La génisse de Saint-Bertevin

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Hippolyte SAUVAGE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Parigny conserve avec soin une corne de génisse dont les proportions énormes sont vraiment dignes d’attention. Depuis quand ce singulier objet est-il conservé dans la sacristie de son église ? Pourquoi et à quelle occasion y a-t-il été apportée ? Nul ne le sait.

La légende s’est cependant emparée de ce fait. Elle dit qu’un saint et vénérable personnage, après avoir évangélisé la partie du Maine qui touche aux confins de la Normandie, ainsi que plusieurs parties du Mortainais, périt assassiné victime des païens. Bertevin était son nom. Par abréviation, les habitants l’appelaient Brevin.

Les restes mortels du bienheureux errèrent longtemps sans sépulture. Poursuivis par le fanatisme et subissant tour à tour les épreuves du fer, du feu et de l’eau, ils furent constamment sauvés.

Un jour enfin, dit-on, une génisse mystérieuse gravit un rocher inaccessible, sur le sommet duquel les reliques précieuses avaient été transportées par des mains célestes. Cette retraite était inconnue, et nul sentier tracé par des mains humaines ne pouvait y conduire. Cependant l’animal y parvint sans peine. Il se plaça de lui-même sous le joug ; puis, descendant sans guide le ravin escarpé, il franchit tous les obstacles qui se présentèrent à lui. Aucune route n’existait dans cette contrée, plusieurs fleuves la sillonnaient en tous sens, quelques montagnes y offraient de rapides coteaux, et cependant rien ne put entraver la marche de la génisse.

Ce fut à Parigny qu’elle s’arrêta enfin, après une longue course poursuivie sans fatigue. Mais la voûte céleste ne pouvait suffire pour son précieux fardeau. Comme il fallait abriter les ossements vénérables de Bertevin, l’animal se mit de lui-même à transporter tous les matériaux nécessaires pour construire une chapelle, qui s’éleva rapidement. La génisse avait alors rempli sa tâche. Aussi, épuisée par tant d’efforts, elle expira bientôt, en faisant entendre un plaintif gémissement.

Parigny a conservé le souvenir de cet évènement merveilleux. Le nom de saint Bertevin est resté populaire au milieu de sa pieuse et fidèle population, et la corne de la génisse, que j’ai touchée de mes mains, est l’un des objets les plus précieux du trésor de son église.

Ajoutons qu’un jour, tandis que la génisse entraînait le chariot de Brevin, à un demi-kilomètre du bourg de Parigny, l’une de ses cornes tomba à terre. Sur-le-champ, on vit jaillir une source d’eau limpide. Le saint voulait ainsi récompenser les habitants de cette localité de la sépulture honorable qu’ils donneraient bientôt à ses cendres. Ce don était d’autant plus gracieux, que c’est la seule fontaine qui soit aux environs.

Elle existe encore maintenant et elle s’approche chaque année de l’église de la longueur d’un pas d’homme. Lorsqu’elle sera arrivée au pied du temple, le jugement dernier aura lieu, si l’on en croit la légende. Elle a toujours un long trajet à faire avant d’y parvenir ; mais il est certain que la distance diminue. Maint vieillard assure l’avoir vue, il y a cinquante ans, dans une prairie voisine de celle où elle se trouve maintenant. Pour moi, je l’ai visitée et j’ai remarqué une foule de petits insectes qui se jouaient au fond de son eau cristalline. Elle n’a, du reste, rien de particulier.

 

 

Hippolyte SAUVAGE, Légendes normandes

recueillies dans l’arrondissement de Mortain, 1869.

 

 

 

 

 

 

 

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