Le modeleur
de statuettes de cire
par
Jules SZINI
Il y a longtemps, bien longtemps, à l’époque où les garçons tressaient encore leurs longs cheveux, vivait un modeleur. C’était un homme pâle, chétif, qui avait beaucoup prié dans sa jeunesse. Il confectionnait pour l’église ces longs cierges qui flambent sur l’autel de Marie et passait quelquefois des heures entières, agenouillé devant l’autel, à regarder l’air chargé d’encens tournoyer en ondes subtiles autour des flammes. Les gens du village prétendaient que ses prières ne s’adressaient pas à la Sainte Vierge et qu’il ne semblait ainsi abîmé que pour mieux se creuser la tête sur les artifices de son métier. Et voici que par un beau dimanche des Rameaux il se présenta au prêtre, portant dans ses bras sept cierges d’une aune chacun et gros comme le tronc d’un arbrisseau. Le prêtre, muet d’étonnement, regardait les cierges, et n’en crut pas ses yeux quand il vit les tiges des petites roses cramoisies et des mirabilis bleu pâle entrelacées et s’enroulant autour des cierges. Tout cela était en cire ; mais le parfum qu’exhalaient ces fleurs et ces feuilles ressemblait à s’y méprendre à celui des fleurs naturelles. Le vieux prêtre fondit en larmes et pressant le modeleur sur sa poitrine il s’écria :
– Tu es, mon cher fils, la plus fidèle brebis de mon troupeau !
À Noël, le modeleur se présenta de nouveau chez le prêtre, mais cette fois c’était une petite crèche de Bethléem qu’il apportait. Les yeux du prêtre brillèrent de joie. Car bien que tout fût en cire, l’ânesse, la brebis et la vache semblaient si vivantes qu’on était tenté de les caresser.
Les trois mages étalaient une pompe toute païenne en faisant leurs révérences au nouveau-né. Mais lorsque le regard du prêtre tomba sur la Vierge, ses yeux se voilèrent soudain.
– Mon fils, mon fils, fit-il tristement, ton œuvre est une véritable profanation. Tu as modelé fidèlement les traits de cette créature qui allaite le rejeton de Belzébuth, là-bas au bout du village ; mais un vrai chrétien ne voit pas ainsi la Sainte Vierge. L’étoile de Bethléem illuminait de ses feux le sein de la femme ainsi que l’enfant joufflu. Cette étoile scintillait réellement au-dessus de la crèche, et projetait de véritables rayons éblouissants comme ceux du diamant ; et son éclat ne provenait pas de la flamme d’une bougie. Mon fils, demanda le prêtre intrigué, d’où vient cette froide lumière impalpable, comme les feux-follets des marécages ?
Le modeleur ne répondit rien, il pâlit et un sourire mystérieux effleura ses lèvres, tandis que ses yeux brillaient du même éclat inconnu qui faisait étinceler l’étoile de Bethléem.
– Où as-tu volé cette flamme ? demanda sévèrement le prêtre ; et comme l’homme persistait à se taire, il joignit les mains en murmurant à demi-voix : – Aurais-tu vendu ton âme à Satan !
Il voulait briser la crèche impie, mais le modeleur la lui arracha des mains et s’enfuit en l’emportant. Le vieux prêtre n’eut d’autre ressource que de brûler trois fois de l’encens à l’endroit profané.
Dès lors le modeleur s’engagea sur le mauvais chemin qui menait à la maisonnette, où s’abritait au bout du village, la femme perdue.
C’était une petite chaumière, la dernière du village. Au delà, les ornières du chemin conduisaient vers la plaine immense. La maisonnette était construite en pisé, la façade seule était blanchie à la chaux, elle avait dû appartenir autrefois à des Bohémiens.
Sur les murs battus par les pluies, et où le pinceau n’avait pas passé depuis longtemps, on voyait toutes sortes d’inscriptions, comme les soldats ont l’habitude d’en faire lorsqu’ils traversent un village. C’était un cavalier dessiné d’une main enfantine avec la date 1809 au-dessus ; plus loin le contour d’une pensée, tracé d’une main malhabile, et à côté les mots : « À moi » que personne ne comprenait dans le village, si ce n’est le docteur, véritable savant, qui avait déjà certainement déchiffré, à l’aide de ses lunettes d’écaille, la vieille charade française : « Pensez à moi. »
C’est dans cette maison que demeurait Esther, la créature en question. Bien que les gens l’évitassent, ils ne pouvaient s’empêcher de jeter, de temps en temps, un regard curieux dans la cour, envahie par les mauvaises herbes, où Esther se tenait quelquefois en plein midi, ses cheveux couleur d’ambre lui retombant en cascade sur les épaules ; quant à son visage, on ne le voyait que rarement, car elle se tenait d’habitude la tête baissée. La blancheur éclatante de son sein paraissait encore plus éblouissante à côté des lèvres rouges du bébé joufflu qui s’y suspendait.
