pas sur l’herbe, – un tel luxe lui est interdit, – mais sur des coussins qu’on apporte chaque jour pour son usage à sa place favorite. Il est seul, mais entouré de livres, dont l’un est resté ouvert sur ses genoux, tandis que les autres, dispersés sur l’herbe, semblent avoir été rejetés tour à tour avec ennui. Il ne lit pas ; son regard triste est tourné vers le grand peuplier et ne s’en détache pas depuis longtemps. Que pense-t-il ? à quoi rêve-t-il ? Lui-même peut-être serait bien embarrassé de le dire. Il regarde un petit arbrisseau, à peine visible à cette distance, qui croît à quelques pas du tronc inflexible de l’arbre gigantesque. Il suit des yeux l’ombre de celui-ci, qui tourne lentement avec le soleil et va couvrir le chétif arbrisseau. Mais cela ne dure pas longtemps. Bientôt elle se déplace, s’allonge encore, et s’étend sur l’herbe de la prairie. Richard se détourne et reprend son livre ; mais il ne lit pas, et l’on pourrait croire que l’ombre qui a quitté l’arbre est venue s’abattre sur sa figure.

On dirait, à voir cet enfant, une pauvre plante étiolée qui aurait grandi sans soleil. Son soleil, à lui, eût été l’amour d’une mère, et il a perdu la sienne en naissant ; c’est pour cela qu’il lui a toujours manqué quelque chose, et que, malgré l’affection qu’on lui témoigne, il se sent souvent bien seul.

Sa santé est si délicate, que ce n’est qu’à force de soins qu’il a traversé sa première enfance. Depuis lors, Richard n’a jamais ou qu’une demi-vie. Les jeux bruyants, les éclats de gaieté, les folles joies, les études suivies, il n’a rien connu de tout cela. Si du moins il avait eu les caresses de sa mère, elles auraient pu lui tenir lieu de toutes ces choses ; mais il ne les a pas connues.

Richard n’est pourtant pas abandonné : il a un père qui l’aime tendrement, un frère et une sœur tous deux plus âgés que lui. Mais son père est occupé et peut rarement lui consacrer quelques moments ; son frère est en pension, et d’ailleurs, la brusquerie et la turbulence de Raoul lui inspirent plus de frayeur que de sympathie. Sa sœur enfin, bonne fille d’ailleurs, mais élevée par une institutrice modèle qui ne lui laisse aucune initiative, aucune liberté, est tout entière à ce qu’elle appelle ses devoirs, et ne peut dérober du temps à ses livres et à son piano, ni pour son petit frère malade, ni pour les ignorants enfants du voisinage, auxquels une parcelle de la science qu’elle accumule dans sa tête ferait tant de bien, ni même pour les fleurs du jardin qu’elle regarde à peine.

Un pas se fait entendre sur le sable, et Juliette s’approche de son petit frère.

– Que tu es heureux d’être là au frais ! lui dit-elle ; je voudrais bien être à ta place.

– Eh bien, reste avec moi ; assieds-toi là, répondit-il en la prenant par sa robe pour la faire asseoir au bord de son coussin.

– Je le voudrais bien, mais, vois-tu, je n’ai pas une seconde à perdre ; quatre heures vont sonner, et, à quatre heures précises, je dois être à mon piano. Mademoiselle Leblois est inexorable. Il faut que chaque heure d’exercice ait ses soixante minutes bien comptées. Quand on pense que j’en ai quatre par jour, c’est à en devenir une mécanique.

– Crois-tu que dans le ciel il y ait des pianos ? demande Richard, son œil rêveur toujours fixé à l’horizon.

– Je n’en sais vraiment rien, répond Juliette en riant. Je ne m’inquiète pas trop de ce qui se fait dans le ciel. Qu’est-ce qui te fait penser à ces choses-là ? Elles ne me viendraient jamais à l’esprit,

– Je pense souvent au ciel. Il me semble qu’il n’est pas si loin de nous que nous le croyons. Quelquefois même je me figure que tout le reste n’est qu’un rêve, et je voudrais me réveiller.

– Que tu es singulier avec tes idées de l’autre monde ! Si tu avais autant à faire que moi, tu serais bien persuadé que tout cela n’est pas un rêve. Mais voilà l’heure qui sonne au village. Je me sauve.

– Reviens quand tu auras fini.

– Y penses-tu ? et mes devoirs pour demain, quand les ferais-je ?

– Eh bien, va-t’en, dit Richard d’un air boudeur.

Juliette disparut, et le grand peuplier continua d’allonger son ombre sur les pâturages. Richard était retombé dans cette rêverie dont personne ne connaissait le thème. Il regardait le pauvre arbrisseau grêle et maladif, et se sentait pris pour lui d’une de ces pitiés étranges et douloureuses que les enfants ressentent quelquefois pour les choses inanimées ; sans qu’il s’en rendît compte, l’arbrisseau et lui-même se confondaient dans sa pensée.

 

 

II

 

Pendant que Richard rêvait ainsi sur la terrasse du château, M. Lassalle était allé visiter son jardin potager auquel il portait un vif intérêt, non qu’il tînt particulièrement aux primeurs et aux fruits magnifiques, mais parce que la culture des végétaux lui semblait un vrai repos, comparée à celle des plantes vivantes qui composaient sa famille. Quand il voyait Raoul, son fils aîné, paresseux, insolent, égoïste ; Juliette, si occupée de ses études, que tout ce qui était en dehors lui échappait ; Richard lui-même, le mieux doué de ses enfants, si triste et si renfermé, et qu’il se sentait incapable de rien changer à tout cela, il éprouvait une sorte de soulagement à visiter les légumes et les espaliers de son jardin. Là, du moins, on avait des recettes pour toutes les maladies, et si une branche indisciplinée refusait de se plier dans la direction voulue, le jardinier en avait raison d’un coup de ciseau. Anselme était fort habile dans sa partie, et M. Lassalle avait plaisir à le voir bêcher, écheniller, greffer et émonder toujours avec le même zèle. Le jardin potager était situé en dehors du parc, à quelques centaines de pas du château, sur une pente douce qui permettait aux rayons du soleil de s’y concentrer et de mûrir rapidement les fruits exposés au midi. Il était enclos d’un mur assez élevé. On y entrait, d’un côté, par une grande grille qui faisait face à celle du château, et où l’on arrivait par une avenue de platanes, et de l’autre par une petite porte à claire-voie toujours fermée, qui n’était séparée de la grande route que par un bout de pré et un fossé. Le jardinier avait toujours la clef de cette porte dans sa poche. Il s’en servait pour abréger le chemin quand il se rendait au village, mais personne que lui n’y passait jamais. Du reste, Anselme gardait son jardin mieux que le dragon de la fable ne gardait celui des Hespérides. Sa petite maison était située tout auprès, et personne, pas même M. Lassalle, n’y entrait sans qu’il le voulût bien. Il n’était point fâché que des visiteurs étrangers vinssent admirer ses légumes et ses espaliers, pourvu qu’ils fussent d’un âge mûr et respectable ; mais il avait une insurmontable aversion pour la jeunesse, et une méfiance sans bornes de tout ce dont elle est capable en fait de rapines, de dilapidations et de méfaits de tout genre. À la vérité, il était payé pour penser ainsi, car Raoul n’était jamais entré dans le jardin sans y signaler son passage par quelques dégâts, et c’est à lui qu’il fallait s’en prendre si, aux yeux d’Anselme, la plus redoutable des invasions était celle d’une armée d’écoliers dans un jardin bien tenu.

