Notre Père qui êtes aux cieux
par
Gabrielle ZAPOLSKA
Sœur Jérôme sortit dans le jardin et se mit à se promener par les allées que recouvrait une couche épaisse de feuilles jaunes. Bien qu’il y eût encore du soleil, l’automne approchait. Dans l’air flottaient ces fils blancs que tisse la vierge Marie. Quelques arbres du petit verger s’embrasaient au feu du couchant, d’autres, tout dorés déjà, laissaient tomber leurs feuilles qui s’abattaient en tournoyant sur l’habit de sœur Jérôme, sur son voile noir, sur sa tête humblement penchée.
Sœur Jérôme marche dans l’allée qui conduit du portail au seuil de la maison, elle marche et l’on n’entend que le bruissement des feuilles qui frôlent son long habit noir.
Sœur Jérôme soupire, hoche la tête, mordille ses lèvres pâles.
Cette petite maison d’enfants abandonnés donne un grand embarras à la pauvre sœur. Oui, cette petite maison blanche, presque une cabane, aux murs si propres, si clairs qu’elle a l’air de rire au soleil, mais qui renferme une humidité telle, Seigneur ! que l’eau suinte des parois. On a beau mettre des poêles de fonte et faire autant de feu que possible, dès qu’arrive l’hiver, sœur Jérôme tremble pour ses pauvres petits.
Ils sont là-bas dans leurs berceaux d’osier, emmaillotés et si sages, si tranquilles ; comme s’ils savaient qu’il ne leur est pas permis de faire du bruit. Quelques-uns déjà peuvent s’asseoir, et ils regardent devant eux, les yeux grands ouverts, comme s’ils se demandaient avec étonnement ce qu’ils sont venus faire en ce monde. Oui, pourquoi de fait sont-ils là ? Sans père, sans mère, abandonnés, ramassés dans quelque ruelle, dans quelque hôpital où la mère agonise, ou bien encore là, près du portail qui donne sur la rue.
Cette blanche maisonnette cachée dans les arbres reçoit ces pauvres enfants, sans leur demander de pièces légales. Au seuil, un grand tableau de la Vierge semble attendre, les bras ouverts, les petits êtres que sœur Jérôme apporte sous son pauvre toit. La Mère de Dieu sourit avec une miséricorde infinie, et son sourire plein de douceur et de pardon accueille aussi la mère de l’enfant, qui s’apprêtait, après l’avoir jeté, à s’enfuir et à se perdre dans le gouffre de la ville.
Il y a quelques-unes de ces mères dans l’asile, et quand elles se penchent sur les berceaux de leurs enfants, leur front s’éclaire d’une telle sérénité qu’elle efface les anciennes souillures. Sœur Jérôme passe au milieu d’elles et lorsqu’elle leur parle tout bas, elles ont souvent les larmes aux yeux. C’est que personne jamais ne leur a parlé ainsi.
Mais d’enfants qui aient leur mère, il y en a à peine quelques-uns. Le reste, on l’a ramassé au hasard des chemins, pauvres oisillons tombés du nid et que guettait la mort. Cela n’a pas de nom, ce n’est rien et cela a pourtant une âme et un cœur, dont la peine et l’effroi crispe ces petits visages et s’étrangle sur ces lèvres qui bavent.
Sœur Jérôme marche toujours et secoue la tête. Elle vient justement de faire ses comptes du mois. Misère ! il faut songer au bois ; il faut envoyer la pension des orphelins élevés dans les campagnes. Où prendre cet argent ? où le prendre ?
⁂
La nuit tombe, nuit paresseuse. Le bleu du ciel se fond en gris boueux. Le vent court plus vite dans les arbres et crible la terre de feuilles. Sœur Jérôme s’approche du portail, s’appuie à la grille et regarde.
La rue large et rapide descend vers la ville : et par cette rue comme par une large bouche arrive un bruit sourd, formidable. Des milliers de voix semblent apporter un tonnerre d’imprécations, de gémissements et d’insultes, et son grondement où se mêlent les trépidations d’usine, les tintements de cloche, les éclats de chanson, les cris de haine, de passion ou de folie vient battre les murailles de la petite maison sereine, puis tomber et mourir à ses pieds.
