Cécile

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Léon WOCQUIER

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À Justinus Kerner, hommage d’admiration et de sympathie.

L. W.

Rêvez-vous ? – Plût au Ciel que ce ne fût qu’un rêve.

Fielding, Tom Jones.

 

 

 

 

I

Das Haus des traurigen Greises

 

S’il vous arrive en parcourant le Wurtemberg, de vous arrêter à Heilbronn et d’errer à l’aventure après un bon dîner, par les rues et les places, – ce qui est bien la meilleure manière de visiter une ville étrangère lorsqu’elle n’est pas trop grande et qu’il n’est pas une heure indue, – il est impossible que, dans l’une des rues qui avoisinent le Neckar, vous ne remarquiez pas une maison d’un aspect sombre et sévère dont la façade occupe la plus grande partie de cette rue. Le mode de construction de cet édifice, ses fenêtres hautes, étroites, garnies de barreaux de fer, la porte massive semée de clous à grosse tête et percée d’un trou qui permet aux habitants de faire des reconnaissances à l’extérieur, enfin la teinte brune des pierres dénotent une antiquité respectable. Ce caractère d’antiquité ressort d’autant plus que la maison attenante étale au soleil sa façade rajeunie et nouvellement reconstruite. De légers et gracieux balcons encadrent chaque étage ; la porte resplendit de riches ornements de bronze merveilleusement ouvragés ; à l’intérieur de somptueuses tentures de damas et de velours encadrent les fenêtres où mille fleurs rares et exotiques semblent venues de tous les points du globe y mêler leurs couleurs et leurs parfums. Les habitudes du maître répondent à cette habitation princière ; tout s’y fait avec grandeur et magnificence et souvent des fêtes luxueuses et splendides y réunissent les plus notables habitants et les plus jolies femmes de Heilbronn et des environs.

La vieille maison, elle, offre un contraste parfait avec ce luxe, cette vie, cette animation : tout y est austère, nu, délabré ; un silence éternel y règne ; l’herbe pousse dans les cours et jusque sur le seuil. Jamais une main étrangère ne vient soulever le marteau rouillé, et c’est à peine si la porte s’en ouvre à de rares intervalles pour livrer passage à un vieux domestique dont la maigreur, le crâne chauve et dénudé, la physionomie grave et renfrognée, l’antique habit de livrée sont tout à fait en harmonie avec cette demeure, froide et muette comme la tombe, que le peuple nomme la maison du vieillard triste, das Haus des traurigen Greises.

À certaines époques de l’année, on voit la grande porte s’ouvrir à deux battants. Il en sort une berline fermée, traînée par deux superbes chevaux noirs harnachés de deuil. Le peuple s’écarte sur son passage et l’on ne peut se défendre d’une mystérieuse terreur à la vue de ce sombre équipage qui parcourt lentement les rues, traverse une partie de la magnifique allée de marronniers qui embrasse Heilbronn du côté du midi, longe la double haie de riants jardins plantés aux portes de la ville, et s’arrête enfin devant le vieux cimetière dont les croix funèbres et les urnes sépulcrales projettent leur ombre mélancolique sur toute cette végétation luxuriante. Le vieux domestique descend du siège et vient ouvrir respectueusement la portière à son maître. Celui-ci, vieillard plus que sexagénaire, est tout vêtu de noir et porte le cordon de l’Aigle d’or de Wurtemberg. Son front et le sommet de sa tête sont complètement nus, mais ses tempes sont encore garnies de longues boucles, blanches comme la neige, qui descendent jusqu’aux épaules ; sa physionomie, toute grave et austère qu’elle est, porte l’empreinte d’une douleur profonde. Il s’avance, d’un pas lent mais ferme, dans le cimetière, le traverse dans toute sa longueur et s’arrête à l’extrémité nord, devant une tombe de marbre noir qui porte pour inscription en lettres de marbre blanc : Cécile de B.... Le vieillard lui-même est le comte de B..., rejeton d’une des plus nobles et des plus illustres familles du Wurtenberg. Il s’agenouille près de la tombe et y prie longtemps ; puis il dépose une couronne d’immortelles et la tête baissée, l’attitude accablée, les yeux gonflés de larmes, il regagne sa berline qui se referme sur lui et le reconduit à sa demeure d’où il ne sortira plus de plusieurs mois.

Vous savez maintenant pourquoi le peuple nomme la maison dont je vous parlais tout à l’heure, la maison du vieillard triste, et je ne fais que vous dire ce que tout le monde sait à Heilbronn. Il me reste à vous faire l’histoire de cette profonde et inconsolable tristesse.

 

 

II

Sous les marronniers

 

Vers la fin de septembre 18.., par une magnifique soirée d’automne, une jeune fille se promenait dans le jardin de l’hôtel du comte de B... . C’était Cécile, sa fille unique. Le vieux comte, l’une des illustrations militaires de l’Allemagne dans les guerres de l’Empire, avait combattu jusqu’au bout ; puis, après Waterloo, il était rentré dans la vie civile et s’était marié. Une mort prématurée lui avait enlevé sa femme, beaucoup plus jeune que lui, peu de temps avant l’époque dont nous parlons, et il avait concentré toutes ses affections sur Cécile pour laquelle il éprouvait un amour qui allait presque jusqu’à l’adoration. Et vraiment Cécile le méritait : jamais plus pure et plus idéale créature ne vécut sous le ciel. Bien qu’elle n’eût que dix-sept ans, elle avait atteint toute la plénitude de son développement ; ce jour-là, elle portait encore le deuil de sa mère ; une robe de soie noire dessinait ses formes sculpturales et sa taille svelte et élancée comme celle que Tony Johannot prête à ses anges et à ses vierges. Elle suivait, pensive, une allée de vieux arbres, et était plongée dans une rêverie si profonde qu’une jeune et charmante levrette, bondissant autour d’elle, cherchait vainement à attirer son attention : c’est à peine si la jeune fille daignait l’agacer de temps en temps avec une branche de pervenche bleue qu’elle venait de cueillir. Alors, par un mouvement plein de grâce, comme l’a dit Lamartine dans un vers admirable, elle

 

Secouait l’or bruni de ses tresses soyeuses,

 

et l’on pouvait voir qu’elle était d’une pâleur extrême qui, cependant, n’avait rien de maladif, mais trahissait plutôt une organisation toute nerveuse. Cette pâleur faisait ressortir mieux encore l’éclat de ses grands yeux noirs, fendus en amande, dont la vivacité tempérée par une langueur singulière semblait le reflet d’un feu intérieur, et annonçait tout ce que renfermait de trésors d’intelligence et de sentiment cette jeune âme que n’avait jamais ternie le souffle des passions de la terre.

Cécile traversa lentement l’allée et vint s’asseoir sous un groupe de marronniers centenaires ; la jeune levrette posa sur ses genoux son museau effilé en attachant sur elle un regard vif et intelligent. Cécile lui accorda des caresses distraites et retomba dans ses méditations bien éloignées de tout ce qui l’entourait. Un rossignol se mit à chanter dans les marronniers, et la jeune fille écoutait avec ravissement ces gammes rapides, ces cadences perlées, ces roulades merveilleuses que n’a jamais pu imiter aucun instrument, quand tout à coup un bruit sonore retentit à côté d’elle. Cécile frissonna de tout son corps et se leva toute droite, l’oreille au guet comme une biche effrayée. Elle ne tarda pas à reconnaître la cause de son effroi : sa harpe se trouvait à deux pas du banc et l’une des cordes de l’instrument venait de se briser. Elle s’en approcha et laissa courir ses doigts blancs et délicats sur les cordes qui résonnèrent de préludes vagues et incertains. Le rossignol se tut. Le crépuscule commençait à éteindre les couleurs et à rendre indistincts les contours des objets. À travers les branches des marronniers, Cécile vit dans une éclaircie du ciel, scintiller une étoile naissante. Alors elle fit entendre une ritournelle simple et mélodieuse et, le regard fixé sur l’étoile, elle chanta d’une voix admirable de timbre, d’expression et de sentiment :

 

Jamais encore à moi n’a songé jeune fille

Au beau front gracieux,

Jamais je n’ai senti son doux regard qui brille

Aussi pur que les cieux,

Interroger mes yeux.