– Qu’est-ce que je vois là, Anselme ? demanda M. Lassalle en regardant au travers de la petite porte qui fermait le bas du jardin. Est-ce un enfant ?

Anselme tourna les yeux du côté indiqué et haussa les épaules.

– C’est quelque petit vagabond, dit-il ; je m’en vas le faire déguerpir. Je n’aime pas ça autour de mon jardin.

– Qu’est-ce que cela peut vous faire ? Le pauvre garçon serait bien embarrassé d’y entrer. Je vous défends de lui jeter cette pierre, Anselme, continua M. Lassalle en voyant que le jardinier se baissait et ramassait un caillou dans ce but peu charitable. Quel mal vous fait-il en se reposant un moment à l’ombre de ce pommier ?

En parlant ainsi, M. Lassalle s’avança doucement vers la porte et regarda de plus près le jeune garçon, sans que celui-ci l’aperçût. Il croquait à belles dents un morceau de pain qui paraissait bien sec, à en juger par l’effort qu’il lui fallait faire pour mordre dedans, et l’accompagnait, sans doute pour lui donner du goût, de pommes aigrelettes tombées sur l’herbe autour de lui. Assis sur le bord du fossé, il tournait le dos à la route, et en suivant la direction de ses yeux, M. Lassalle s’aperçut qu’ils étaient fixés sur un beau poirier planté à l’angle du jardin, qui se penchait par-dessus le mur et tendait, au bout de ses longues branches, ses fruits savoureux, comme pour inviter le passant à les cueillir. Sûr de n’avoir pas été aperçu du jeune garçon, le maître du poirier se retira un peu en arrière, de manière à ne pouvoir être rencontré par son regard quand il se détournerait des poires. Il ne doutait guère que l’enfant ne succombât à la tentation, et s’étonnait même que ce ne fût pas déjà fait. Ce fut donc avec surprise qu’il le vit se soulever à moitié, étendre la main et ramasser encore une des pommes vertes, qu’il entama du même courage que la première, mais non sans faire un peu la grimace. Alors M. Lassalle se fit ouvrir la petite porte et se montra tout à coup au jeune voyageur, qui, lui tournant le dos et sans doute absorbé par le pénible travail de ses mâchoires, ne l’aperçut que lorsqu’il fut devant lui. L’enfant ne tressaillit pas, ne parut pas même surpris, ce qui acheva de convaincre M. Lassalle qu’il était éloigné de toute mauvaise pensée ; mais il se leva et salua poliment.

– Que faites-vous là, mon ami ? dit M. Lassalle.

– Je me suis arrêté un moment pour me reposer et pour manger, répondit le jeune garçon debout et sa mauvaise casquette à la main.

– Ne voudriez-vous pas faire un meilleur repas que du pain sec et des pommes vertes ? Pourquoi n’avez-vous pas cueilli une ou deux de ces belles poires qui pendent là tout près ?

– Parce qu’elles ne sont pas à moi.

– Mais si on vous les donne, les mangerez-vous ?

– Oui, Monsieur.

– Eh bien, venez avec moi, mon garçon, je vous en donnerai plein vos pochés.

Anselme fut consterné en voyant M. Lassalle introduire le petit vagabond dans son jardin, cueillir pour lui les plus belles poires, puis, au lieu de le mettre dehors, recommencer une conversation avec lui.

– Vos pieds sont tout meurtris et saignants, mon pauvre enfant, dit-il en regardant ses pieds nus ; d’où venez-vous donc ?

– De Sordy, Monsieur.

– De Sordy, répéta M. Lassalle, à qui ce nom ne disait rien ; est-ce bien loin ?

– Oh ! oui, Monsieur : j’ai marché dix jours sans m’arrêter, et j’ai encore bien du chemin à faire ; je voudrais être après-demain à Paris.

– Après-demain ! Vingt-deux lieues en deux jours !

– Je puis encore en faire deux ou trois ce soir, avant la nuit noire.

– Et qu’allez-vous faire à Paris ?

– J’ai une tante de ma mère qui y reste, et je vais la trouver.

– Et votre mère, où est-elle ?

– Elle est morte il y a un mois, Monsieur, répondit l’enfant en regardant un bout de crêpe tout rougi par le soleil et tout fripé par la pluie qu’il portait à sa casquette, et retenant avec peine une larme.

– N’avez-vous pas d’autres parents ?

– Non, Monsieur.

– Et qu’est-ce qui vous a donné l’idée d’aller à Paris ?

– C’est ma mère qui me l’a dit avant de mourir. Elle pensait que ma tante prendrait soin de moi en souvenir d’elle, et que je pourrais à mon tour lui être utile quand j’aurai appris un métier.

– Et savez-vous au moins le nom de cette tante ?

– Oui, Monsieur.

Et l’enfant chercha dans sa poche un vieux portefeuille tout usé, dans lequel il prit une lettre dont l’adresse était presque illisible, tant la main qui l’avait écrite tremblait d’émotion ou de faiblesse. M. Lassalle la lut avec peine.

– Mon pauvre garçon, dit-il, vous ne trouverez pas votre tante ; cette rue n’existe plus. C’est une de celles qui ont été démolies. Combien y a-t-il d’années que vous n’avez eu des nouvelles de cette tante ?

– Cinq ou six ans, peut-être davantage.

– Mais si elle n’est pas morte pendant cet espace de temps, elle a pu déménager au moins dix fois.

– On saura toujours bien me dire où elle est allée, dit le jeune garçon.

– Vous croyez donc que Paris est comme votre village, où tout le monde se connaît ? Paris est une immensité, mon pauvre garçon, un gouffre où celui qui disparaît est oublié le lendemain. Venez avec moi au château, nous prendrons des informations, et vous irez à Paris quand cette tante sera retrouvée. Qu’avez-vous dans ce paquet si bien ficelé ?

– Une chemise, un pantalon, et puis mes livres et des souliers.

– Des souliers ! Et pourquoi ne les mettez-vous pas ?

– Ma mère m’a bien recommandé de ne jamais les mettre pour marcher.

M. Lassalle sourit.

– Et ces livres, d’où viennent-ils ? Les livres de l’école du village, sans doute ? Avez-vous eu des prix, mon garçon ?

– Non, Monsieur ; je ne suis jamais allé à l’école. C’est ma mère qui m’a appris ce que je sais.

– Et que savez-vous ?

– Un peu lire et un peu écrire.

