Le Pater noster
par
Hippolyte SAUVAGE
Aux premiers siècles de la conquête, Rome victorieuse de la Gaule lui imposa de nombreuses persécutions. La force de ses armes lui avait donné cette nouvelle province ; elle continua de la posséder par la violence. Bien plus, elle s’appuya sur elle pour y trouver la force dont elle avait besoin, afin d’étendre encore ses frontières, et ce fut au-delà des Alpes qu’elle voulut trouver les hommes dont elle avait besoin pour franchir les limites du Rhin.
L’histoire nous dit que ses légions se recrutèrent de vive force chez les peuples conquis. Elle nous apprend que les Celtes, ainsi incorporés dans ces armées disciplinées et aguerries, furent obligés de prêter leur concours à cette ambition que pouvait à peine satisfaire la possession du monde entier.
La légende ajoute même à ces détails, et, dans le Mortainais, elle conserve un récit touchant de ces exactions dont furent victimes les premiers peuples qui l’habitèrent.
Deux frères, nés jumeaux, Atto et Rothbert, élevés par une mère devenue chrétienne, avaient toujours vécu sous la même chaumière, ne se quittant jamais, vivant d’une même pensée et n’ayant d’autre ambition que de rester ensemble pour cultiver le modeste héritage qu’ils avaient reçu de leurs parents. Saisis par les agents militaires de Rome, ils furent dirigés vers la Germanie, compris dans les légions qui couraient aux armes et menés immédiatement aux combats.
En vain cherchèrent-ils à toucher leurs tyrans par leurs supplications ; ils demandèrent inutilement comme unique faveur d’être incorporés dans les mêmes bataillons. L’esprit des tyrans ne pouvait se ployer à de telles condescendances. Il voulut même laisser ignorer à chacun des frères la légion à laquelle ils appartenaient l’un et l’autre : nouveau genre de persécution qu’il fallut bien endurer en silence.
Cependant une grande bataille est livrée en Germanie. Les envahisseurs furent, dit-on, vaincus et leurs soldats jonchèrent le sol en grand nombre. Atto, sain et sauf, parcourt le champ du carnage, cherchant partout Rothbert. Depuis leur séparation soudaine, son but unique est de retrouver son frère, et il le rencontre au milieu des morts, criblé de blessures à la poitrine et à la tête.
Il n’en peut douter, c’est bien le cadavre de son cher Rothbert qu’il a devant les yeux ; tout le lui persuade et il n’a plus qu’un devoir à remplir, celui de lui donner une sépulture chrétienne. Puis, délié de ses devoirs envers Rome, dont les soldats se sont dispersés dans la fuite, il traverse la Gaule à petites étapes, franchissant les fleuves à la nage, traversant les sombres forêts, marchant souvent la nuit, et il revient enfin dans son pays natal, respirer l’air bienfaisant et balsamique de nos montagnes et de nos bruyères.
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Bien des années s’écoulèrent ainsi. Atto vécut libre de toute inquiétude et pratiquant en silence les préceptes de l’Évangile. Toujours son souvenir se reportait vers les jours de son enfance et de sa jeunesse où son frère et lui étaient si heureux d’un même bonheur, où dépourvus d’ambition leur désir unique était de se complaire réciproquement.
Tout à coup quelques soldats romains apparurent dans la contrée. Brunis par les ardeurs du soleil et par les intempéries des saisons, méconnaissables par leurs allures militaires, ils restèrent inconnus à tous ceux qu’ils approchèrent avec peine ; on s’enfuyait à leur approche.
Atto lui-même refusa de fraterniser avec eux. Il craignait qu’ils ne voulussent l’entraîner de nouveau à la suite de leurs aigles, et pour se soustraire à leur présence, il se retira, comme bien d’autres, sous les rochers et dans les mystères de la forêt.
Souvent on le voyait traverser la plaine en silence. Sa démarche était calme et mesurée. Les chagrins avaient tracé des rides profondes sur son front ; ses cheveux avaient blanchi avant l’âge et tout l’ensemble de sa personne respirait une conviction profonde que la religion chrétienne lui avait inspirée. Fréquemment aussi il récitait en marchant quelques-unes des prières que tout enfant il avait apprises.
Un jour, il circulait ainsi au milieu des rochers qui dominent la ville actuelle de Mortain. Seul, loin des siens, sur le sommet de la montagne gigantesque et en présence de Dieu, il lui adressait ainsi son invocation :
Pater noster, qui es in coelis, sanctificetur nomen tuum,
lorsque ces mêmes paroles, qu’il prononçait avec un certain enthousiasme, se trouvèrent reproduites soudainement à ses oreilles. Il s’arrête un instant et répète les mêmes mots qui retentissent de nouveau dans les airs. Mais un écho bien lointain a pu seul les reporter vers lui, car cette prière il l’a retenue de sa vieille mère, qui l’a recueillie à Jérusalem des lèvres du Sauveur lui-même, du Christ expirant : nul autre que lui peut-être ne la sait dans ces vastes contrées. Alors, recommençant une troisième fois, il ajoute :
Adveniat regnum tuum, fiat voluntas tua.
Mais l’écho cette fois ne retentit plus seulement les strophes prononcées : une voix humaine, une voix qui remue en lui les plus doux souvenirs, une voix connue et non oubliée ajoute d’un ton doux et résigné le reste de la prière si connue.
Sicut in coelo et in terra, etc., etc.
Atto écoute. Il n’en peut croire ses sens. Un instant il reste appuyé contre un fragment de roc qui se trouve auprès de lui. Ses yeux se lèvent vers le ciel avec un ineffable sentiment de reconnaissance ; il se demande si Dieu a fait un miracle en sa faveur et s’il voudrait lui rendre son frère bien-aimé. Puis d’un bond, courant vers l’extrémité du rocher, il aperçoit de là un soldat qui achève de gravir la montagne et qui est déjà tout auprès de lui. Il se précipite dans ses bras : c’est Rothbert.
Alors tout s’explique. Atto avait commis une erreur et donné la sépulture à un autre, portant comme son frère des signes non équivoques de sa religion.
En souvenir de leur rencontre, les deux frères firent vœu de vivre désormais ensemble sur la montagne et d’y pratiquer la vie religieuse. Ils y bâtirent donc un petit ermitage auquel ont succédé plusieurs établissements du même genre jusqu’à nos jours. Plus tard, une modeste chapelle y fut élevée, lorsque les persécutions eurent cessé. Quant à Atto et à Rothbert, heureux de s’être retrouvés, et très-convaincus que le Pater noster avait été pour eux l’occasion d’un évènement miraculeux, ils voulurent apprendre cette prière sublime à tous les néophytes qui vinrent journellement près d’eux. Bientôt, grâce à leur zèle, la contrée entière fut convertie au christianisme, et l’Oraison dominicale, partie de l’Ermitage de Mortain, fit bientôt le tour de l’Occident.
Hippolyte SAUVAGE, Légendes normandes
recueillies dans l’arrondissement de Mortain, 1869.