Le curé avait refusé de le baptiser, parce que sa mère voulait lui donner un nom étrange, païen. À l’âge de quatre ans, sa petite tête aux cheveux bouclés n’avait pas encore été arrosée d’eau bénite ; mais, à la maison, on l’appelait Percival et, au village, fils de Belzébuth ; car là où les « Pista », les « Jancsi » et les « Jôska » se roulent dans la poussière de la grande route, personne n’eût osé proférer, ni même pu prononcer ce nom païen. Ce n’était cependant pas sans raison que l’enfant portait ce nom si étrange. Un jour Esther reçut une lettre venant de l’étranger, écrite en une langue étrangère et qui ne fut comprise que par le vieux docteur. Dans cette lettre française, un sergent nommé Jean Muguet, qui servait sous les ordres de l’intrépide prince Murât, envoyait à Esther des millions et des millions de baisers, et la priait de donner à l’enfant le nom de Percival. Il ajoutait qu’il était de nouveau en campagne ; toutefois, dès que la guerre serait terminée et le monde entier prosterné aux pieds du Grand Napoléon, il reviendrait au village chercher Madame la Maréchale. Car, dans l’armée de Napoléon, disait-il, il n’est pas rare qu’un sergent soit nommé général du jour au lendemain ; et il terminait en signant : « Ton petit général. »
Bien qu’Esther se fît traduire la lettre à plusieurs reprises, elle n’y comprenait rien, mais la couvrit cependant de baisers.
Elle ne connaissait pas grand’chose de la vie, et bien que les gars du village la lutinassent quelquefois, elle n’était encore qu’une fillette quand, un beau jour, une sonnerie de trompettes retentit ; une troupe de cavaliers étrangers, dont les armes et les uniformes brillaient au milieu du tourbillon de poussière, soulevée par les pieds de leurs chevaux, s’avançait à l’entrée du village. Les gens couraient en tous sens et criaient éperdus :
– Les Français, les Français !
Les soldats restèrent dans le village et s’y installèrent de leur mieux. Ils n’y passèrent que deux jours et deux nuits. Un d’eux fut logé dans la famille d’Esther. C’était un grand garçon au teint basané ; quelques mèches de ses cheveux s’échappaient de son képi ; elles étaient d’un blond clair, décolorées par le soleil, tandis que sur le sommet de sa tête les cheveux étaient restés bruns. Couvert de poussière, l’air martial et sombre, il sauta soudain dans la cour, comme jeté par un ouragan ; le regard calme de ses yeux bleus adoucissait un peu l’expression farouche de son visage aux traits ravagés.
Et plus tard, lorsque le clair de lune éclairait la nuit, Esther les revit bien souvent, ces bons yeux, les yeux du père de son enfant ; elle les voyait briller en miniature quand elle se penchait sur le berceau de Percival. Ces deux jours et ces deux nuits restèrent toujours pour Esther un mystère inconcevable. Ils passèrent au-dessus de sa tête, comme parfois en été de gros nuages chargés d’effluves passent au-dessus des campagnes pour y répandre, tantôt la pluie bienfaisante, tantôt la grêle qui dévaste en quelques instants le pays, dont les habitants ont ensuite besoin de plusieurs années pour réparer le désastre.
Peu à peu elle s’aperçut que tout le monde l’abandonnait, et, au moment où son enfant naquit, il ne restait plus auprès d’elle qu’une vieille Bohémienne. Sa vieille mère était depuis longtemps clouée au lit par la maladie ; le déshonneur de sa fille l’emporta bientôt dans la tombe. Esther resta donc seule dans sa triste chaumière, qu’un rayon de joie éclairait cependant parfois quand le facteur apportait une lettre venant de l’étranger, quelques mots griffonnés dans la fumée des combats. Les bons offices du vieux docteur, qui seul comprenait le langage de ces étranges missives, étaient pour elle une véritable bénédiction.