M. Lassalle laissa tomber la conversation et parut oublier complètement qu’il était accompagné, jusqu’au moment où il arriva dans le parc, suivi de son petit protégé. Entrant par une porte qui conduisait à la cuisine et aux offices, il introduisit le jeune garçon dans une salle basse où les domestiques prenaient leurs repas, donna des ordres pour qu’on lui servît de la soupe et de la viande et qu’on lui préparât un lit, et le laissa ensuite à lui-même. Le premier mouvement de notre voyageur fut de s’approcher de la fenêtre afin d’admirer plus à son aise les grands arbres du parc, le gazon velouté et les brillants massifs de fleurs. Il aperçut alors Richard couché sous le tilleul, seul, entouré de ses livres, et il se demanda qui pouvait être ce pauvre enfant si pâle et qui ne faisait pas un mouvement. Le regard de Richard tomba par hasard sur la fenêtre de la salle basse ; il fut surpris d’y voir une figure étrangère, et les yeux des deux enfants s’étant rencontrés, le plus petit fit à l’autre un signe que celui-ci interpréta sur-le-champ, et auquel il répondit en sautant par-dessus l’appui de la fenêtre si légèrement, qu’il ne toucha pas même aux fleurs et aux arbustes de la large plate-bande qui longeait le mur du château. En un clin d’œil, il fut auprès de Richard, qui, loin de paraître effrayé de sa brusque approche, le regardait avec un plaisir visible. Quand il fut debout près de lui :

– Qui êtes-vous ? demanda Richard.

– Je m’appelle Jacques Valmy. Et vous ?

– Moi, Richard Lassalle. Mais comment êtes-vous entré dans la maison ?

– C’est un monsieur qui m’a amené, un monsieur très-grand, qui a les cheveux tout gris. Le connaissez-vous ?

– Ce doit être papa. Où l’avez-vous rencontré ?

Jacques raconta toute l’aventure, son repas sur le revers du fossé, et ce qui avait suivi.

– Ce ne peut être que papa, répéta Richard. Dites-moi, est-ce que vous aimez donc beaucoup les pommes vertes ?

– Non, mais cela vaut toujours mieux que rien.

– Rien !... Est-ce que vous n’avez donc point d’argent ?

– Si fait, j’en ai bien, mais c’est que je le gardais pour arriver à Paris, afin de ne pas être à la charge de ma tante si elle est pauvre. Sur la route, on trouve toujours de braves gens qui vous donnent pour rien un morceau de pain et qui vous laissent coucher dans leur grange.

En parlant ainsi, le jeune garçon montrait d’un air fier deux pièces de deux francs soigneusement enveloppées, et quelques gros sous qu’il tira de la poche de son gilet. Richard, qui avait dans son porte-monnaie plusieurs pièces d’or, ne parut pas bien émerveillé de son trésor.

– Venez-vous de loin ? demanda-t-il.

– De Sordy. Vous ne connaissez pas ça ? C’est un grand village pourtant.

– Comme si je pouvais connaître tous les villages de France ! Dans quel département est-ce ?

– C’est dans la Vienne.

– Mais c’est très-loin ! Et vous êtes venu à pied tout le temps ?

– Oui ; j’ai marché dix ou douze heures par jour. Quelquefois j’ai manqué le chemin, et alors il me fallait retourner en arrière ; et d’autres fois, j’étais si fatigué, qu’il me fallait dormir quelques heures pour pouvoir continuer mon voyage.

Richard, qui jusque-là avait semblé prendre un plaisir tout particulier à cette conversation, regarda les pieds poudreux et meurtris de son nouvel ami, ses vêtements usés, sa figure bronzée par le soleil, et dit d’un air profondément mélancolique :

– Vous êtes bien heureux, vous.

– Mais non, dit Jacques, puisque j’ai perdu ma mère.

– Votre mère ? Et moi aussi j’ai perdu la mienne. Et voyez, je ne puis pas marcher, moi, je ne puis presque pas faire un pas seul.

– Vrai ! s’écria Jacques en le regardant d’un air de surprise douloureuse.

– Tenez ! je ne peux pas même aller d’ici à la maison sans qu’on m’aide.

– Oh !... reprit Jacques en regardant avec une profonde compassion les pauvres jambes si menues, si faibles, si inutiles qui reposaient sur les coussins.

– Vous ne vous moquerez pas de moi, vous, dit Richard ; j’ai vu ça tout de suite. Mon frère se moque de moi bien souvent.

– C’est mal, dit Jacques, qui paraissait ne plus pouvoir parler que par monosyllabes, tant était grande sa consternation. Mais qu’avez-vous ? ajouta-t-il en voyant le petit garçon trembler de la tête aux pieds ; on dirait que vous avez le frisson.

– J’ai froid. Je voudrais rentrer ; mais comment faire ? papa n’est pas là, ni Louis non plus : c’est toujours un d’eux qui me porte.

– Voulez-vous me laisser essayer de vous porter ? demanda Jacques ; je suis très-fort.

– Je veux bien ; mais prenez garde ! quand on me touche le dos, on peut me faire très-mal.

Jacques, maigre et élancé comme un jonc, était cependant vigoureux. Il se baissa et enleva si adroitement le petit malade, que celui-ci ne poussa pas un cri et lui passa le bras autour du cou avec une entière sécurité.

– Par la porte du milieu, dit-il en montrant la façade de la maison.

Jacques marcha dans la direction indiquée, monta quelques marches, et se trouva, avec son fardeau, à l’entrée d’un salon élégamment meublé où il n’y avait personne.

– Mettez-moi là, dit Richard en lui indiquant une chaise longue près d’une porte vitrée.

Au moment où Jacques l’y déposait avec précaution, la porte intérieure du salon s’ouvrit, et un jeune garçon à peu près de sa taille, aux cheveux noirs frisés, et dont la figure avait une expression de mauvaise humeur très-prononcée, fit son entrée une cravache à la main.

– Hé ! dit-il en s’arrêtant sur le seuil, qu’est-ce que cela signifie ? Qu’est-ce que vient faire ici, ce mendiant ? Comment osez-vous entrer dans cette maison ?

– Mon frère ! cria le pauvre petit Richard tout effrayé, Raoul ! je t’en prie, ne parle pas ainsi ! II n’est entré ici qu’à cause de moi. Papa l’a introduit dans la maison. Tu ne dois pas l’insulter.

Mais il parlait en vain. Raoul, voyant que le jeune garçon ainsi apostrophé ne bougeait pas et ne semblait nullement intimidé de sa présence, avait fait un pas en avant et lui avait lancé un coup de cravache en pleine figure.

– Oh ! Raoul ! méchant !... criait Richard. Mais Jacques avait étendu un de ses bras nerveux, et, sans grand effort, il avait arraché la cravache des mains de Raoul.

– Vous n’avez pas le droit de me frapper, dit-il ; vous n’avez rien à me reprocher, mais je ne resterai pas une minute de plus ici.

Il lança la cravache par la fenêtre, et avant que Raoul fût revenu de son étonnement, il était sorti du salon et marchait à grands pas vers la grille du parc.

 

 

III

 

Richard suivait son nouvel ami d’un regard consterné. Ne pas pouvoir le rappeler, être incapable d’un mouvement pour le joindre, c’était dur ! Il se tourna vers son frère d’un air suppliant, car la douleur de ce brusque départ avait absorbé toute sa colère.