 

Mais voyez-vous là haut cette petite étoile

Scintiller dans la nuit ?

Celle-là m’aime bien, et quand mon front se voile

De tristesse ou d’ennui

J’ai son regard ami !

 

Voyez ! la curieuse en sa course s’arrête

Et son rayon d’argent

Entre dans ma cellule ; elle épie, indiscrète,

Mon doux et faible chant

Souvent, oh ! bien souvent !

 

Ah ! bientôt, tu viendras, mon étoile timide,

Quand le soir tombera,

Silencieuse, errer dans ma cellule vide ;

Ma harpe se taira,

Ton rayon pâlira !

 

– Brava ! brava ! mademoiselle Cécile ! s’écria une voix lorsque le chant eut cessé.

Celui qui parlait ainsi s’avançait dans l’allée avec le comte de B... . C’était un homme robuste et grand, vêtu d’une ample redingote noire, un bambou solide à la main. Sa tête, bien qu’un peu épaisse, avait gardé les traits les plus délicats, les lignes les plus symptomatiques de l’esprit ; sa main était la plus blanche et la plus fine qu’on pût voir, et ses yeux bruns qu’enchâssaient de petites lunettes d’écaille, perçaient au travers avec une vivacité singulière. Ce n’était rien moins que le célèbre Justinus Kerner, le poète, le visionnaire, le médecin, l’une des gloires de cette belle et poétique Souabe qui compte encore parmi ses enfants Uhland et Rückert 1.

– Brava ! disait Kerner en s’approchant de Cécile ; les plus grandes cantatrices pâliraient d’envie si elles vous entendaient, mademoiselle ; et vraiment, jamais je n’ai si bien compris ce pauvre petit lied que vous venez de chanter...

– Vous me flattez, monsieur Kerner, répondit timidement Cécile ; vos vers sont admirables, et si je les ai bien compris, c’est que j’ai cru voir briller au ciel votre petite étoile... C’est de là qu’est venue l’inspiration...

– Vous croyez donc à la poésie des étoiles, mademoiselle ?

– Qui ne la comprendrait en vous lisant, monsieur Kerner ?

– Vous me flattez à votre tour, mademoiselle ; mon ami Uhland comprend tout cela bien mieux que moi.

– Allons ! allons ! ! dit le comte de B... qui, en vieux soldat qu’il était, entendait peu cette vaporeuse conversation, le docteur s’oublie sous le poète, monsieur.

– C’est vrai, répondit Kerner ; parlons de choses plus sérieuses... Comment vous trouvez-vous aujourd’hui, mademoiselle ?

– Mais bien ! très bien, docteur ! repartit Cécile, avec un sourire charmant ; je ne sais pourquoi mon père et vous tenez tant à me faire malade ; voyez plutôt !

Et elle tendit sa main blanche et effilée à Kerner qui interrogea le pouls.

– C’est vrai, dit-il ; bien qu’il y ait un peu d’agitation...

– Quant à cela, à vous la faute, monsieur Kerner ; pourquoi faites-vous de si belles choses sur les étoiles ?

– Encore ! reprit Kerner. Chassons la poésie ! Le médecin vous conseille, mademoiselle, de ne pas demeurer plus longtemps sous ces arbres ; la fraîcheur du soir commence à se faire sentir, et pourrait vous être pernicieuse. Voulez-vous accepter mon bras jusqu’au salon ?

– Mais sans doute, dit Cécile en joignant l’action aux paroles, et elle s’éloigna, appuyée sur le bras de Kerner, tandis que le Comte les suivait à quelque distance en attachant sur sa fille un regard d’amour.

En atteignant le seuil, Kerner s’arrêta et, se penchant à l’oreille de Cécile, lui dit à voix basse :

– Et surtout, craignez l’amour !

Cécile fixa ses grands yeux expressifs sur ceux du docteur-poète.

– Il y a longtemps que je sais cela, dit-elle ; cela est écrit là !

Et elle mit la main sur son cœur.

Le Comte les rejoignait. Kerner siffla son chien noir qui avait quitté sa gravité ordinaire pour répondre aux agaceries de la levrette de Cécile, et il prit congé du père et de la fille.

 

 

III

Comment l’amour vient en fumant à la fenêtre

 

Le même soir, à l’une des fenêtres de la maison voisine qui était restée inhabitée depuis de longues années, était accoudé un jeune homme enveloppé dans une magnifique robe de chambre, et aspirant à longs traits les bouffées odorantes d’une pipe d’écume merveilleusement culottée. C’était le jeune baron Albert de Th..., orphelin depuis l’enfance, et élevé par un oncle qui était en même temps son tuteur ; il avait passé les dernières années de sa minorité à l’université de Berlin où il avait fait de longues études peu fructueuses. En revanche, il était devenu d’une force respectable au billard, maniait la rapière d’étudiant avec une adresse remarquable, le pistolet non moins bien, et avait eu nombre de duels d’amour et de politique dont il était sorti à son grand honneur.

Albert n’était pas d’une beauté plastique, mais il avait une de ces physionomies expressives qui intéressent sans qu’on s’en rende compte, et l’ensemble de ses traits, sans être parfaitement régulier, plaisait au premier abord ; puis il avait de magnifiques cheveux noirs, un œil vif et ardent, une moustache naissante, le teint frais : c’est dire assez qu’à Berlin il avait fait de nombreuses victimes. Il en était à une nouvelle intrigue lorsque la franchise de ses opinions politiques le perdit. Comme tout bon étudiant allemand, il abhorrait le roi de Prusse et vouait une admiration sans bornes aux poètes des bords du Rhin. Il eut un jour l’imprudence de chanter à tue-tête, dans un café, une chanson peu mesurée de Herwegh et une autre d’Hoffmann de Fallersleben, qui ne l’était guère plus ; il en résulta que la police s’en mêla et que le lendemain un consilium abeundi coupa court à ses études et à son amour pour Roeschen, jeune fille imprudente et naïve, qui avait eu le malheur de croire à des protestations et de juger le cœur par le visage. Albert partit sans lui dire adieu. Heureusement, sa vingt et unième année venait de s’accomplir ; son oncle lui avait rendu ses comptes de tutelle et y avait joint sa malédiction : Albert avait accepté les uns avec reconnaissance et s’était peu soucié de l’autre. Il était venu à Heilbronn où étaient situées la plupart de ses propriétés ; mais il avait trouvé cette ville très maussade en comparaison des bruyantes émotions de la vie universitaire ; aussi se promettait-il bien de l’abandonner aussitôt que ses affaires seraient terminées, et d’aller jouir sur un théâtre plus vaste de l’immense fortune dont il venait d’obtenir enfin la libre administration. Il était plongé dans ces rêveries quand la voix de Cécile s’éleva sous les marronniers... Albert dressa l’oreille avec étonnement et, lorsque le lied fut fini, il aspira une longue bouffée, la renvoya lentement en l’air et dit sentencieusement :

– Une merveilleuse voix en vérité ! La Jenny Lind n’eût pas fait mieux... Si l’oiseau ressemble à son ramage...

Un bâillement lui coupa la parole.

– C’est étonnant comme le sommeil vous prend ici à des heures indues ! dit-il.

Et il alla se coucher.

Le lendemain, Albert ne quitta pas sa fenêtre ; il y fuma un nombre incalculable de pipes et vit Cécile ;  car elle passait ses journées presque tout entières dans le jardin, avec sa harpe, ses fleurs et ses oiseaux.

– Elle est bien, cette jeune fille ! se dit-il quand le soir fut venu.

Le jour suivant, il se remit à son observatoire ; il entendit encore chanter Cécile :

– C’est qu’elle est très bien ! dit-il.

Le troisième jour, il sortit pour aller aux informations ; il apprit que la jolie chanteuse était mademoiselle de B... et qu’elle était unique héritière d’une des plus belles fortunes de l’Allemagne :

– Elle est vraiment ravissante ! s’écria Albert en rentrant chez lui.

