La procession du jubilé

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Gabrielle ZAPOLSKA

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ils accouraient des campagnes, des labours et des prés. Comme une nue striée d’une pourpre d’éclairs ou faufilée de bandes d’azur, leur foule se gonflait sur les sentiers gris qui menaient à la vieille église. Ils marchaient en procession et leur chant se mêlait au souffle des bannières dans le calme du soir ; et ces hommes avaient la prière sur les lèvres et la foi dans le cœur.

C’était la procession du jubilé, commencement d’un siècle et bilan d’un autre.

Ces humbles s’humiliaient, eux dont les fautes mêmes étaient humbles et qui n’avaient jamais connu la joie raffinée des vrais crimes. Ils confessaient leurs péchés, banales misères de pauvres gens dont la conscience ne décide qu’entre la faim et l’honnêteté ; péchés classés, quotidiens, qu’interrompt seulement, de temps à autre, quelque crime terrible et soudain comme un élément déchaîné, puis qui reprennent au jour le jour la suite de leur cours monotone.

Cette procession du jubilé, qui purifie le siècle coupable, se déroule au long des champs et s’épand sur les grandes routes. Elle vient de sortir de la petite église, toute dorée encore par le soleil d’automne qui se couche derrière les montagnes. Au-dessus de la route, les saules empourprés frissonnent. Des paysans attardés, des femmes avec leurs enfants sur les bras, sortent en hâte de leurs maisons et commencent à chanter sur le seuil. On entend le claquement des portes, les cris du bétail dans les enclos et parfois la plainte d’un marmot secouant la porte de la chaumière où on l’a laissé pour surveiller le gruau du soir.

Lentement la foute grandit, foule peu bariolée, aux modes de la ville, portant des fripes râpées et des bottes rousses.

Seules les filles de ferme des environs de Soncz, qui aiment les couleurs roses et vertes, animent avec leurs bannières la grise monotonie du cortège. Plus d’une porte un jupon épanoui comme une rose et que le tablier enveloppe comme une feuille verte, tandis que se dressent sur leurs têtes les tiges jaunes de mouchoirs empesés. D’autres, marchant en rang et se tenant par la main, chantent d’une voix aiguë. Elles sont vêtues de jupes bleues et leur taille serrée dans des katanki vertes les fait ressembler de loin à des bouquets de centaurées attardées dans l’automne jaunissant.

Ils sont maintenant sur la grande route, au débouché du chemin pierreux qui part de l’église au milieu des maisons, et devant l’immensité des campagnes, leur chant éclate plus grave, plus sincère et plus chaud. Ils sentent la grandeur et la puissance de Dieu, et ils veulent magnifier cette grandeur, comme ils peuvent, d’une manière simple et forte.

La vue des champs qui attendent les travaux de l’automne leur a rappelé leur bien, leur terre. Tout cela, c’est l’œuvre de Dieu, la force de Dieu, la bonté de Dieu.

Au-delà des champs, une ligne sombre d’oseraie et par derrière, aveuglant de blancheur, le ruban d’argent du Dunajec. On le voit mal de la route, mais les paysans le connaissent, ce dangereux reptile qui roule au printemps ses anneaux jusqu’à leurs demeures. Il sort à longs replis des montagnes, implacable et terrible, tandis qu’eux de leurs chaumières regardent, se demandant jusqu’où l’eau montera et quand elle se retirera.

Maintenant, dans cet après-midi d’automne, il s’endort au milieu des oseraies, et son dos semé de diamants tremble aux derniers rayons du jour.

Il est blotti au pied de petites collines tachetées par endroits de forêts sombres et si joliment alignées, si gracieusement enchaînées qu’on ne se lasse pas de les regarder.

Et derrière ces premières collines, si nettes qu’on les dirait dessinées au fusain, quelque chose de léger, d’imperceptible paraît. Des nuages peut-être, mais vertigineusement hauts, perçant le ciel. Le soleil un moment fait courir sur les bords un frisson d’or et de pourpre. Puis c’est comme une jonchée de lys au blanc laiteux, pâlissant.

Les Tatras !

 

 

La procession marche, marche et dépasse toujours chantant l’auberge de la Jalousie. Les paysans entourent leur curé qui porte sa chappe des grands jours et son surplis de fine dentelle. C’est un prêtre si bon, si aimé, qui traite si bien le pauvre monde et leur fait de si beaux mariages à bon compte. Et comme il parle bien en chaire et comme il chante bien à la messe ! Aussi ses paroissiens se serrent-ils autour de sa chappe, et sont-ils fiers de l’approcher.

À côté du curé marche l’organiste, bonne créature fluette et lourde, mais portant une belle âme dans son maigre corps. Un grand respect s’attache à son habit noir et à ses talents musicaux, on lui laisse poliment un peu de place d’autant qu’il tient à bout de bras un gros livre avec lequel il entonne les couplets de sa voix nasillarde qui tremble.

À ta tête de la procession le sacristain porte la Croix. Il cumule la double fonction de sacristain et de forestier, aussi les paysans font-ils autour de ce grand personnage un cercle encore plus large qu’autour de l’organiste. Il n’y a vraiment que leur curé, que leur pasteur, qu’ils aiment sans crainte.

Ils sont maintenant devant la chapelle, dont les portes grandes ouvertes laissent voir l’autel rayonnant et le Christ qu’entourent des lys en papier et des tiges souples de fraîches géorgines. Il est navrant, ce Christ de Donbrowa avec sa couronne d’épines dont les gouttes de sang ruissellent jusqu’à ses pieds. Voilà trois siècles qu’il est là, dans l’ombre de cette chapelle, et il penche sa tête fatiguée comme si le flamboiement des cierges dérangeait son agonie.

Le curé est à genoux. Les chants se taisent. Là-bas, derrière les Tatras, le soleil s’est éteint. Le vent des nuits d’automne court sur les étangs et les saules transis frissonnent. La petite cloche que tire éperdument un gamin de l’école, en sueur dans son surplis trop grand, mêle ses grêles volées au bourdonnement lointain du Dunajec assoupi. Dans le silence auguste s’élève la voix du prêtre : Notre Père qui êtes aux cieux. Et la prière du Seigneur monte de toutes ces lèvres aux voûtes de la chapelle, où elle bruit confuse et pressée, d’où elle sort palpitante et s’essaime en plein air sur les champs endormis. Elle porte sur ses ailes tous les désirs des hommes, les plaintes de leur misère, et le regret de leurs fautes, et les cris de leurs joies. Mais cette prière, ô miracle, n’a plus la faiblesse des accents humains ; quelque chose de plus puissant que les faibles voix de la terre emplit les espaces infinis. Dans le recueillement de la nuit le ciel écoute. C’est le Seigneur qui prie pour nous.

 

 

Gabrielle ZAPOLSKA, L’Oraison dominicale, 1908.

 

Traduit du polonais par Paul Cazin.

 

 

 

 

 

 

 

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