– Oh ! Raoul, dit-il, je t’en supplie ; cours, rattrape-le, fais-lui des excuses et ramène-le-moi ! Il ne faut pas qu’il s’en aille ainsi !

– Faire des excuses ! à qui ? à ce drôle ?... répondit Raoul de son ton insolent ; oui, si jamais je le rencontre, je lui ferai mes excuses de ne lui avoir pas donné un coup de pied pour l’aider à s’en aller plus vite. C’est dommage. Je lui revaudrai cela.

– Si tu l’oses ! dit Richard révolté.

– Comment, si je l’ose ! pour qui me prends-tu, petit imbécile ?

– Tu l’as insulté, ta l’as frappé ; mais il a jeté ta cravache par la fenêtre. Il a eu tous les honneurs de la guerre, continua Richard d’un air de triomphe.

– Méchant singe ! cria Raoul, que les paroles de son frère mettaient hors de lui, je t’apprendrai à tenir ta langue en bride. Comme j’aurais du plaisir à te rosser comme tu le mérites, si...

– Si quoi ? demanda Richard.

– Si tu n’étais pas malingre comme un poulet sorti trop tôt de sa coquille.

Le coup avait porté. Comme la plupart des enfants très-délicats, Richard était excessivement susceptible sur ce point, et ne voyait rien de plus beau et de plus enviable que la force physique. La santé florissante et la vigueur de Raoul formaient avec sa propre délicatesse un contraste dont il souffrait sans cesse, et ce contraste eût peut-être suffi à compromettre la bonne intelligence entre les deux frères, Raoul eût-il été infiniment plus aimable.

– Tu es un lâche ! dit Richard ; qui abusait de cette formidable épithète, ressource des faibles contre les forts.

– Quoi ! parce que je ne veux pas te battre, mon petit ?...

– Qu’y a-t-il donc ? dit M. Lassalle, qui était entré pendant l’échange de ces deux dernières phrases. Encore des disputes, toujours des disputes ! Voyons, Richard, de quelle lâcheté accuses-tu ton frère ?

L’affaire fut exposée sans beaucoup de clarté, et pendant que Richard la racontait, Raoul tourna le dos en sifflant. Ce procédé était peu respectueux, mais M. Lassalle ne fit attention qu’à une chose, la disparition du jeune garçon qui l’intéressait vivement. Cependant, avant de quitter la chambre, il se tourna vers Raoul et lui dit qu’il avait eu des torts très-graves.

– Pouvais-je savoir, répliqua celui-ci, que le salon devait être un rendez-vous de mendiants ?

– Il n’est pas un mendiant, cria Richard ; il va à Paris pour gagner honnêtement sa vie ; et, quand il aurait demandé un morceau de pain sur la route, je ne vois pas ce qu’il y a là de honteux !

– Comme tu te mets en frais d’éloquence, petit ! dit dédaigneusement Raoul.

M. Lassalle était sorti sans ajouter un mot. Mademoiselle Leblois, l’institutrice, et Juliette, ne tardèrent pas à entrer.

– Tu sens l’écurie, dit Juliette à son frère aîné en passant sous son nez son mouchoir de batiste imbibé d’eau de Cologne ; ne pourrais-tu au moins te laver les mains avant le dîner ? Je t’assure que ce parfum que tu nous apportes n’a rien d’agréable.

– Je puis bien offenser votre odorat superfin, Mademoiselle la mijaurée, dit Raoul grossièrement, puisque vous offensez mes oreilles la moitié du jour avec votre infernale musique.

– Que tu es aimable, Raoul !

– Écoute, petite pimbêche, quand je suis pour quelques semaines hors de mon bahut, ce n’est pas pour être scié ici par des femmelettes plus que par tous les pions qui ont jamais scié un pauvre diable. Quel mal est-ce que je te fais ?..... Là, voyons, explique-toi une fois pour toutes. Les filles n’ont jamais été bonnes qu’à ennuyer les gens.

Juliette redressa la tête d’un air offensé, mais sans quitter des yeux son ouvrage.

Mademoiselle Loblois, qui n’avait jamais exercé aucun droit de répréhension sur Raoul, crut néanmoins devoir hasarder un conscil.

– Vous ferez peut-être bien d’aller brosser vos cheveux et vos habits avant le retour de votre père, dit-elle.

– Non merci, Mademoiselle, je me trouve fort bien comme cela.

Comme cela ! c’est-à-dire avec une cravate dénouée, des cheveux crépus ébouriffés, des mains d’une propreté douteuse, et des habits saupoudrés de poussière et de brins de foin ; car il s’était amusé à remplir le râtelier des chevaux.

Mademoiselle Leblois soupira, secoua la tête, mais n’ajouta rien.

Un domestique entra en ce moment, tenant à la main des lettres et des journaux qu’il posa sur un guéridon.

– Oh ! s’écria le jeune garçon en faisant main basse sur le paquet, je vais lire les courses de chevaux, Ça, au moins, c’est amusant.

Et il déchira la bande du journal.

– Y a-t-il des lettres pour moi, Raoul ? demanda Juliette.

– Regarde toi-même. Rien qu’à voir les longues lettres que s’écrivent les demoiselles, je me sens malade. Tiens ! je te les donne toutes.

Et il lui jeta en effet toutes les lettres, que Juliette attrapa au passage, non sans que quelques-unes s’égarassent de côté et d’autre sur le parquet et sous les meubles. Il y en avait une à son adresse, dont la seule vue aurait pu effrayer des yeux moins barbares que ceux de Raoul, tant étaient nombreuses et quadrillées en tous sens les petites feuilles qui s’échappèrent de l’enveloppe.

Le jeune garçon jeta le journal dès qu’il eut lu ce qui l’intéressait, et sortit pour porter à son ami le palefrenier les nouvelles qu’il venait d’apprendre.

Pendant ce temps, M. Lassalle rentra, et l’on annonça que le dîner était servi.

– J’ai ramené ton protégé, Richard, dit son père après un intervalle de silence.

– Mon protégé ! répéta Richard avec son fin sourire un peu triste, comme pour dire : Est-ce que je protège quelqu’un, moi qui ai si grand besoin de protection ?

– Ah ! le mendiant ! dit Raoul.

– Je lui ai promis qu’il ne serait pas insulté dans ma maison, continua M. Lassalle sans relever cette interruption, mais d’un ton sévère, et qu’il n’y resterait que pour y occuper une place honorable ; il travaillera sous les ordres d’Anselme et habitera sa chaumière. Il ne viendra au château que pour son service.

– Je plains le pauvre malheureux, dit Raoul, car Anselme est aimable tout juste comme un bouledogue. Quelle vie réjouissante il va mener avec lui !

– Pauvre Jacques ! murmura Richard avec un soupir.

Richard était heureux que son père eut ramené Jacques ; mais son beau rêve de le voir revenir pour lui s’était évanoui.