À la fin de la semaine il était amoureux fou. Il ne dormait plus, ne mangeait plus, ne sortait plus ; mais, en revanche, il fumait beaucoup et ne quittait plus la fenêtre, profondément absorbé dans ses rêveries contemplatives : le jardin du comte de B... était devenu tout son horizon. Cela dura ainsi quelques jours. Il était heureux comme un roi, n’eût-il fait qu’entrevoir la robe noire, la blonde tête ou la blanche main de Cécile. Mais l’état de l’atmosphère changea et des pluies continuelles commencèrent à tomber. Albert eut beau mettre la tête à la fenêtre à chaque rayon de soleil passager : Cécile n’aventurait plus son petit pied au jardin. Alors, il se dit que cela ne pouvait continuer ainsi et se mit en quête d’un moyen de voir Cécile de plus près et de lui parler. Ce n’était pas le plus facile, car la jeune fille n’allait jamais dans le monde ; M. de B... vivait fort retiré et ne recevait personne sauf quelques vieux amis. Albert en vint à former cent projets tous plus bizarres les uns que les autres, et les abandonna tour à tour. Il était à bout de ressources et son imagination lui faisait défaut, lorsqu’il se souvint d’un ancien ami de son père, bon vieillard avec lequel il s’était trouvé en relation dès son arrivée et qui l’avait engagé avec une grâce toute bienveillante à recourir à lui toutes les fois qu’il en aurait besoin. Albert s’étonna de ne pas avoir pensé plus tôt à ce moyen si simple, et courut chez son futur protecteur. Celui-ci l’accueillit parfaitement et lui renouvela ses offres de services. Le jeune baron le prit au mot, et, tout sincèrement amoureux qu’il était, lui fit l’histoire de sa passion et le supplia de l’introduire chez le comte de B... ; il alla jusqu’à parler de mariage. Le vieillard donna une tournure sérieuse à l’entretien et chercha à calmer l’effervescence d’Albert en lui soumettant de graves et judicieuses considérations, dont la plus forte était qu’il ne pouvait de prime abord aller demander la main d’une jeune fille qui ne l’avait jamais vu, et que lui-même, de compte fait, ne connaissait pas ou presque pas. Il avoua que Cécile était charmante, mais que ce n’était pas là tout ; et comme Albert impatienté lui demandait du moins un expédient qui lui permît de faire plus ample connaissance, le vieillard lui dit que, sous la condition qu’il se montrerait sage et réservé, il s’engageait à lui procurer l’occasion de voir Cécile et de l’entretenir.

– Le jour de naissance du Comte est proche, dit-il, il a coutume de recevoir tous les ans ce jour-là quelques amis, et je me fais fort de vous présenter.

Albert s’en alla plein de joie et d’espérance. Les jours lui parurent des siècles jusqu’à ce qu’arriva l’anniversaire tant désiré ; il reçut une lettre d’invitation du comte de B... .

 

 

IV

La première rencontre

 

Le salon où le comte de B... recevait ses amis était garni d’un meuble simple et sévère. D’antiques boiseries sculptées en couvraient les murs et dans les panneaux s’enchâssaient des portraits de famille dont le premier remontait au XIIIe siècle. Le dernier était celui de la mère de Cécile avec laquelle il offrait une frappante ressemblance : c’était la même pâleur, le même regard, à la fois vif et chargé de langueur, la même expression de tristesse rêveuse et poétique.

Cécile recevait les invités avec une grâce charmante et ce sourire plein d’une douce mélancolie qui lui était particulier. Elle avait, ce jour-là, quitté le deuil de sa mère pour une robe blanche, fraîche et simple, dont les manches à la religieuse laissaient apercevoir la naissance d’un bras admirablement modelé et entouré d’un bracelet d’or. Une branche de pervenche bleue s’entrelaçait aux boucles soyeuses de sa magnifique chevelure qui retombait sur ses épaules d’albâtre ; elle était adorable ainsi.

Nous avons dit que le Comte vivait très retiré : il ne rompait avec ses habitudes que le jour de sa naissance et de celle de Cécile, et encore dans ces occasions ne réunissait-il que de vieux amis du même âge que lui, la plupart anciens militaires comme lui. Ils passaient la soirée à se rappeler leurs campagnes communes et à jouer une partie de boston ou de whist en savourant quelque vieille bouteille du cru, et en s’interrompant, de temps à autre, pour écouter la voix mélodieuse de Cécile qui chantait en s’accompagnant de la harpe. Tout cela offrait peu d’intérêt à la jeune fille qui, après avoir rempli ses devoirs de maîtresse de maison, s’était retirée à l’écart et s’abandonnait à ses rêveries aimées d’où elle ne sortait que pour veiller à ce qu’il ne manquât rien service et donner des ordres au vieux Mathias, devenu le valet de chambre de son père après avoir été son domestique de garnison.

Tous les invités à peu près étaient arrivés et la jeune fille s’était assise, rêveuse, sous le portrait de sa mère, lorsqu’elle tressaillit tout à coup en entendant la voix de Mathias qui annonçait :

– M. le Baron de Th....

Ce nom lui était tout à fait inconnu : elle leva la tête et vit Albert... Elle se sentit frappée au cœur. Le laisser-aller de l’étudiant avait fait place chez le jeune baron à ce suprême bon goût qui se devine d’instinct plutôt qu’il ne s’acquiert ; il n’était plus reconnaissable. Il entra dans le salon avec une aisance et une désinvolture parfaites et répondit avec convenance aux phrases bienveillantes que lui adressa le Comte. Celui-ci s’était avancé jusqu’à la porte pour le recevoir, et le conduisit ensuite vers Cécile qui tressaillit sous le regard ardent dont l’enveloppa le jeune homme. Elle se leva tremblante et put à peine répondre à Albert ; son embarras s’accrut encore lorsqu’elle entendit son père dire :

– Je vous laisse ensemble ; les jeunes gens se comprennent toujours, et puis j’entends là-bas un chelem de mauvais augure...

Le Comte regagna la table de whist et Albert demeura seul avec Cécile. Il y eut un moment de gêne mutuelle : le jeune homme s’était assis à côté de Cécile qui osait à peine lever les yeux ; de son côté, le cœur d’Albert battait si fort, il se sentait si heureux, que ses idées en étaient toutes bouleversées, et que, loin de se rappeler les ardentes déclarations qu’il avait méditées pendant tant de nuits d’insomnie, il ne savait par où entamer la conversation. Cependant il fit un effort sur lui-même et parla de choses insignifiantes. Cécile lui répondit parce qu’il fallait répondre, mais le tremblement involontaire de sa voix accusait une profonde émotion... Elle pressentait qu’il allait se faire en elle un immense changement, et elle éprouvait des éblouissements comme si elle eut été au bord d’un abîme. Pourtant elle se remit peu à peu ; la douce voix d’Albert l’enhardit ; l’entretien s’anima. Ils parlèrent poésie, musique, beaux-arts... Cécile finit par s’abandonner à son enthousiasme et laissa entrevoir les richesses de son cœur et de son esprit. Mais son organisation de sensitive qui ne vivait que par l’esprit des nerfs, comme le disait Kerner, ne tarda pas à se ressentir de ces émotions puissantes et nouvelles ; elle renversa légèrement la tête et ses yeux se fermèrent. Albert effrayé se leva et le Comte accourut au secours de sa fille ; mais Cécile était déjà revenue à elle ; elle mit son indisposition sur le compte de la chaleur étouffante de l’appartement et dit que le grand air suffirait pour la remettre entièrement. Albert s’empressa de lui offrir son bras pour la conduire au jardin, et comme elle allait refuser, le Comte l’en empêcha en disant à Albert :

– Allez ! je vous la confie, et n’oubliez pas que c’est mon trésor !

Cécile obéit à cet ordre et posa sa main tremblante sur le bras d’Albert ; ils sortirent.

C’était une chaude soirée d’automne... Pas un souffle ne soulevait l’air lourd et chargé de nuages orageux. Ils s’enfoncèrent dans la grande allée et la traversèrent silencieusement jusqu’au bout. Ni l’un ni l’autre n’avait prononcé un seul mot ; mais leur émotion n’en était que plus vive : l’imagination et le cœur vont vite en pareil cas. Lorsqu’ils furent sous les marronniers, Cécile quitta le bras d’Albert et s’assit sur le banc en poussant un profond soupir : le jeune homme n’y put résister... Son cœur battait à lui rompre la poitrine ; il tomba à genoux devant Cécile et, d’une voix si émue que ce fut à peine si la jeune fille l’entendit, il murmura :

– Cécile, je t’aime !