Immobile comme un ange en faction, blanche et frêle sous ses longs voiles noirs, les mains croisées sur la poitrine, sœur Jérôme écoute, respirant à peine, la grande clameur de la ville.
Et soudain, silencieuse et prompte, la nuit vient, froide et laide comme une nuit d’automne.
Au loin, dans les ruelles, les lanternes s’allument et leur lueur jaune, imprécise, flotte dans le halo blanc du brouillard.
Sœur Jérôme reste là et attend. Elle attend que du côté de la ville, de ce brouillard, de ce tourbillon de misère, sorte quelque malheureuse avec un enfant sur les bras qui s’approchera furtivement de la grille. Elle sait qu’aux heures tristes du soir paraissent ces fleurs flétries au souffle de la misère et de l’amour menteur, à peine épanouies un instant dans le bourbier du vice. Elle a traversé la vie sans souillure, mais elle a appris du Sauveur les paroles qui pardonnent et de la mère de Dieu le sourire qui apaise. Et quand se montre une de ces égarées, elle qui n’a jamais erré, tend les bras à son malheur que les autres pécheurs appellent son péché.
⁂
Sept heures sonnent aux horloges de la ville. La rue déserte est noyée de brume ; sœur Jérôme, le front appuyé à la grille, ne bouge pas. Soudain, du côté du mur qui sépare le jardin du champ, un cri d’enfant se fait entendre. La sœur tressaille. Elle connaît si bien ce cri-là, cet appel impuissant à l’aide, au secours.
Mais vers le mur ? Quelqu’un aurait-il osé jeter un enfant par-dessus le mur ? Elle court déjà dans les ténèbres, guidée par la voix de l’enfant. Elle arrive, elle cherche à terre, puis tout-à-coup relève la tête : c’est d’en haut que partent les cris.
Elle regarde et, sur le fond blanc du mur, aperçoit un paquet sombre. Elle s’approche, lève les bras, mais elle ne peut y atteindre. Un enfant, assez grand déjà, enveloppé dans des haillons noirs, est suspendu à une grosse corde. Derrière le mur une main invisible le retient. La mère attend apparemment qu’attiré par ses cris quelqu’un le prenne du jardin.
Sœur Jérôme s’arrête un instant, stupéfaite. D’ordinaire on laissait les enfants devant le portail. Parfois même la mère l’apportait jusqu’au seuil. Mais le pendre ainsi au mur... L’enfant recommence à pleurer.
La sœur voit alors qu’il ne peut pas rester ainsi et élevant la voix elle dit : Loué soit Jésus-Christ. – Derrière le mur, silence.
Soeur Jérôme devine alors que celle qui tient cet enfant a l’âme dure et qu’il y aura bien à faire avec elle.
– La personne qui est derrière le mur est-elle la mère ? demande-t-elle.
Une voix rauque, une voix de femme répond : – Pas de question. Prenez seulement l’enfant, la corde me coupe la main.
– Allez au portail, répond doucement la sœur, je vous prendrai avec lui.
– Pas si bête, fait la voix, pour que vous m’enfermiez dans un cloître et me fassiez marmotter des prières !
– Je vous assure que vous n’avez rien à craindre de pareil ; vous pourrez nourrir votre enfant et vous aurez trois guldens par mois.
– Allons donc, Bohémienne.
– Je vous dis la vérité, mais aussi vous nourrirez un autre enfant qui n’a pas de mère.
Un ricanement criard éclate derrière le mur. – Holà ! Mais a-t-on vu ! Nourrir un enfant trouvé. Autant aller me placer comme nourrice. Allons, prenez vite ou je lâche, et alors gare !...
– Femme, ayez un peu de cœur !
Nouvel éclat de rire, mais cette fois prolongé : un peu de ce rire infernal qui monte en ouragan sur la ville au crépuscule.