 

 

IV

 

Le temps était splendide pour la saison. Trois jours s’écoulèrent que Richard passa presque en entier sous son tilleul, moitié lisant, moitié rêvant, ne mesurant guère la fuite des heures, mais suivant de l’œil les progrès de l’ombre du peuplier sur l’herbe rase de la prairie. Ce n’était plus le temps des chants d’oiseaux, des bourdonnements d’insectes, du frémissement des longues herbes que la faux n’a pas encore touchées. Toute cette joyeuse musique du mois de juin se taisait pour faire place au silence par lequel en automne la campagne semble se préparer à sa longue mort de l’hiver. La ferme était située à quelque distance du château, le bruit qui accompagne toujours les divers travaux agricoles ne s’y faisait pas entendre. Le piano de Juliette troublait seul ce calme profond. Elle jouait un air vif et brillant, et Richard, au lieu de trouver du plaisir à l’écouter, en éprouvait une sorte d’impatience. Il aurait voulu écouter le silence, et ce bruit fâcheux l’en empêchait. Ah ! s’il avait pu marcher, s’il n’avait pas été cloué à cette place ! Qu’ils lui paraissaient heureux ceux qui sont libres ! Il regardait la côte boisée en face du château, cette côte qu’il n’avait jamais gravie qu’en voiture quand on retournait à Paris. Entre cette hauteur et celle sur laquelle était construit le château s’étendait le vallon peu profond et bien arrosé, qui allait s’élargissant jusqu’au moment où il se confondait avec les ondulations de terrain qui fermaient l’horizon. À l’une des extrémités de ce vallon s’élevait le peuplier. Autour de lui, on ne voyait guère de grands arbres, mais un petit ruisseau si étroit que sa trace se perdait souvent sous l’herbe, baignait les racines de quelques saules nains, dont les branches lisses et flexibles sortaient de distance en distance à ras de terre. C’était de ce côté-là que s’en allait à toute heure le désir de Richard. Il se représentait au bord de ce ruisseau, au milieu des hautes herbes épaisses, des touffes de ces larges ne m’oubliez pas, d’un bleu pur comme celui du ciel, semblables à ceux que sa sœur y avait cueillis une fois. Il lui semblait aussi que couper avec son couteau de poche une de ces flexibles baguettes de saule, la dépouiller de ses feuilles et ensuite de son écorce, serait un plaisir vraiment royal. Tout autre que lui n’aurait eu qu’à vouloir ; mais à quoi lui servait l’intensité de sa volonté ? Cette chose si simple, si facile qu’un petit enfant eût pu l’accomplir, il ne le pouvait pas, lui ! Et que lui manquait-il pourtant ? Ses membres étaient comme ceux des autres enfants, quoique plus frêles et plus menus peut-être. Il n’avait aucune infirmité apparente, rien qui lui rappelât forcément sa faiblesse quand il n’essayait pas d’agir. Il ne souffrait pas beaucoup, et cependant il ne pouvait pas même se lever et marcher seul jusqu’à ce petit coin du monde qui lui semblait un paradis, et qu’il avait si souvent contemplé de loin, jamais de près. Richard avait lu bien des fois dans l’Évangile la guérison miraculeuse des impotents. Bien des fois aussi, il avait demandé à Dieu le soir en s’endormant que ce miracle s’accomplît pour lui. Mais le miracle ne s’était jamais fait, et sa prière tant de fois inutile était retombée sur son cœur et y avait amassé comme une couche de glace et d’indifférence pour ce Dieu qui ne l’exauçait pas. Il n’avait confié à personne ses amères déceptions. Peut-être, s’il l’eût fait, lui eût-on expliqué que Dieu veut souvent nous amener à accepter sa volonté avant de nous délivrer de l’épreuve qui doit faire son œuvre en nous. Peut-être aussi se serait-on moqué de sa foi naïve, et l’aurait-on froissé et irrité.

Richard songeait à toutes ces choses quand une voix, qui partait tout près de lui, le fit tressaillir.

– Puis-je faire quelque chose pour vous ? disait-elle.

Jacques était debout à côté de lui, tenant à la main une pêche magnifique enveloppée de deux feuilles de vigne.

– Ah ! c’est vous ! dit Richard, je croyais que vous ne vouliez plus venir vers moi. Vous savez pourtant bien que ce n’est pas moi qui puis aller vous trouver.

– Le père Anselme ne m’a pas permis de venir jusqu’à aujourd’hui.

– Et comment vous trouvez-vous avec lui ? Il n’est pas trop aimable, n’est-ce pas ?

– Il montre les dents plus qu’il ne mord, je l’ai bien vite vu. Les gens si bourrus ne sont pas si méchants au fond. Tenez, c’est lui qui m’a donné cette pêche que je vous apporte pensant qu’elle vous fera plaisir. Il m’a dit : « Prends, ils en ont assez au château, et celle-là serait pourrie demain. » Et il me l’a presque jetée à la figure. – « Et vous, Monsieur Anselme », que je lui dis. – « Moi ! est-ce que tu crois que je ne la garderais pas, si j’en avais envie ? Allons, pas tant de façons. Tu n’en as de ta vie croqué une pareille ; c’est moi qui te le dis, et je dois bien le savoir, puisque c’est moi qui l’ai fait croître et mûrir. » Alors je lui ai dit comme ça : « Je croyais que c’était le bon Dieu qui faisait croître les fruits. » – « Ah ! bien, oui, imbécile, penses-tu que si je ne m’en mêlais pas le bon Dieu s’en tirerait tout de même ? » Là-dessus il s’en est allé, mais il s’est retourné pour me dire : « Si je t’avais vu seulement regarder un fruit de mes espaliers depuis que tu es ici, je t’aurais donné un autre régal que celui-ci, tu peux m’en croire ! » – Connaissez-vous le vieux Anselme, Monsieur Richard ?

– Très peu. J’entends toujours dire qu’il est grognon et brutal : aussi, quand il vient dans le parc, je fais semblant de ne pas le voir, ou je lui dis seulement bonjour.

– C’est donc ça qu’il dit que vous êtes si fier ! Moi, je lui ai dit que vous ne l’êtes pas, mais il ne veut pas le croire.

– Et cela ne vous semble pas bien dur de vivre avec lui ?

– Mais non, je l’aime ; il est si triste et si seul ! et je voudrais réussir à me faire aimer de lui. Cela le rendrait plus heureux. Ne puis-je rien faire pour vous, Monsieur Richard ?

– Oh ! oui, dit Richard, qui voyait avec effroi que son compagnon faisait mine de le quitter, asseyez-vous là près de moi. Je ne veux pas manger votre belle pêche tout seul, nous allons la partager et causer.

Tout en savourant le beau fruit, Richard montra à Jacques le pré humide et l’oseraie, et lui dit son désir d’y aller.

– N’est-ce que cela ? répondit le jeune garçon. Je puis très-bien vous y porter.

– Oh ! c’est impossible.

– Pourquoi impossible ? n’ayez pas peur, je ne vous laisserai pas tomber.

– Mais je suis beaucoup trop lourd pour vous.

– Vous ! lourd !... dit Jacques en regardant les membres fluets du pauvre enfant, Allons donc ! j’en porterais bien le double.

– Et si Anselme vous gronde ?