– Ah ! s’écria la jeune fille en retirant vivement sa main dont Albert s’était emparé ; ah ! voilà ce dont j’avais peur !

– Peur ! dit douloureusement Albert, peur de mon amour ?

– Oui... l’amour tue... On me l’a dit... Écoutez ! Jamais je ne donnerai mon cœur à un homme, parce que si cet homme venait à en aimer une autre que moi, j’en mourrais !... On me l’a dit... et je le sens là...

Un froid glacial parcourut les veines d’Albert... Il pensait à la pauvre Roeschen qu’il avait si lâchement abandonnée !... Mais il se remit bientôt. Pour persuader la jeune fille, il cessa d’être sincère, il mentit à Cécile : il lui dit comment son amour avait pris naissance et s’était emparé de tout son être ; il jura qu’il lui vouerait sa vie et que jamais son cœur ne serait partagé ; il osa lui dire que jamais femme avant elle n’avait fait battre ce cœur, enfin lui aussi parla de mourir. Il n’en fallait pas tant pour convaincre Cécile ; le coup le plus fort était porté ; le cœur avait parlé depuis longtemps ; la parole brûlante et passionnée d’Albert acheva de vaincre le triste pressentiment qui oppressait la jeune fille, et quand Albert lui dit :

– Moi aussi j’en mourrais !

Cécile, vaincue, lui abandonna sa main. Albert transporté de bonheur couvrit de baisers cette main adorée sans pouvoir prononcer une parole ; mais bientôt, la jeune fille dominant son émotion se leva et dit :

– On pourrait remarquer notre longue absence, Albert !...

– Oui, dit Albert, rentrons ! J’ai trouvé le bonheur !

– Et moi ! murmura Cécile.

Quand ils reparurent dans le salon, le Comte demanda à sa fille avec un tendre intérêt si le grand air lui avait fait du bien...

– N’ayez plus d’inquiétude, mon père, répondit-elle, maintenant je suis calme et heureuse !

 

 

V

Adieux d’outre-tombe

 

Albert rentra chez lui le paradis dans l’âme. Il se sentait si profondément heureux que toutes les mauvaises passions qui l’avaient agité autrefois se taisaient... Il se mit à genoux dans sa chambre et récita une prière que sa mère lui avait apprise dans son enfance... Puis il ouvrit sa fenêtre et se mit à regarder le ciel, les étoiles et les marronniers. Il se rappela tout ce que Cécile lui avait dit : l’amour gonflait son cœur ; les paroles de tendresse affluaient sur ses lèvres et s’en échappaient à son insu. Il passa plus d’une heure dans cette rêverie exaltée... Enfin il ferma la fenêtre... À la lueur de sa lampe qu’il venait d’allumer, il aperçut une lettre sur la table. Il la prit ; l’écriture de la suscription lui était inconnue, il la retourna ; elle était cachetée de noir... Il frissonna des pieds à la tête et une terreur indéfinissable s’empara de lui ; il avait comme un vague pressentiment que cette lettre allait détruire tout son bonheur. Il hésita longtemps avant de l’ouvrir et quand il en eut rompu le cachet d’une main frémissante, il recula épouvanté : cette lettre était signée : Roeschen ! Il la lut avec une avidité fiévreuse. La malheureuse fille lui écrivait, mourante, sur un grabat d’hôpital ; elle aussi, l’amour la tuait... Elle reprochait tendrement à Albert son abandon, puis elle lui pardonnait et faisait des vœux pour son bonheur ; enfin, elle lui redemandait avec instance les lettres qu’elle lui avait écrites autrefois lorsqu’il l’aimait encore. « Il me faut cela pour mourir tranquille », disait l’infortunée. Un post-scriptum d’une écriture étrangère terminait la lettre : un infirmier de l’hôpital y informait froidement Albert que le no 5 de la salle B était mort d’une broncho-pleuro-pneumonie et l’avait prié en mourant de lui transmettre cette lettre.

Albert fut terrifié par la lecture de cet écrit funèbre, voix d’outre-tombe qui venait troubler son bonheur comme un sinistre augure :

– La pauvre fille m’aimait donc bien ! murmura-t-il d’une voix sourde.

Mais il s’opéra par degrés en lui un revirement complet et, comme si le démon eût éteint tout ce qu’il avait de sensibilité, il se dit qu’après tout il en avait aimé bien d’autres qui n’étaient pas mortes ; – que c’était la faute de Roeschen si elle avait succombé à l’amour ; – qu’elle serait morte sans qu’il y fût pour rien, puisqu’elle était incurable ; enfin, il en vint à penser qu’il était heureux pour lui qu’elle ne fût plus de ce monde... ; il se trouvait dispensé par là de restituer des lettres accusatrices qui suffiraient pour lui faire perdre l’amour de Cécile. Il finit par jeter insoucieusement la lettre de l’infortunée Roeschen dans son secrétaire, en prononçant ces mots horribles par le sens qu’il leur donnait :

– Qu’elle repose en paix !

Ah ! si la pauvre Cécile l’eût entendu !

 

 

VI

La demande en mariage

 

Le lendemain, Roeschen était oubliée, Albert ne songeait plus qu’à Cécile. Il alla trouver le protecteur qui l’avait introduit chez le comte de B..., lui dit ce qui s’était passé la veille entre Cécile et lui et le pria instamment de demander en son nom au Comte la main de sa fille. Le confident d’Albert ne laissa pas d’être fort surpris de la rapidité de la marche de cette passion, mais il consentit à se charger de la démarche que lui demandait Albert et s’en acquitta dès le lendemain. Le Comte qui ne soupçonnait rien fut bien plus étonné encore ; mais comme il adorait sa fille et n’avait rien de plus à cœur que son bonheur, il la chargea de décider elle-même de la réponse à faire au baron de Th... . Quant à lui, il trouvait dans cette union toutes les convenances de rang et de fortune ; il se contenta de poser une seule condition : c’était qu’Albert en épousant Cécile s’engagerait à ne jamais le séparer de sa fille bien aimée ; le vieillard voulait que son enfant fût là pour lui fermer les yeux. On devine qu’Albert souscrivit sans peine à cette condition : que n’eût-il pas fait pour obtenir Cécile !

Depuis lors la maison du comte de B... lui fut ouverte.

 

 

VII

L’esprit des nerfs

 

Je ne veux pas m’arrêter ici à vous décrire longuement les amours de Cécile et d’Albert ; je ne fais pas un roman ; puis ces choses-là se comprennent mieux qu’elles ne s’écrivent ; je prie ma jolie lectrice de laisser parler ici son cœur pendant quelques secondes, il lui en dira plus sur le bonheur de Cécile que je ne le pourrais faire en cinquante pages. Albert était jeune, passionné, ardent ; il aimait Cécile de toute son âme et si parfois le souvenir de Roeschen mourante venait obscurcir sa pensée ou serrer son cœur, il dissimulait assez habilement pour que Cécile n’en soupçonnât rien... Quant à celle-ci... J’oublie mon impuissance à vous dire combien elle était heureuse. Le Comte partageait sa félicité : depuis la mort de sa femme, nous l’avons dit, son cœur n’était plus ouvert qu’à l’amour paternel qui y dominait sans partage ; en voyant Cécile si heureuse de l’amour d’Albert, comment n’eût-il pas aimé le jeune baron ? D’ailleurs le caractère franc et ouvert de celui-ci lui plaisait ; puis Albert écoutait si complaisamment le vieux soldat qui lui racontait ses campagnes ou lui parlait de Cécile en lui faisant jurer de l’aimer toujours !