À force de passer et de repasser journellement devant la chaumière, au bout du village, le modeleur mit un beau jour un morceau de pain d’épice dans sa poche. Et quand il repassa devant la maisonnette, le petit Percival était en train de faire ses premiers pas en se cramponnant au banc placé devant la cour. Sa mère se tenait accroupie à l’autre bout du banc. Le modeleur s’approcha de l’enfant et lui tendit le gâteau. Dès lors, chaque fois qu’il se rendait au bout du village, il apportait toujours un de ses gâteaux pour le donner au pauvre petit mioche. Petit à petit, bien que le curé l’eût mis en garde contre elle, il lia conversation avec la mère. Et bientôt il fréquenta plus souvent la maisonnette que l’église. C’est alors qu’il s’engagea dans le mauvais chemin. Il y passa ses journées, ses nuits ; puis un beau jour, il s’y installa tout à fait. C’est dans la petite cour qu’il fabriquait désormais ses cierges, confectionnait ses gâteaux de miel, ou suivait de ses yeux émerveillés le va-et-vient des abeilles, ses collaboratrices. À l’église on n’acceptait plus son travail, mais les artisans continuaient à lui acheter ses bougies qu’il vendait très bon marché.
C’était un drôle d’homme que ce modeleur ; un rêveur oisif qui ne se souciait point de sa personne. Il passait des mois entiers sans travailler, ou perdait son temps à des bagatelles inutiles. Il possédait tout un attirail de machines et d’outils qui surprenaient le vieux docteur lui-même. Quand il inventa cette fameuse lumière froide dont scintillait, dans la crèche, l’étoile de Bethléem, ils passèrent, le vieux docteur et lui, des nuits entières en tête à tête, et parfois la lueur de leur bougie éclairait la fenêtre jusqu’au matin. Évidemment ils trafiquent avec le diable, pensaient les gens du village. La malédiction attachée à Esther commença à peser aussi sur le vieux médecin ; personne ne le consulta plus, et il aurait pu mourir de faim si le modeleur n’eût pris soin de lui. Il le fit venir habiter dans la chaumière ; et dès lors les trois alliés du diable et le fils de Belzébuth partagèrent le même toit, si bien que les gens du village se signaient dévotement en passant devant leur fenêtre.
Quand le modeleur se vit obligé de gagner le pain nécessaire à tant de monde, car il subvenait aussi aux besoins d’Esther, il se mit courageusement à l’ouvrage et, à la Saint Michel, époque à laquelle les artisans commencent à travailler tous les soirs à la lueur des bougies, il en avait déjà quelques milliers qu’il vendit très avantageusement. Mais quand ses fonds s’épuisèrent, le modeleur n’eut plus envie de travailler. À Noël, ils n’avaient plus rien à se mettre sous la dent ; quelques voisins charitables leur donnèrent du pain de son et de la bouillie de maïs. Ils racontèrent alors que le docteur et le modeleur travaillaient ensemble à la construction d’un engin capable de détruire le monde entier ; leur intention était de l’envoyer au Grand Napoléon, qui leur eût certainement donné une grande fortune en échange de cette invention.
Sur ces entrefaites, une lettre arriva de l’étranger. Le brave sergent du prince de Murat annonçait que l’armée française se rendait en Russie et qu’elle sera bientôt sous les murs de Moscou. La lettre arrivait à destination avec beaucoup de retard, ce qui d’ailleurs, vu l’éloignement, n’était pas surprenant. Après le Noël, tout le monde savait, même dans le petit village, que l’armée du Grand Napoléon avait été détruite en Russie et que l’empereur n’avait pu regagner Paris qu’au milieu des plus grandes difficultés.
Pendant plusieurs jours Esther pleura beaucoup, et le vieux docteur dut la consoler :
– Tout peut encore bien tourner, Esther ; il n’est pas impossible qu’il soit sauvé, lui. Patientons. Nous avons le temps. Et puis s’il ne revient pas, s’il se fait attendre trop longtemps, il y a ici un très brave et honnête homme qui ne demande pas mieux que de t’épouser et de devenir le père de ton enfant. Esther continuait à pleurer ; le visage du modeleur devint encore plus pâle que d’ordinaire. Il ne savait s’il devait se réjouir ou s’affliger de la nouvelle annonçant la mort probable du brave sergent de Murat. Cette nouvelle lui permettait d’espérer ce qu’il avait cru irréalisable ; d’autre part, il se sentait coupable et méprisable d’escompter en secret la mort d’un brave homme. Et, en son cœur tendre et faible, la peine d’Esther pénétrait plus profondément que sa propre joie atroce et cruelle.
Petit à petit le printemps approcha, la neige qui couvrait les champs disparut. Il n’en resta plus que quelques traces sur la terre noire qui s’entr’ouvrait sous la poussée de sève printanière. Sur le toit de chaume, la neige fondit sous les caresses ardentes d’un soleil radieux et s’écoulait en gais ruisseaux le long des roseaux. Du côté des prairies la brise soufflait de son haleine tiède.