– Il est au village. Il m’a bien donné une plate-bande à bêcher, mais je le ferai ce soir à la fraîche. Allons, venez ! Qui ne risque rien n’a rien. Je vais me mettre là à genoux devant vous. Passez vos deux bras autour de mon cou. Maintenant, hop ! êtes-vous bien ? Je vous tiens ferme, soyez tranquille. Ne me lâchez pas. Cela vous fatigue-t-il de tenir vos bras autour de mon cou ?

– Oh ! non, j’ai plus de force dans les bras que dans les jambes.

– Eh bien ! en route !

Ils commencèrent à descendre rapidement la pente herbeuse qui conduisait à l’oseraie. C’était un trajet de vingt minutes au moins, même avec les grandes enjambées de Jacques. Richard riait moitié de plaisir, moitié de crainte en se voyant ainsi transporté rapidement à dos d’homme. Arrivé auprès de l’oseraie, Jacques déposa son fardeau sur l’herbe, s’essuya le front, puis ôtant son habit, il l’étendit sur la terre, de crainte qu’elle ne fût humide, et aida le petit garçon à se placer sur ce tapis improvisé.

– Nous y voilà ! dit-il ; maintenant, que voulez-vous ?

Richard regarda autour de lui avec ravissement. Il était tout près du grand peuplier, dont l’ombre venait s’allonger jusqu’à ses pieds. Il pouvait presque de sa place compter les feuilles du maigre arbrisseau qu’il avait si souvent regardé de loin. À sa demande, Jacques s’éloigna un moment pour chercher les ne m’oubliez pas dans le fossé.

Mais il n’y en avait plus, car la saison en était passée. Jacques explora en vain tous les bords du ruisseau. Il ne rapporta qu’une branche de reine des prés qui fleurissait au milieu d’une touffe de roseaux. Puis il alla faire une abondante moisson de branches d’osier longues et flexibles, se mit à en tailler une adroitement avec son couteau, enlevant l’écorce par place, de manière à en former des dessins tantôt réguliers, tantôt capricieux. La baguette, toute tatouée de vert et de blanc, passa bientôt dans les mains de Richard, qui ne pouvait se lasser de l’admirer.

– Eh bien, dit-il après un long silence, pendant lequel il avait regardé autour de lui d’un air rêveur, je crois presque que j’aimerais mieux n’être pas venu ici. Cela me faisait l’effet d’un pays enchanté où je découvrirais quelque chose de tout à fait curieux si je pouvais y parvenir, et maintenant que je l’ai vu de près, je vois que c’est un endroit comme un autre.

– Vous pouviez bien voir de là-haut qu’il n’y avait dans ce pré que des arbres, de l’herbe et un peu d’eau, dit Jacques en riant.

– Oui, mais je me figurais qu’on y trouvait des fleurs merveilleuses. N’êtes-vous jamais triste, Jacques ?

– Je le suis quand je pense à ma mère, mais je ne le serais pas à votre place.

– Comment donc, à ma place ?... Si vous étiez malade comme moi !

– Non, dit Jacques avec décision, car je pourrais apprendre et je me trouverais bien heureux.

– Mais apprendre quoi ?

– Mais tout ce qu’on apprend dans ces beaux livres que vous avez toujours autour de vous.

– Ne savez-vous donc pas lire ? demanda Richard avec étonnement, car il croyait presque qu’on sait lire comme on sait parler.

– Si fait, un peu ; mais il me faut du temps pour arriver au bout de la page, et quand je lis le dernier mot d’une phrase, j’ai quelquefois oublié le premier.

– Eh bien, vous viendrez tous les jours lire avec moi une demi-heure jusqu’à ce que vous puissiez le faire couramment.

– Merci, dit Jacques, dont les yeux brillèrent. À présent je m’en vais cueillir d’autres osiers et vous allez voir ce que je sais faire.

Il se leva et courut d’arbre en arbre, choisissant des branches de grosseur exactement pareille. Richard le suivait des yeux avec un plaisir tout nouveau pour lui. Loin d’être jaloux de son agilité, de la force et de la souplesse qui se montraient dans tous ses mouvements, il aimait à le regarder, et la pensée qu’il pourrait enseigner quelque chose à cet être si supérieur à lui sous d’autres rapports, lui faire part d’un bien qu’il ne possédait pas, était pour le pauvre enfant une douce satisfaction qui le réconciliait avec son lot. Jacques était grand, maigre et élancé ; il avait dans toute sa personne une distinction remarquable. Sans être précisément jolie, sa figure était de celles qu’on ne peut regarder sans plaisir. Ses yeux bruns, grands et veloutés, exprimaient la plus parfaite honnêteté en même temps qu’une vive intelligence. Il avait cette dignité native qui vient de la loyauté du caractère et de la fermeté d’une volonté droite. Que de pères eussent été fiers d’un tel fils ! Mais ce pauvre enfant n’avait personne qui pût être fier de lui, personne même pour l’aimer.

Pendant que Jacques essayait de faire une corbeille à l’imitation de ce qu’il avait vu faire au vannier de son village, Richard s’était étendu sur l’herbe et appuyait sa tête sur les genoux du pauvre garçon.

– Que je suis bien comme cela, dit-il avec un soupir de satisfaction. Je puis me représenter que nous sommes tous deux seuls sur une planche au milieu d’une mer immense d’où l’on ne voit aucun rivage. Il s’est fait un si grand calme que nous ne sentons pas même le mouvement des vagues. Nous nous trouvons si bien ainsi que nous ne voudrions pas approcher du bord ni voir une voile à l’horizon. Nous regardons le ciel ; il est si immense, si profond, qu’on dirait qu’on peut monter, monter toujours sans jamais redescendre, sans jamais être arrêté. Et la mer aussi est vaste et profonde. Peut-être qu’on pourrait descendre toujours sans jamais trouver le fond.

Cette fantaisie s’empara de l’imagination même de Jacques, et pendant quelques moments les deux enfants voyagèrent à la dérive sur le grand océan, se figurant que rien ne serait plus charmant que d’être poussés ici et là par les vagues et de voguer sans but comme une épave.

Deux heures s’étaient écoulées sans qu’ils s’en doutassent, et les derniers rayons du soleil avaient disparu à l’horizon quand Jacques, en regardant Richard, le vit tout à coup pâlir et frissonner de la tête aux pieds.

– Qu’avez-vous ? dit-il avec inquiétude.

– J’ai bien froid, et je me sens si mal à mon aise ! Oh ! Jacques, j’ai oublié que papa me défend de jamais rester dehors après que le soleil est couché. Comme il va être fâché contre moi ! Retournons vite.

Il était impossible à Jacques de remonter aussi vite qu’il était descendu avec son fardeau qu’il portait dans ses bras et non plus sur ses épaules. Il ne s’arrêta pas cependant, mais il respirait à peine quand il arriva devant la porte du salon. M. Lassalle, inquiet, l’avait vu venir de loin et se préparait à reprocher à son fils son imprudente escapade ; mais la parole s’arrêta à ses lèvres quand, soulevant la tête de Richard, qui, depuis un moment, se laissait aller de tout son poids, il vit qu’il était évanoui.