Une seule personne voyait l’amour des deux jeunes gens avec une inquiétude profonde et singulière, c’était Kerner. Il faisait de fréquentes visites au Comte et à Cécile comme par le passé, et toujours il trouvait la jeune fille dans une agitation fiévreuse et presque morbide qui était loin de le rassurer : l’esprit des nerfs agissait trop. Le secrétaire intime de la visionnaire de Prevorst ne comprenait que trop bien tout le danger qu’il y avait pour cette organisation frêle et délicate à se trouver en contact avec cette ardente passion de l’amour. Ses craintes ne tardèrent pas à se justifier. Les symptômes inquiétants augmentèrent et prirent un caractère plus décisif. Les joues de Cécile devinrent pâles comme le marbre ; son regard prit cette expression fébrile et animée qu’on remarque chez les poitrinaires ; sa sensibilité devint excessive en tout ce qui touchait Albert... La voix de son amant la faisait tressaillir convulsivement ; un retard de quelques minutes dans son arrivée la jetait dans des agitations nerveuses extraordinaires ; enfin la présence d’Albert, ses aveux d’amour, ses brûlantes protestations faisaient passer sur les joues de la jeune fille des lueurs rapides et fugitives, et précipitaient son pouls si fort que pendant le reste de la journée on eût dit qu’elle était en proie à une fièvre violente. Bientôt l’organisme s’ébranla plus profondément ; elle eut des évanouissements subits et fréquents, à la suite desquels elle ressentait une faiblesse si grande qu’elle pouvait à peine marcher ; sa respiration devint brève et gênée ; ces grands murs sombres semblaient peser sur sa poitrine et la comprimer.

Kerner comprit toute l’imprudence qu’il y aurait à dissimuler le danger plus longtemps. Il fit part au Comte de ses inquiétudes, et lui démontra la nécessité d’éloigner momentanément Cécile d’Albert : il lui conseilla de l’emmener à la campagne, l’air vif et pur qu’on y respire, la vie active qu’elle y mènerait, et surtout l’absence des émotions violentes que lui communiquait la présence d’Albert devait bientôt rétablir sa santé altérée. Le Comte, vivement alarmé par cette révélation du péril qui menaçait sa fille chérie, promit à Kerner de suivre de point en point les conseils qu’il venait de lui donner, et le jour même il prit Albert à part, lui témoigna ses craintes, et l’engagea à joindre ses efforts aux siens pour décider la jeune fille à une séparation qui, après tout, ne serait pas de longue durée. Bien qu’Albert prévît tout ce qu’il aurait à souffrir de cet éloignement, il comprit que le sacrifice était nécessaire et y consentit. Cécile céda, quoique à regret, aux instances réunies de son père et de son fiancé, et, quelques jours après, le Comte et sa fille partaient pour la campagne tandis qu’Albert se renfermait chez lui, seul avec son amour... et le souvenir de Roeschen qui semblait, de jour en jour, reprendre plus d’empire sur lui.

 

 

VIII

Cécile à Albert

 

« Voici tout un grand mois, mon Albert, que je ne t’ai vu... Tout respire ici la vie et la santé ; il ne manque que toi à mon bonheur, toi, c’est-à-dire tout. Tu ne connais pas la maison de campagne de mon père, c’est une charmante habitation. Figure-toi une sorte de chalet élégant comme on en rencontre tant dans notre belle Souabe, bâti sur la pente douce d’une colline au pied de laquelle s’étendent de riants vergers tout en fleurs et pleins d’oiseaux, et le village de C... dont les maisons blanches et proprettes, pittoresquement groupées au milieu de massifs de verdure, font à l’œil le meilleur effet... puis tout au fond de ces massifs s’échappe une petite rivière dont les eaux limpides bordées d’arbres viennent alimenter un gentil petit moulin tout blanc avec des croisées vertes, bâti sur les bords. – Plus loin, sur des roches presque à pic, s’élèvent les ruines d’un antique manoir féodal auquel se rattachent les traditions les plus touchantes et les plus poétiques Imagine-toi un doux soleil dorant de ses tièdes rayons ce ravissant paysage qui a cette teinte fraîche et tendre des premiers jours du printemps, et tu auras une faible idée de la vue qui s’étend sous les fenêtres de l’appartement qui t’attend et qui occupe un des angles du chalet. De l’autre côté et à peu de distance, s’élèvent de gigantesques rochers tapissés d’une mousse verdoyante et dominés par les noirs sapins, et les chênes centenaires de la Forêt noire que couronnent à l’horizon lointain les sommets bleuâtres du Rauhe-Alp. Un balcon auquel on peut monter du rez-de-chaussée entoure tout le premier étage et permet de jouir dans toute leur étendue de ces deux vues charmantes où tout est réuni, d’un côté les souvenirs et les débris des vieux âges, de l’autre la nature, ici fraîche et gracieuse, là imposante et sévère. Et puis il faut voir tout cela au clair de lune... N’oublie pas de partir aussitôt que tu auras reçu ma lettre.

Voilà pour l’extérieur. Maintenant, je te confierai, mon Albert, que je me suis chargée moi-même de disposer ton appartement ; je n’ai pas entendu que personne d’autre s’en mêlât... Je me suis souvenue des goûts que je te connais, j’ai cherché à deviner les autres ; j’y ai mis aussi un peu des miens – Tu ne m’en voudras pas, n’est-ce pas ? – Et d’abord, tu as pour première pièce un joli salon avec une porte vitrée et tout tendu de vert. Tu y trouveras une bibliothèque choisie, Schiller, Novalis, Uhland, Rückert, notre bon Kerner surtout et quelques autres. Pour pendant à la bibliothèque, il y a de l’autre côté un secrétaire où tu pourras cacher tes petits secrets... Mais en as-tu pour ta Cécile ? J’ai garni les murs d’excellentes gravures d’après les charmants tableaux d’Ary Scheffer qui a su si bien deviner les poétiques figures de Marguerite et de Mignon : ceci vient de moi ; c’est un présent que je te fais. Près du salon, il y a deux cabinets plus petits ; l’un d’eux te servira de chambre à coucher et l’autre... devine ! À fumer, vilain ! car je sais que tu le fais... Je vous défends de fumer dans mon salon, monsieur ; mais, comme je sais aussi qu’une bonne femme allemande ne doit pas interdire ce plaisir à son mari, j’ai trouvé l’accommodement dont je viens de te parler.

Vois un peu comme l’air de la campagne et la belle nature m’ont changée ; je viens de relire ma lettre et j’y suis presque gaie... Viens bien vite, mon Albert, bien vite, bien vite... Je t’attends et je t’aime de toute mon âme.

TA CÉCILE »

 

 

IX

La visionnaire de Prevorst

 

Après le départ de Cécile pour la campagne, Albert s’était renfermé chez lui, avec la ferme résolution d’attendre le retour de sa bien-aimée dans l’isolement et sans se mêler aux bruits du monde. Les journées lui parurent bien longues d’abord ; la privation subite et complète de la présence de Cécile fit un grand vide dans son existence ; mais bientôt le souvenir prit la place de la réalité, et l’éloignement loin d’affaiblir son amour ne fit que l’accroître de plus en plus.

D’un autre côté, le souvenir de Roeschen ne l’avait pas abandonné ; il semblait, au contraire, revivre de jour en jour plus profond et s’attachait à son cœur comme un remords vengeur. C’était dans son sommeil surtout que l’image de la jeune fille mourante et abandonnée lui apparaissait... Alors il se réveillait en sursaut et tout couvert d’une sueur froide.

Un jour qu’il parcourait distraitement sa correspondance, une des dernières lettres de Roeschen lui tomba sous la main. Il y trouva ce passage : « Aime-moi bien, mon Albert !... Je te jure, moi, que je t’aimerai jusque dans le tombeau. » Cette phrase, qu’il avait à peine remarquée comme un élan de passion, acquit une consistance effrayante à la suite de l’évènement extraordinaire que voici.

Le Comte écrivait souvent à Albert pour l’informer de l’état de la santé de Cécile, et Kerner venait régulièrement prendre communication de ces lettres et donner ses conseils et ses ordonnances. Il reprocha un jour à Albert de s’abandonner un peu trop à ses instincts de misanthropie, et l’engagea vivement à sortir de sa solitude. Il fit si bien qu’il décida le jeune baron à visiter la visionnaire de Prevorst, dont l’Allemagne entière se préoccupait alors, créature étrange, vivant à la fois d’une double vie, tantôt en contact avec le monde des Esprits, tantôt végétant au milieu des hommes, et dont la vie écrite par Kerner rappelle les plus mystiques rêveries de Swedenborg et de Jacques Boehm.