– Femme, craignez Dieu ! – Silence.
– Craignez Dieu, répète sœur Jérôme. – Alors dans les froides ténèbres la voix dit, soudain humiliée et comme adoucie par les larmes. « Mais c’est bien parce que je crains Dieu que je vous apporte mon enfant au lieu de le noyer comme un petit chien. – Et l’enfant descend au bout de la corde et tombe presque dans les bras de la religieuse. Sœur Jérôme le prend, le délie, le serre dans ses bras. De l’autre côté du mur, on entend comme un sanglot.
– Femme, dit la sœur, qui ne perd pas espoir, venez à la petite porte, je vous ouvrirai.
– Je n’irai pas, je n’irai pas. – Vous serez avec votre enfant. – Je n’irai pas, je n’irai pas.
Puis des pas précipités descendent la rue déserte et une voix crie en s’éloignant. – Il s’appelle Jean, il est baptisé, il n’a plus son coquin de père, il a déjà plus d’un an.
La voix s’éteint dans l’éloignement, sœur Jérôme est seule avec l’enfant. – Alors seulement elle voit combien il est déjà grand. Ce n’est pas peu de chose pour sœur Jérôme : combien de lait et de kacha va-t-il falloir de plus maintenant ? Elle soupire et marche vers la demeure. L’enfant craintif et frileux se serre contre elle comme un petit chat. Il respire si faiblement qu’il semble que son pauvre cœur ait cessé de battre, d’effroi. La religieuse le porte avec précaution, la voilà prise déjà d’une immense pitié pour cette misère dont elle est le seul refuge.
– Viens, mon petit, dit-elle, en caressant l’enfant sur la tête.
Quelque chose de glissant et d’humide lui coule à travers les doigts. Ils ont atteint la maison devant laquelle brille une lanterne. La religieuse étend la main : du sang ! Sur la tête de l’enfant une blessure profonde comme faite par un coup d’instrument contondant.
Sœur Jérôme devient toute rouge, un éclair de colère luit entre ses longs cils. Mais elle s’est bientôt dominée :
– Dieu leur pardonne, dit-elle.
Elle ouvre, et dès le seuil, dans la lumière de la petite lampe, la Mère de Dieu sourit et ses bras étendus invitent le nouveau venu, le nouveau délaissé, le nouveau malheureux sans nom, qui penche devant elle sa petite tête en sang.
⁂
Le soir.
Dans les chambrettes blanches les berceaux d’osier, dans les berceaux les nourrissons.
Silence, étonnant silence. On dirait que ces enfants comprennent qu’ils sont ici par charité, que, si bien qu’ils y soient, c’est seulement pour un moment, et que derrière ces murs le monde méchant, le monde sans pitié les attend.
Quelques femmes de service passent entre les berceaux et trois mères qui se sont décidées à rester près de leurs enfants. Deux d’entre elles ont des airs mornes de recluses, l’autre humble et résignée, se prête à tout. Sur la muraille, un grand tableau représente un petit Jésus grave et triste, regardant arec de grands yeux ce petit monde condamné par les hommes et arraché par le dévouement aux griffes de la mort. Une lampe rouge brûle devant lui, éclairant la chambre.
Dans un des berceaux, sous la fenêtre, se trouve Jean le nouveau venu, la tête entourée d’un linge blanc. Il est assis tout droit les mains aux bords, un kaftan de futaine couvrant ses petits bras. Lavé, peigné, c’est un fort bel enfant, fin, aux yeux de saphir sombre, mais pâle, comme s’il n’avait plus une goutte de sang.
Près de lui, sœur Jérôme est penchée. Elle regarde l’enfant silencieux, dans le regard duquel luit un éclat étrange. Cet enfant-là observe et scrute avec un air de reproche douloureux et inquiet. Aucun de ses compagnons n’a cette expression-là.
En face, dans un autre berceau, se lève une autre petite tête, et se balance un petit corps ; et deux yeux fixent la lampe rouge, mais deux yeux troubles, fumeux, d’une inexprimable langueur.