 

 

V

 

L’air humide du soir et les exhalaisons fiévreuses du pré marécageux avaient saisi le pauvre enfant, qui fut bien malade pendant deux ou trois jours. À peine eut-il recouvré sa connaissance, qu’il voulut avoir Jacques auprès de lui. C’était Jacques qui devait lui donner ses potions, c’était Jacques qui, seul, pouvait le distraire. M. Lassalle ne s’opposa point aux désirs de son fils, et Jacques ne quitta plus la chambre du petit malade. Mademoiselle Leblois et Juliette s’étonnaient beaucoup de l’engouement de Richard pour un petit vagabond, et trouvaient qu’il était peu convenable qu’un étranger, un inconnu, prît auprès de lui la place des membres de sa propre famille. Ce n’était point qu’on pût l’accuser d’indiscrétion, car il se retirait chaque fois qu’on venait s’établir près du malade ; mais, si celui-ci s’en apercevait, il le retenait toujours. Le pauvre enfant était bien souffrant, et personne ne voulait le contrarier.

Des gens bienveillants ou même simplement équitables auraient su remarquer l’abnégation, la présence d’esprit, la douceur et la tendresse que le jeune garde-malade improvisé déploya pendant ces longues journées. Mais on était trop prévenu pour être juste. M. Lassalle seul observait, mais ne disait rien.

Un jour, Richard, en sortant d’un assoupissement, regarda longtemps Jacques, qui était assis au pied de son lit, sans que celui-ci s’en aperçût.

– Vous êtes bon, lui dit-il tout à coup. Je vous aime.

– Je ne crois pas que je sois bon, répondit Jacques, tiré brusquement de ses pensées. Mais si je vaux quelque chose, c’est à ma mère que je le dois. Elle m’a appris à faire mon devoir et à aimer Dieu.

– Est-ce que vous aimez Dieu, vraiment ? demanda Richard ; vous ne le connaissez pourtant pas.

– Je vois tout ce qu’il a fait de beau et de bon autour de moi, répondit Jacques, et puis quand ma mère vivait, je voyais combien elle était douce, patiente, dévouée, et je savais que c’était Dieu qui mettait tout cela dans son cœur. Quand je me sens seul et triste, cela me console de penser au Dieu qui nous aime et qui n’est jamais loin de nous.

Pendant que ces entretiens avaient lieu dans la chambre de maladie, des scènes bien différentes se passaient souvent au salon. Raoul était à peine venu visiter son frère une fois chaque jour, et ne lui avait montré ni affection ni sollicitude. Sa liaison avec le nouveau palefrenier de son père devenait de plus en plus intime. M. Lassalle l’avait bien des fois averti du déplaisir qu’il en éprouvait, mais Raoul ne tenait aucun compte de ses paroles, et avait même répondu une fois avec insolence qu’il était bien naturel qu’il recherchât la société de Prosper, puisqu’elle était la seule au château qui ne fût pas ennuyeuse à périr.

Jamais on ne l’avait vu si grossier, si insolent, si constamment maussade. Prosper entretenait chez lui l’irritation en lui parlant sans cesse des chevaux, des meutes et des chasses du comte de Mareuil, chez qui il avait occupé une place. Le fils du comte n’était pas plus âgé que Raoul, et il avait lui-même des fusils, des chiens et des chevaux. Raoul se sentait humilié d’être traité en enfant et de n’avoir que son vieux poney ; sa mauvaise humeur retombait tout particulièrement sur Jacques, auquel il adressait une parole désobligeante chaque fois que son père ne pouvait pas l’entendre.

– C’est bien dommage, Monsieur Raoul, disait Prosper, qu’on ne vous permette pas de chasser. Il n’y a pas beaucoup de jeunes messieurs de votre âge qui seraient aussi obéissants que vous. Ce n’est pas M. Arthur qui se serait laissé mettre en cage comme un pauvre oisillon à qui les ailes n’ont jamais poussé.

– Vous savez bien, Prosper, répondit Raoul, irrité de ce discours, que mon père a été témoin, dans sa jeunesse, d’un terrible accident arrivé à la chasse à l’un de ses frères, et que, depuis ce temps, il ne veut plus entendre parler de chasser.

– Mais vous n’avez pas de raison pour ne pas chasser, vous, Monsieur Raoul. Si seulement vous aviez un fusil, nous irions ensemble sans que personne s’en doutât.

– Ah ! si j’avais un fusil ! soupira Raoul.

– Eh bien, j’en ai vu l’autre jour un magnifique qui est à vendre d’occasion. Donnez-moi cent francs, et je vous l’achète dès ce soir.

– Cent francs ! mais je ne les ai pas. Je n’en ai plus que vingt dans ma bourse.

– Demandez-les à votre père. Il est assez riche pour vous les donner.

Ces conversations se renouvelèrent souvent, jusqu’à ce que le désir d’acheter le beau fusil de chasse s’emparât tellement de l’esprit de Raoul, qu’il n’eut plus d’autre pensée. Un désir semblable, lorsqu’il n’est pas combattu, peut devenir une obsession de l’esprit du mal dans un cœur indiscipliné comme l’était celui du jeune garçon. Hélas ! Raoul n’avait aucune sauvegarde, car il ne priait jamais, et la pensée de Dieu était absente de son cœur.

Un jour, Richard, ayant passé une mauvaise nuit, s’endormit dans l’après-midi comme cela lui arrivait quelquefois, et son fidèle garde-malade s’assoupit lui-même la tête appuyée sur le pied de son lit. Raoul entra dans la chambre pour y chercher son couteau qu’il avait oublié la veille. Son regard tomba sur un billet de banque qui se trouvait sur la table. Cent francs ! le prix du fusil !... et qui saurait que c’était lui qui l’avait emporté ? La petite figure pâle de Richard reposait immobile sur l’oreiller, celle de Jacques était ensevelie dans la couverture, ni l’un ni l’autre n’avaient fait un mouvement. La tentation était grande. Raoul prit le billet de banque, le glissa précipitamment dans sa poche, et tremblant de tous ses membres sortit de la chambre sur la pointe des pieds, croyant n’avoir été aperçu de personne. Mais au moment où il se retourna pour refermer doucement la porte, il rencontra le regard ferme et loyal de Jacques fixé sur lui et tressaillit. L’avait-il vu ? l’avait-il deviné ? oh ! comme il le haïssait en ce moment, le pauvre enfant qui se trouvait là tout à point pour l’espionner, pour le dénoncer peut-être.

Les anneaux qui forment la lourde chaîne du péché s’ajoutent aisément l’un à l’autre ! La pensée que l’accusation de vol pouvait retomber sur l’orphelin traversa son esprit, et il ne la repoussa pas.

Quelques moments après, M. Lassalle rentrait dans la chambre de Richard qui venait de s’éveiller.

– N’ai-je pas perdu ici un billet de banque ? demanda-t-il. Je crois l’avoir laissé tomber de mon portefeuille quand je l’ai ouvert. S’il n’est pas ici, je ne sais où le chercher.

– Oui, papa, dit le petit garçon, nous l’avons vu un moment après que vous étiez sorti, et nous l’avons mis de côté pour vous le rendre. Jacques, où est-il ?