Kerner introduisit Albert dans le sanctuaire de la sibylle. Frédérique Hauffe, c’est le docteur-poète qui parle, appartenait à cet état qui précède la mort et qui dès ce monde était le sien. Son corps n’était guère pour elle qu’un voile transparent jeté autour de son esprit. Elle était petite, elle avait les traits du visage orientaux et ses yeux, à travers de longs cils épais et noirs, dardaient le regard perçant des visionnaires. Fleur du soleil qui ne vivait que de rayons !

Lorsque Kerner et Albert entrèrent, elle était plongée dans ce demi-sommeil mystérieux qui était son état habituel. Le docteur invita Albert à prendre la main de la visionnaire et à l’interroger. Le jeune baron, en esprit fort qu’il était, tenta l’épreuve.

– Me vois-tu ? demanda-t-il.

– Oui ! répondit-elle ; et je vois un esprit qui te suit, comme une forme blanche et vaporeuse... C’est une femme morte !

Albert pâlit affreusement, et n’eut pas la force d’ajouter une parole.

Kerner lui-même fut inquiet ; il craignit que Cécile n’eût éprouvé une rechute fatale et demanda non sans une vive émotion :

– Y a-t-il longtemps que cette femme est morte, Frédérique ?

– Quelques mois ! répondit la visionnaire.

Kerner respira comme un homme profondément soulagé, et voyant Albert qui pâlissait encore davantage :

– Rassurez-vous, M. le Baron, dit-il, la visionnaire ne se trompe jamais. Il est probable que vous avez perdu depuis peu une de vos parentes...

– Oui, balbutia Albert, une parente...

– Alors, reprit Kerner, il n’y a rien d’étonnant en ceci, et je pourrais vous citer nombre de faits du même genre plus remarquables. En voici un seul. J’avais, dans ma maison, une servante auprès de laquelle Frédérique voyait toujours flotter le spectre lumineux d’un enfant de douze ans : j’interrogeai cette fille pour savoir si elle avait eu quelqu’un de cet âge dans sa parenté ; elle me répondit que non et quelques jours après m’avoua qu’en y réfléchissant, elle s’était souvenue d’un petit frère mort à trois ans et qui tout juste en aurait eu douze alors...

Albert terrifié ne répondit pas.

– Et tenez, poursuivit Kerner, faites provision de courage, car il n’est pas impossible que l’esprit qui vous accompagne vous apparaisse un jour...

Albert jeta autour de lui un regard effrayé et plein d’égarement.

– Allons donc ! M. le Baron ! pas de terreur enfantine !... Moi-même je me souviens parfaitement d’avoir vu un esprit à la place que Frédérique m’indiquait. Je ne dirai pas que j’en aurais pu, comme elle, définir la figure et les moindres traits ; c’était plutôt pour moi une forme grise et incertaine, une colonne vaporeuse de la grandeur d’un homme debout au pied du lit de la visionnaire, et lui parlant tout bas... Voulez-vous qu’elle interroge celui-ci ?

– Non, non ! dit Albert qui avait éprouvé une terreur croissante en entendant le récit de Kerner, partons ! Je me sens mal à l’aise dans ce monde mystique et surnaturel...

Il s’avança rapidement vers la porte mais, au moment où il allait franchir le seuil, il s’arrêta pétrifié ; la visionnaire répétait :

L’esprit te suit ! L’ esprit te suit !

Il fallut que Kerner lui prêtât l’appui de son bras pour qu’il pût s’éloigner.

Cette scène produisit sur lui une impression d’autant plus vive et plus profonde qu’elle lui rappela la phrase de Roeschen qu’il avait prise jadis pour une exagération de la passion. Il se donna vainement toutes les raisons qui pouvaient le rassurer, rien n’y servit ; les ténèbres le jetaient dans des épouvantes mortelles, et depuis le jour fatal de sa visite à la visionnaire, il laissa veiller toutes les nuits sa lampe à son chevet.

La lettre de Cécile lui parvint sur ces entrefaites et le transporta de joie. Dès le lendemain, il partit pour le Schwartzwald ; il avait hâte de revoir Cécile pour oublier Roeschen et la mystérieuse terreur qu’elle lui inspirait.

 

 

X

Les lettres de Roeschen

 

Nous passerons rapidement sur les émotions que ressentirent les deux amants lors de leur réunion. Contentons-nous de dire qu’au bout de peu de jours Albert avait retrouvé le calme et la tranquillité ; les sombres hallucinations qui l’avaient si longtemps obsédé disparurent et le souvenir de Roeschen ne vint plus que rarement et comme une ombre confuse et lointaine troubler ses rêves d’amour et d’avenir.

Un soir, Albert monta de bonne heure à son appartement ; il avait, disait-il, des lettres à écrire. Le Comte, selon son habitude, était déjà couché, et Cécile, restée seule sur le seuil du chalet, ne pouvait s’arracher à la contemplation de cette belle nuit qui la plongeait dans une rêverie vague et pleine de charmes ; d’ailleurs, Albert lui avait promis de descendre aussitôt sa correspondance achevée ; elle pensait à lui en l’attendant. Cependant, le temps s’écoulait et Albert ne paraissait point. Cécile résolut d’aller le surprendre. Il faut tout dire : à cette résolution se mêlait une curiosité innocente et bien pardonnable ; depuis longtemps Cécile brûlait de savoir si Albert avait fait quelque changement dans son appartement, ou s’il avait respecté les dispositions qu’elle avait prises : l’occasion était trop belle pour ne pas la saisir. Si Albert s’était retiré dans sa chambre à coucher, le magnifique clair de lune qui éclairait le chalet permettrait toujours à Cécile de distinguer tous les objets qui se trouvaient dans le salon ; si Albert était encore à écrire, ce qui était plus probable, il serait facile de l’épier sans qu’il s’en aperçût. Cécile monta l’escalier du balcon sur la pointe du pied, légère comme une fée. En tournant l’angle du chalet, elle vit que le salon d’Albert était éclairé... Elle s’avança en redoublant de précautions... Tout à coup la lune se voila ; Cécile s’arrêta terrifiée... Son regard démesurément agrandi par l’épouvante plongeait dans le salon par la porte vitrée demeurée entrebâillée.

La lampe, posée sur le secrétaire ouvert, illuminait le salon : Albert était profondément endormi dans son fauteuil ; sa respiration était pénible et oppressée. À côté de lui, se tenait debout une femme vêtue de blanc et mortellement pâle ; de grosses larmes coulaient sur ses joues, et ses mains de marbre rassemblaient des papiers qu’elle séparait soigneusement des autres, en les mettant à part... Ceci se passait dans un silence profond... Cécile sentit une sueur froide perler sur son front et tout son sang refluer vers le cœur. La femme continuait son triage ; tout à coup elle se baissa vivement sur une lettre qu’elle venait de découvrir et un gémissement sourd et déchirant sortit de sa poitrine...

Cécile poussa convulsivement la porte et se précipita dans l’appartement. L’apparition s’était évanouie... Mais Albert était toujours endormi de son sommeil lourd et pénible ; la lampe brûlait sur le secrétaire ouvert, et les papiers soigneusement recueillis tout à l’heure par le fantôme étaient encore sur le tapis vert. Cécile s’élança vers le secrétaire avec une impatience fiévreuse : elle parcourut d’un regard avide la lettre qui avait arraché à la femme pâle son cri de douleur ; c’était la lettre qu’elle-même avait écrite peu auparavant à Albert pour l’appeler près d’elle... Elle jeta ensuite les yeux sur les papiers mis à part. C’étaient les lettres de Roeschen à Albert !... Cécile sentit comme un fer rouge lui traverser le cœur et tomba évanouie sur le parquet.