Et tout à coup, toc-toc... quelques petits coups sourds, précipités, venaient de retentir du côté de la fenêtre. Esther tressaillit, puis courut à la fenêtre ; elle ne vit qu’un képi de soldat, mais dut s’arrêter pour comprimer les violents battements de son cœur, qui semblait vouloir éclater. Les petits coups sourds se rapprochaient de plus en plus, et au moment où le vieux docteur se hasarda à passer la tête au dehors, il dut se cramponner au chambranle de la porte pour ne pas tomber.
– Mon Dieu, c’est vous ! s’écria une voix connue qu’il n’avait pas entendue depuis bien longtemps.
Le vieux docteur regarda tout ébahi, puis, brusquement, sans mot dire, il se précipita dans les bras que le sergent Jean Muguet lui tendait. Dans son émotion, il oublia tout à fait les règles de la grammaire française. Quand ils revinrent de leur émotion, le sergent demanda d’une voix inquiète :
– Et ma mie ?
D’un signe le docteur le tranquillisa, puis lui indiqua la chambre où se tenait Esther, mais le soldat montra tristement sa jambe :
– Un petit malheur !
En effet, sous le long manteau, une jambe de bois se dessinait.
À ce moment, Esther parut sur le seuil. Elle ne vit pas la jambe de bois ; elle ne regardait que le visage aux doux yeux bleus et dont la miniature sommeillait dans la chambre. Son visage lui semblait changé, ou peut-être n’avait-elle même pas eu le loisir de le mieux regarder... alors ? Et soudain son regard tomba involontairement sur la jambe de bois. Ses lèvres tremblèrent imperceptiblement, ses paupières battirent un instant, puis, pleurant et riant tout à la fois, elle s’élança au cou du grand sergent. Elle y resta ainsi suspendue pendant de longues minutes jusqu’au moment où le docteur s’écria :
– Parlez donc enfin !
Une étrange conversation mi-hongroise, mi-française s’engagea alors ; ils parvinrent même parfois à se passer de l’interprétation du vieux docteur ; car un simple regard, un geste leur faisait mutuellement deviner ce qu’ils avaient à se dire. Et lorsque cela ne suffisait pas, ils s’embrassaient de nouveau et se parlaient dans cette langue universelle qui se compose de baisers et de larmes.
Tout à coup le petit être, dont ils avaient oublié la présence, commença à s’agiter dans son petit lit. Esther le désigna du doigt et ne put articuler que le mot :
– Percival !
Toute la joie et toutes les peines de trois années étaient exprimées dans ce seul mot. Le sergent saisit l’enfant et l’éleva au-dessus de sa tête, comme un drapeau dans le tumulte d’une grande bataille. Et juste au moment où il se tenait triomphant au milieu de la chambre, le modeleur entra.
Il n’eut qu’à jeter un regard autour de lui pour comprendre en un instant la situation. Personne n’osa articuler une parole, ni donner d’explications. Le modeleur sentit en son cœur faible et délicat pénétrer si profondément toute la joie d’Esther qu’il en oublia son atroce souffrance. Il fit quelques pas vers le sergent, lui serra la main et fondit en larmes.
Et par une nuit d’insomnie, lorsque, enivré d’amour, il veillait à la lueur de la bougie qui coulait en se consumant, toutes les phases de son amour si doux et si douloureux défilèrent dans son esprit. Et soudain l’artiste se réveilla en lui. Il prit la masse brune informe qui se trouvait à sa portée, en forma d’abord une belle fille en pain d’épice, puis un cavalier et un enfant au berceau, ensuite il reproduisit les lunettes du bon vieux docteur et les orna d’une jolie bordure en sucre. Enfin il confectionna un cœur de la même pâte, l’illustra de signes mystérieux signifiant tout ce qu’il avait pensé dans le courant de la nuit. Et quand son cœur déborda de délice et d’angoisse, il se brisa. Mais la fille, le hussard, le bébé, les lunettes, et le cœur restèrent sur la table...
C’est ainsi que me fut racontée cette histoire, que je ne crus du reste pas, par une bonne vieille de cent ans qui vendait, je ne sais plus sur quelle foire, du pain d’épice aux jeunes filles endimanchées et aux gars fleuris et chamarrés.
Jules SZINI.
(Traduit du hongrois par Mlle Élisabeth Marczali.)
Paru dans la Revue de Hongrie le 15 juillet 1909.