Mais Jacques le cherchait en vain. Le billet de banque n’était plus à la place où il l’avait mis. La figure bouleversée de Raoul, lorsque, s’éveillant en sursaut il l’avait vu sortir de la chambre, lui revint à la mémoire.

– Quelqu’un est-il entré dans ta chambre depuis moi ? demanda M. Lassalle.

– Personne, papa.

Jacques ne le contredit pas. Pouvait-il jeter un soupçon sur le propre fils de son bienfaiteur ? Et d’ailleurs lui-même ne pouvait croire que Raoul fût coupable d’une telle bassesse. Le billet de banque devait se retrouver ; il se retrouverait. Jacques cherchait toujours, tandis que M. Lassalle le suivait d’un regard inquiet. Mais toutes les recherches furent infructueuses, il fallut se convaincre que le billet de banque ne se retrouverait pas. M. Lassalle, craignant d’agiter le petit malade, n’ajouta pas un mot et sortit. Quelques moments plus tard, on appela Jacques, qui ne rentra plus dans la chambre de Richard.

Ce n’était pas seulement un soupçon qui pesait sur le pauvre enfant ; M. Lassalle croyait avoir une certitude. Il lui en coûtait beaucoup cependant de renoncer à la confiance que lui avait inspirée la physionomie ouverte et heureuse de son protégé. Mais qui n’a été trompé plus d’une fois par les apparences ? Le vice se revêt souvent de la livrée de l’honnêteté.

– Anselme avait raison, se disait M. Lassalle en se dirigeant à pas lents vers la demeure du jardinier, j’ai été imprudent en recevant ce petit vagabond dans ma maison, en l’admettant dans l’intimité de mon fils. Qu’il est difficile de faire le bien !

Jacques était monté dans la petite chambre qu’il n’avait plus occupée depuis qu’il était devenu le garde-malade de son ami. Anselme, oisif contre son habitude, était debout à la porte de sa chaumière, les bras croisés sur sa poitrine. Il salua respectueusement M. Lassalle, mais son front ne se dérida pas.

– Anselme, dit son maître, vous savez ce qui est arrivé ?

– Je sais tout ce qu’on dit, répondit le jardinier d’un air sombre.

– Et vous ne le croyez pas ? demanda M. Lassalle étonné, vous qui avez mauvaise opinion de cet enfant ?

– Monsieur, dit le vieillard avec la dignité que donne une conviction profonde, je connais maintenant cet enfant et je suis sûr qu’il n’est pas coupable.

En quittant Anselme, M. Lassalle retourna auprès de Richard qui pleurait et sur lequel tous les arguments de la gouvernante et de sa sœur ne faisaient d’autre impression que de l’irriter.

– C’est une indignité ! répétait-il. Pourquoi ne pas m’en accuser, moi, puisque j’étais dans la chambre aussi bien que lui ?

– Il m’est très-pénible d’accuser Jacques, dit M. Lassalle, mais tu dois comprendre qu’il me serait encore plus pénible de te soupçonner. D’ailleurs, mon pauvre enfant, comment veux-tu que nous te soupçonnions d’être sorti de ton lit, faible comme tu l’es maintenant. Non, mon petit Richard, tu ne peux pas prendre la faute sur toi.

Richard se cacha sous ses couvertures et sanglota amèrement.

– Lui qui m’a aimé, lui qui m’a consolé, lui qui m’a soigné, voilà comme on le traite maintenant. Ô Jacques, Jacques ! si je pouvais seulement lui dire que je sais bien, moi, qu’il ne l’a pas fait.

Deux jours s’étaient écoulés et Raoul, que personne ne soupçonnait, était certainement le plus misérable de tous. Il n’avait pas eu un instant de repos depuis celui où il avait enfermé le fatal billet de banque dans un tiroir dont la clef, qu’il portait sur lui, semblait lui brûler les doigts chaque fois qu’il la touchait pour s’assurer qu’elle était bien à sa place. Vingt fois il fut sur le point de le remettre en secret sur le bureau de son père, mais il ne l’osa pas ; comment la chose s’expliquerait-elle ? Ah ! s’il avait pu prévoir quel supplice il se préparait en commettant cette mauvaise action !

Comme il se promenait un soir dans le parc, craignant les regards humains, ayant peur de la solitude et commençant à se souvenir du Dieu qu’il ne pouvait tromper, et dont le regard lisait ses secrètes pensées, Jacques se trouva tout à coup devant lui.

– Que voulez-vous ? dit Raoul qui avait tressailli fortement en le voyant.

Jacques était pâle, ses joues étaient creusées. On voyait que depuis deux jours il avait cruellement souffert.

– Monsieur Raoul, dit-il, dites la vérité à votre père. Dites-la, je vous en supplie. Vous savez que vous ne pouvez pas la cacher à Dieu. Et vous-même vous ne pouvez pas non plus l’oublier.

– Que voulez-vous dire ? répondit Raoul avec violence. Laissez-moi tranquille, je ne sais ce que vous me voulez.

– Oh ! vous le savez bien ! Mais peut-être vous ne comprenez pas tout le mal que vous me faites en me laissant accuser d’un vol. Je suis resté ici jusqu’à présent, parce que j’espérais toujours que vous parleriez. Cela me semblait impossible que vous pussiez... Mais demain je partirai.

Le courage lui manqua en disant ces mots, et il ajouta :

– Je partirai et on me croira coupable. Richard aussi le croira... Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !

Pendant toute la nuit qui suivit cette conversation, Raoul ne put dormir un seul instant : il voyait toujours la figure pâle de Jacques, son regard de reproche ; il entendait le ton navrant de ses dernières paroles.

– Je ne puis pas le cacher à Dieu, je ne puis pas l’oublier moi-même, se répétait-il.

Et il ne se calma un peu que lorsqu’il eut pris la ferme résolution de se rendre auprès de son père dès que le jour aurait paru et de tout lui dire. Quel moment que celui qui suivit cette confession, lorsque M. Lassalle laissa voir à son fils humilié, repentant, que malgré son grand péché, il l’aimait tendrement encore et qu’il avait plus d’espoir pour lui qu’il n’en avait eu depuis longtemps !

Quel moment aussi que celui où Jacques, qui déjà avait fait son petit paquet et se préparant à partir, fut ramené auprès de M. Lassalle qui l’embrassa, et serré dans les bras de Richard qui lui dit tout bas :

– Je ne l’ai pas cru un seul instant.

Raoul vint ensuite, très-pâle, les yeux baissés, et lui tendit la main en murmurant quelques mots parmi lesquels on distinguait celui de pardon. Jacques serra fortement cette main entre les deux siennes qui tremblaient de joie et ne put répondre que par un regard plein de larmes. Dès ce moment, les deux garçons furent amis.

Il fut décidé que Jacques continuerait à travailler sous les ordres d’Anselme, mais qu’en même temps il serait, pendant quelques heures de la journée, associé aux leçons de Richard. Ainsi son grand désir d’apprendre fut satisfait en même temps que le besoin qu’il avait d’aimer et d’être aimé.

 

 

É. de PRESSENSÉ, Scènes d’enfance et de jeunesse, 1878.

 

 

 

 

 

 

 

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