 

 

XI

La mort dans la vie

 

Albert se réveilla en sursaut, et vit avec effroi l’infortunée Cécile étendue à ses pieds, sans mouvement ; il vit les lettres de Roeschen sur le secrétaire ; il comprit tout ; Cécile les avait découvertes. Tout cela fut rapide comme l’éclair. Il releva la jeune fille inanimée, la transporta sur son lit et donna l’alarme ; mais ce fut en vain que l’on s’efforça de rappeler Cécile à la connaissance, rien n’y fit... Albert épouvanté la laissa aux soins de son père et du vieux Mathias, et partit à franc étrier pour Weinsberg où il alla consulter Kerner. Il lui fit un récit fidèle de ce qui s’était passé, parla de la découverte des lettres de Roeschen par Cécile et de ses suites fatales, et décrivit aussi exactement qu’il lui fut possible l’état alarmant dans lequel se trouvait la fille du Comte. Il supplia enfin le docteur de partir immédiatement avec lui pour C.... Kerner l’avait écouté avec une profonde attention, et son front s’était assombri de plus en plus. Quand Albert eut fini, il l’engagea à se retirer à Heilbronn, et à ne pas se présenter devant Cécile avant qu’il n’eût reçu de lui une lettre qui l’y autorisât.

– Priez Dieu qu’elle ne soit pas perdue pour toujours ! ajouta-t-il.

Une heure après, Kerner était en chaise de poste sur la route de C... . Lorsqu’il y arriva, il trouva le Comte profondément désolé. Plusieurs médecins de Tubingue étaient déjà venus visiter Cécile, mais aucun d’eux n’avait compris quelque chose à l’état effrayant de la jeune fille. Kerner se fit conduire près d’elle. À l’évanouissement avait succédé une sorte de catalepsie terrible. Elle était étendue immobile sur le lit ; un tressaillement nerveux continuel l’agitait ; son cœur battait violemment et cependant ses membres demeuraient inertes et sans force : seulement, par intervalles, ses lèvres balbutiaient des plaintes inarticulées, et sa main par un mouvement automatique se portait au front comme si elle eût ressenti une vive douleur. Le docteur ne put dissimuler ses craintes.

– Je ne m’étais pas trompé, dit-il, une maladie terrible... Je n’en connais qu’un seul exemple...

Et comme le Comte pleurait à chaudes larmes :

– Ne pleurez pas, monsieur le Comte, dit Kerner, si le Ciel seconde les moyens que je vais employer, j’espère encore la guérison...

Kerner commença son traitement sans retard et se fixa à C.... Le surlendemain, Cécile sortit de sa léthargie, mais pour tomber dans une fièvre ardente accompagnée d’un violent délire. Kerner ne quittait pas le chevet de la malade et recueillait avec le plus grand soin les paroles vagues et incohérentes qui lui échappaient... Il voyait le mal, il en cherchait le principe. Cécile rentra bientôt dans son état primitif, puis deux jours après, le délire la reprit. Durant trois semaines environ, elle passa tour à tour de l’exaltation de la fièvre à cette immobilité effrayante pendant laquelle on voyait néanmoins qu’elle souffrait horriblement. Enfin Kerner vint un jour trouver le Comte et lui annonça que Cécile, retombée en léthargie, en sortirait le lendemain, et que la crise décisive allait s’accomplir. Il le pria de faire changer complètement l’ameublement de la chambre de la malade, et d’y placer les mêmes tentures, les mêmes meubles que ceux qui ornaient son appartement à Heilbronn. Depuis longtemps le Comte, sur le conseil de Kerner, et sans comprendre les motifs qui le faisaient agir, avait fait transporter ces meubles à la campagne. Le lendemain soir tout fut prêt : le Comte et Kerner entraient dans la chambre de Cécile toujours immobile.

– Monsieur le Comte, dit Kerner, l’heure fatale approche ; le médecin n’a plus rien à faire ici...

– Perdue ! s’écria le Comte au désespoir.

– Non, répondit Kerner, la lutte suprême va s’engager ; quelle en sera l’issue ? C’est le secret de Dieu.

Le docteur s’assit au chevet de Cécile et le Comte se tint debout au pied du lit, épiant d’un regard plein d’angoisse le premier symptôme du retour à la vie de sa fille adorée.

Kerner avait pris la main de Cécile et interrogeait le pouls dont le mouvement s’accélérait de plus en plus ; de rapides tressaillements parcouraient le corps de la jeune fille ; elle ouvrit les yeux, la crise commençait... Le regard de Cécile était fiévreux et effrayé ; elle semblait voir devant elle un objet qui lui inspirait une vive terreur ; elle se leva tout à coup sur son séant.

– Ah !... cette femme... cette femme !... Voyez... comme elle est pâle... Elle pleure... pourquoi ? Ah ! oui, ces lettres... je me souviens... Ôtez donc ces lettres... Ne voyez-vous pas qu’elles me brûlent ?... Roeschen ! Qui donc s’appelle ici Roeschen ?

Elle porta la main à son front.

– Qui donc, mon Dieu, qui donc ?

– Personne ! dit Kerner en lui tenant toujours la main.

Cécile se tourna vers lui comme si elle l’eût entendu ; elle ne le reconnut pas, et laissa retomber sa tête pâle sur l’oreiller ; il se fit un silence de quelques instants, puis la jeune fille reprit d’une voix adoucie :

– J’aime les vergers en fleurs et pleins d’oiseaux... et la vieille forêt... et les rochers et l’antique manoir !... Comme l’air est pur ici ! Oh ! qu’on respire bien ! La poitrine s’élargit... On boit ici à longs traits la vie et la santé... Viens, Albert !

Elle se tut, puis tressaillit vivement et dit d’une voix éteinte :

– Ta main me brûle, Albert ! ta voix, ta douce voix me fait peur... Prends garde ! Je vais mourir ! Ces grands murs m’écrasent... Oh ! l’amour ! l’amour ! Albert, je t’aime ! Je t’aime, mon Albert !

Cécile s’évanouit ; le Comte épouvanté se précipita vers elle.

– Silence ! dit Kerner à voix basse.

La jeune fille revint à elle après cinq minutes... Elle retira sa main de celle du docteur qui la laissa faire.

– Tu m’aimes, dis-tu ? Non, Albert, il ne faut pas dire ces choses-là ! Je n’aimerai jamais personne, moi ! L’amour tue, je le sens là !

Elle mit la main sur son cœur.

– Tu vois bien que je ne puis pas t’aimer !

Elle se tut de nouveau, et l’on vit s’opérer sur son visage un changement complet. Son regard prit cette expression rêveuse et mélancolique qui lui était habituelle avant sa maladie. Elle fixa les yeux au ciel et chanta d’une voix vibrante et expressive :

 

Jamais encore à moi n’a songé jeune fille

Au beau front gracieux ;

Jamais je n’ai senti son doux regard qui brille

Aussi pur que les cieux,

Interroger mes yeux.

 

Elle se laissa aller mollement sur l’oreiller, ses yeux se fermèrent peu à peu, et elle s’endormit en murmurant les paroles entrecoupées du couplet suivant. Kerner reprit sa main, et bientôt il entendit le souffle égal et facile de la respiration de la jeune fille plongée dans un sommeil calme et profond. Il se leva et s’approcha du Comte.

– Remerciez Dieu, monsieur le Comte, lui dit-il, tout va bien ; allez prendre un peu de repos, ce sommeil se prolongera jusqu’au jour.

Le Comte, quoique accablé de fatigue, refusa de quitter la chambre et s’étendit dans un fauteuil. Alors Kerner plaça la harpe de Cécile de manière à ce que son regard tombât sur l’instrument à son réveil ; il mit un bouquet de pervenches bleues sur le guéridon et ouvrit avec précaution les persiennes de l’appartement, qui étaient restées fermées depuis la maladie de Cécile. Il sortit ensuite pour revenir un instant après avec la levrette de la jeune fille, fit coucher à ses pieds l’animal obéissant et se mit à rêver en regardant poindre les premières lueurs de l’aube à l’horizon.

Une heure après, Cécile ouvrait les yeux, le soleil inondait la chambre de ses rayons, la levrette bondissait autour du lit avec de petits cris joyeux, le Comte couvrait sa fille d’un regard à la fois inquiet et heureux, et Kerner lui présentait le bouquet de pervenches.

– Mon Dieu ! dit Cécile en rougissant légèrement, que venez-vous faire ici, monsieur Kerner, et pourquoi ce splendide lever ?