Sœur Jérôme essaie de calmer l’enfant qui se remue : – « Dors, Réginalde, dors. » Mais Reginalde s’est assise et obstinément regarde. – Elle a encore dit « maman » aujourd’hui, fait une servante en s’approchant. – Maman, ce nom sonne étrangement autour du berceau de cet enfant trouvé. – Pauvre petite, dit sœur Jérôme, il vaudrait mieux ne pas lui apprendre cela. – Elle le dit d’elle-même, explique la servante, elle le répète sans cesse quand je passe. Eh ! qui sait, elle peut la trouver, sa mère. On voit cela après des deux ans, des trois ans. Vous savez bien, ma Révérende Mère. Allons, Reginalde, dis Maman ! – Alors Jean qui jusqu’à présent s’était tu et avait regardé devant lui obstinément, comme s’il voulait à tout prix se rappeler quelque chose, Jean se souleva avec un grand soupir, et d’une voix qui n’était plus celle d’un enfant, dit : Papa.
Le silence régna de nouveau.
Pour la première fois, entre les murs de cette maison, ce mot fut prononcé, cet appel du « père », qui, contrairement à la mère, ne se cachait pas dans l’ombre, mais s’était perdu dans une telle obscurité d’égoïsme, de trahison et de cruauté qu’il était devenu un mythe, une légende enveloppée du mystère d’une bassesse sans bornes.
– Papa !...
Oui, ce « père » était le seul qui aurait pu donner un nom à Janek, qui aurait pu prendre ce corps fragile et émacié sur ses bras forts et le porter dans le monde, tout au long de sa vie, en le protégeant du mal.
Mais ce « papa » n’avait même pas assez de « crainte de Dieu » pour porter son enfant jusqu’au mur et le confier aux mains d’une religieuse comme sœur Jérôme, afin qu’il ne périsse pas. Il s’était même déchargé de ce souci, de ce dernier devoir, ce dernier devoir tragique, en l’abandonnant aux soins… de sa mère !...
Il avait donné la vie et était parti désinvolte et indifférent. Et cette vie bat désormais dans un corps émacié et blême, sans nom, sans l’étiquette que la société des « gens bien » accole à ceux qu’elle accueille dans ses rangs.
Papa !...
Il n’était jamais venu à l’esprit de sœur Jérôme de blâmer ces « deux-là ». Elle n’avait toujours pensé qu’à la mère de l’enfant. Elle n’avait jamais pensé au père. La voix de cet enfant trouvé fut pour elle une révélation. Après tout, ils étaient tous les deux coupables ; pourquoi disait-on toujours : « mère débauchée » ?
Elle regarda l’enfant, assis dans son berceau, qui appelait son père avec tant d’insistance. Il y avait du silence dans la pièce. Les deux filles-mères, dont l’une était déjà allongée sur le lit, l’autre, agenouillée, récitaient les prières du soir, levaient leurs aiguilles et regardaient également l’enfant. À quoi pensaient-elles, ces deux femmes abandonnées, trahies, laissées dans la misère, la déchéance et la maladie ? Quels souvenirs, quels moments terribles passaient devant leurs yeux, quels souvenirs montaient à leurs cœurs à peine apaisés ?
Sœur Jérôme ressentit une poignante angoisse, elle crut voir l’ombre du malheur planer sur ces berceaux.
Non, ces enfants n’avaient pas de pères, pour eux leurs mères seules existaient qui avaient souffert et expié.
Papa ! – La voix de l’enfant tombe encore une fois dans le morne silence. Soeur Jérôme sent qu’il faut répondre, qu’il faut donner à ces abandonnés un Père vers lequel ils puissent dans la vie se tourner avec amour et confiance.
Et se jetant à genoux près du berceau de Jean, joignant dans les siennes ses petites mains, elle dit :
Notre Père qui êtes aux cieux !
Gabrielle ZAPOLSKA, L’Oraison dominicale, 1908.
Traduit du polonais par Paul Cazin.