– Pour une raison bien simple, mademoiselle, repartit Kerner ; je sais que vous aimez beaucoup les pervenches et je vous en apporte de charmantes ; puis comme j’ai trouvé hier votre pouls un peu revêche, j’ai voulu m’assurer s’il était plus calme ce matin...

Cécile tendit sa main blanche à Kerner.

– Merci de votre sollicitude, docteur ; je crois que vous ne vous trompiez pas... Il me semble que j’ai eu un sommeil très agité et je me sens un peu faible...

– Vous voyez, dit Kerner, que j’avais raison de vous conseiller de ne plus rester le soir sous les marronniers...

Le Comte stupéfait de ce qu’il voyait et entendait voulut parler, mais Kerner l’en empêcha.

– Allons ! monsieur le Comte, dit-il, mademoiselle Cécile se dit un peu fatiguée ; laissons-lui prendre du repos...

Et il l’entraîna hors de l’appartement.

 

 

XII

Justin Kerner à M. le Baron de Th...

 

« Elle est sauvée, M. le Baron ! Ce n’est pas la médecine qu’il faut remercier ; c’est le Ciel qui a fait un miracle. Il me reste un devoir à accomplir, un sacrifice pénible à exiger de vous. Cécile a complètement perdu le souvenir de la période de sa vie où elle vous a connu ; tout le prouve : elle ne s’est pas informée de vous, elle n’a pas prononcé une seule fois votre nom. Il y a, monsieur le Baron, dans les évènements qui se sont accomplis depuis quelque temps, quelque chose de surnaturel et de mystérieux où la science se perd. Je vous le répète encore, la main de Dieu est intervenue et a sauvé Cécile en lui ôtant le souvenir de son amour. Vous avez pu voir, par vous-même, combien cette organisation frêle et nerveuse s’étiolait sous le souffle ardent de la passion ; vous avez vu le coup terrible qui l’a frappée lors de la découverte de ces lettres fatales ; je suis persuadé qu’aujourd’hui votre vue suffirait pour la tuer. Je vous en conjure donc, renoncez à elle ! Je comprends tout ce qu’il y a de douloureux pour vous dans ce renoncement, mais je vous le jure, Cécile est perdue si vous la revoyez ! Partez à l’instant ! éloignez-vous ! la revoir serait un meurtre ! »

Albert fut désespéré à la lecture de cette lettre ; mais Kerner semblait si convaincu que le jeune homme n’osa pas lui désobéir. Dès le lendemain, il partit pour l’Italie, le cœur serré, mais avec la consolation de savoir Cécile sauvée, et l’espérance dans l’avenir. »

 

 

XIII

Justin Kerner à M. le Baron de Th...

 

« Je viens de recevoir votre lettre, M. le Baron, et je m’empresse d’y répondre. Je compatis vivement aux souffrances morales que vous éprouvez, et cependant je viens encore vous dire : “Ne vous rapprochez pas de Cécile !” Je ne me trompais pas lorsqu’il y a un an environ, je vous disais qu’elle avait perdu tout souvenir de vous, rien n’annonce aujourd’hui que cet oubli ait cessé. Elle vit, comme par le passé, avec ses oiseaux, sa harpe et ses fleurs, et je la crois heureuse. D’un autre côté, bien que sa sensibilité soit toujours excessive, sa constitution semble s’affermir un peu, et je ne désespère pas qu’elle ne puisse un jour affronter les émotions du mariage. Mais, faites-y bien attention, monsieur le Baron, ce n’est pas une espérance que je vous donne, vous ne pouvez plus penser à cette union. Cécile est heureuse, ne venez pas briser son bonheur. Sachez être généreux ! Souffrez avec résignation et sans vous plaindre : ce sera une expiation méritoire du mal que vous avez fait autrefois à la pauvre Cécile... Encore une fois, ne songez pas à la revoir, mais espérez que le temps, ce grand consolateur, viendra à votre aide, et que ce souvenir et cet amour finiront par s’effacer de votre cœur... Avec votre nom et votre fortune, vous avez encore bien des éléments de bonheur.

Maintenant que je vous ai dit franchement ma pensée sur ce point, il me reste à répondre à la seconde partie de votre lettre. Vous vous plaignez de ce que des visions surnaturelles, des apparitions fréquentes, et toujours de la même personne, viennent troubler votre sommeil. À ceci j’ai deux réponses à faire. Ou ces visions sont l’effet d’une imagination frappée et n’ont rien d’objectif ; alors le meilleur remède à employer, c’est une volonté ferme qui chassera infailliblement ces fantômes, ces hallucinations. Ou il y a de la réalité dans les faits que vous me rapportez, – et je vous avouerai que, bien que votre constitution ne me semble pas de nature à vous mettre en rapport avec les esprits d’un monde supérieur, d’un autre côté ce que vous a dit la visionnaire lorsque vous l’avez visitée me décide à pencher vers cette dernière opinion. S’il en est ainsi, monsieur le Baron, s’il y a de la réalité dans les apparitions qui vous obsèdent, je ne sais qu’un moyen de vous en délivrer : c’est la prière !

Agréez, etc. »

 

 

XIV

La dernière rencontre

 

Cinq ans s’étaient écoulés. La façade sombre de l’hôtel du comte de B... était richement pavoisée, le seuil et les rues étaient parsemés de fleurs ; une musique joyeuse retentissait dans l’intérieur de la cour, un immense concours de peuple affluait aux alentours, et bientôt l’on vit s’avancer un pompeux cortège. Le mariage de la fille du comte de B... avec M. de K..., député du Wurtemberg à la diète germanique, allait s’accomplir.

Le cortège s’achemina vers la vieille église. En y entrant Cécile était radieuse ; ses joues ordinairement si pâles s’étaient colorées d’une légère teinte de carmin : la pervenche bleue mêlée cette fois aux fleurs d’oranger, couronnait ses cheveux, et, quand elle levait timidement la tête, on voyait son œil noir et expressif briller de tout l’éclat d’un bonheur pur et sans ombre.

La cérémonie commença, et la jeune fiancée, conduite par son père, s’avança vers l’autel ; elle parcourut l’église d’un regard timide et heureux, elle semblait vouloir dire à tous combien était grande sa félicité. Tout à coup, elle aperçut dans l’ombre, entre deux piliers, la figure pâle et amaigrie d’Albert et, derrière lui, une ombre vaporeuse et flottante de femme... Le souvenir la frappa comme la foudre... Elle tomba raide morte sur les marches de l’autel : son cœur s’était brisé !

Le lendemain Albert fut trouvé inanimé sur le parquet de sa chambre. Sa mort fut-elle naturelle ? Nul ne le sait ; mais les médecins ne purent découvrir aucune lésion de l’organisme qui la justifie. – Quoi qu’il en fût, sa fortune passa tout entière à des collatéraux, et c’est un cousin éloigné du baron de Th... qui étale aujourd’hui son faste et ses richesses dans la magnifique demeure voisine de la maison du vieillard triste, sans s’inquiéter beaucoup de la triste et mystérieuse histoire que je viens de vous dire.

 

 

XV

À MM. les Directeurs de La Revue de Belgique

 

« Messieurs,

Au moment où j’allais vous envoyer le récit qui précède, je lis dans les journaux belges un appel de M. Reinberg, notaire à Heilbronn, aux héritiers inconnus qui pensent avoir des droits à faire valoir à la succession du comte de B... Maintenant que ce cœur, si longtemps déchiré par les douleurs paternelles, a cessé de battre, je ne vois plus d’inconvénients à vous dire qu’il s’agit ici du comte de Berrisfold, l’un des plus illustres généraux de l’Allemagne dans les guerres de la République et de l’Empire.

Agréez, messieurs, etc.

LÉON WOCQUIER »

 

 

 

Léon WOCQUIER, Romans, contes et nouvelles, 1847.

 

Recueilli dans Littératures fantastiques : Belgique, terre de l’étrange,

t. I, Labor, 2003. Contes réunis et présentés par Éric Lysøe.

 

 

 

 

 

 



1 Voyez la remarquable notice publiée par M. Henri Blaze sur Justin Kerner, dans ses Écrivains et poètes de l’Allemagne, Paris, 1846, Michel Lévy. Note de Léon Wocquier.

 

 

 

 

 

 

 

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